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Geoffrey Hill

28 septembre 2008

par Anne Mounic

Geoffrey Hill, Le triomphe de l’amour. Traduit de l’anglais par René Gallet, en collaboration avec Michael Edwards. Edition bilingue. Préface de Michael Edwards. Notes établies avec l’aide de Jennifer Kilgore. Le Chambon-sur-Lignon : Cheyne éditeur, 2006.

La publication de ce recueil, qui consiste en une séquence de cent cinquante poèmes, nombre des psaumes bibliques, s’accompagne désormais de celle de deux autres livres, utiles, voire nécessaires, pour la compréhension de l’œuvre de Geoffrey Hill : La poésie de Geoffrey Hill et la modernité, sous la direction de Jennifer Kilgore-Caradec et René Gallet (Paris : L’Harmattan, 2007) et le recueil des œuvres critiques complètes du poète (Collected Critical Writings, sous la direction de Kenneth Haynes. Oxford, 2008). Ces deux ouvrages nous permettent de lire et de relire Le triomphe de l’amour en sondant à chaque fois un peu plus la portée de la critique qu’exprime Geoffrey Hill à l’égard de la modernité. Comme l’explique Carole Birkan dans son essai sur le poète et sa « critique de la modernité politique », celle-ci a pour arme et pour axe le langage. La modernité de Geoffrey Hill ne laisse aucune place à la « rupture », dans laquelle Hugo Friedrich voit le fondement de la poésie moderne. Dans ses essais comme dans ses poèmes, le poète de Mercian Hymns (1971) ou de The Orchards of Syon (2002) déploie une érudition qui embrasse toute la tradition de la poésie anglaise et européenne et affirme l’actualité du texte biblique. Michael Edwards, dans sa préface, souligne la référence à Pétrarque, à Pétrone, mais aussi à nombre de poètes anglais, même si le dialogue avec T.S. Eliot se poursuit ici de façon seulement implicite. Dans un essai intitulé « Poetry and Value » (Poésie et valeur, Critical Writings, p. 480), le poète du Triomphe de l’amour s’élève contre une vision étroitement contemporaine des questions cruciales, qu’il se surprend lui-même à embrasser dans un premier temps : « Comme cet essai ne peut échapper à la confession, je suis obligé de me révéler moi-même comme l’enfant de notre époque, qui, contraint de réagir à la question disputée de la « pertinence de la poésie après Auschwitz », pense immédiatement à la « Todesfuge » de Paul Celan pour ne songer qu’après-coup aux Psaumes et aux prophètes. » Il pense ici à la valeur de témoignage du poème. Dans sa préface, Michael Edwards insiste sur un aspect négligé mais capital de la question : « Mais la difficulté profonde de toute poésie, à lire comme à écrire, naît de son travail essentiel, de son effort pour atteindre à une justesse esthétique qui incarne une justice morale. » Dans le poème LI et le suivant, Geoffrey Hill questionne la notion de « paysage moral » (pp. 62-63). Le poème LXX introduit la notion de « vertu active » :

« La vertu active : ce qui saura contenir
sa propre passion dans le bien public –
vous suivez ? – ou arrivez-vous au moins
à regarder où cela va ? Le combat
pour une langue vulgaire noble : celui-ci
n’a pas pris fin avec Pétrarque. Mais où en est-il ? » (pp. 78-79)

Geoffrey Hill, revenant aux sources de la parole, s’oppose aux caprices, de plus en plus éphémères, de la modernité (poème XXIII, pp. 40-41) :

Qu’est-ce qui reste ? Pourriez-vous demander. Constitution
d’un sens ou sa déconstruction ? On a un pauvre
simulacre de choix, s’agissant de construire ou détruire.
Mais les Psaumes – eux restent ; et certaines canzoni jubilant
de repentirs, d’assauts profanes. Laus
et vituperatio
, le genre de plus douteuse
mémoire, des pires méprises. »

De ce point de vue, on comprendra la valeur de cet article de foi, de cet accès à la joie (Traherne), qui est aussi l’horizon de la mort, par l’endurance. Je cite ici, en regard, les deux versions du poème (CXXI, pp. 122-123) de sorte que le lecteur puisse en apprécier la traduction :

« So what is faith if it is not
inescapable endurance ? Unrevisited, the ferns
are breast-high, head-high, the days
lustrous, with their hinterlands of thunder.
Light is this instant, far-seeing
into itself, its own
signature on things that recognize
salvation, I
am an old man, a child, the horizon
is Traherne’s country.

Alors qu’est-ce que la foi sinon
une endurance inéluctable ? Délaissées, les fougères
arrivent à la poitrine, à la tête, les journées
qui luisent, avec leur hinterland de tonnerre.
transparence de cet instant, dont la vision avance
en lui-même, dans sa propre
signature su des choses qui reconnaissent
le salut. Je
suis vieillard, enfant, l’horizon
est pays de Traherne. »

On se souvient ici de notre entretien avec le poète : « De sa lutte avec la langue, le poète, finalement, sort complètement épuisé. Eliot dit quelque chose d’approchant sur cette expérience du moment de complète annihilation qui suit la lutte poétique. J’en parle dans le premier chapitre du recueil d’essais qui vient de sortir. » [Dans « Poetry as ‘Menace’ and ‘Atonement’ », Geoffrey Hill décrit la lutte du poète avec le langage : « … et je ne vois pas avec cynisme ces rares moments au cours desquels l’inertie du langage, qui est aussi sa force de contrainte, paraît être dominée. »]

Notons enfin que les notes établies par René Gallet avec l’assistance de Jennifer Kilgore-Caradec et de Michael Edwards sont d’une aide précieuse pour l’accès aux multiples références érudites de l’ouvrage.


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