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Georg Trakl, par Jack Delavenne

26 septembre 2011

par Jack Delavenne

Une quête hallucinée de l’Absolu :

regard sur la poésie de Trakl.

Im Hof, vezrhext, von milchigem Dämmerschein,
Durch Herbstgebräuntes weiche Kranke gleiten.
Ihr wächsern-runder Blick sinnt goldner Zeiten,
Erfüllt von Träumerei und Ruh und Wein.

Dans la cour envoûtée par un reflet laiteux de crépuscule
Glissent de moelleux malades par les bruns de l’automne.
Leur œil rond et cireux revit des âges d’or
Emplis de rêverie, de repos et de vin.

Georg Trakl, Crépuscule.

Je serai bien l’enfant abandonné sur la jetée partie à la haute mer, le petit valet suivant l’allée dont le front touche le ciel.
Les sentiers sont âpres. Les monticules se couvrent de genêts. Que les oiseaux et les sources sont loin ! Ce ne peut être que la fin du monde en avançant.

Arthur Rimbaud, Illuminations, Enfance.

1 – Un poète du crépuscule.

Un « monde cassé » [1] : ces deux mots de Gabriel Marcel désigneraient parfaitement l’environnement autrichien avant les grands éclats de 1914 et son atmosphère de fin du monde. La guerre n’est que le prolongement de la paix, elle en est le rougeoyant reflet : l’époque de Trakl, éclairée des faibles et frais rayons de la lointaine lune, contient en germe les grondements effarants de la bataille de Grodek. L’Autriche-Hongrie vit ses ultimes soirées, les convulsions de son agonie. La « belle époque » est bien finie, comme nous le dit à sa manière Trakl, poète malheureux.

Le poète autrichien en conçoit une vision extrêmement négative de l’Histoire humaine qui s’inscrit, a contrario de la vision positiviste du XIX siècle dans une logique de marche vers le crépuscule et qui considère que l’âge d’or (ou d’ « argent » [2], une couleur si souvent suggérée par Trakl) est le point de départ chronologique de l’existence humaine. Les symptômes du présent néant qui est le point d’aboutissement de l’Histoire humaine, sont l’effondrement des valeurs fondées sur la tradition, la disparition des principes du temps passé, la guerre mécanique menaçante. Trakl est dans une prison hermétiquement fermée. A l’excès, il pratique le « mensonge » [3] et s’enivre d’amours incestueuses – monstres intimes... La musique de sa « démence » [4] accompagne sans cesse son oeuvre. Elle fait entendre, en alternance, des accords puissants et des mélodies suaves :

Zur Vesper verliert sich der Fremdling in schwarzer Novemberzerstörung
Unter morscherm Geäst, an Mauern voll Aussatz hin
Wo vordem der heilige Bruder gegangen,
Versunken in das sanfte Saitenspiel seines Wanhnsinns.

A vêpres l’étranger se perd dans le noir désastre de novembre,
Sous des branches pourries, le long des murs lépreux
Où passa autrefois le saint frère
Abîmé dans les doux accords de sa folie [5].

Des vers qui sont à opposer à ceux qui évoquent le « bruit des armes de la mort ». [6]. L’horizon est pâle et noir. Il est couvert des ruines d’un univers en décomposition, d’une civilisation «  au
soir », réduite aux « forêts crépusculaires ». [7], authentique cimetière où se retrouvent des morts étranges aux visages douloureux, décalques des masques torturés de Goya ou des croquis apocalyptiques représentant des soldats plongés dans l’enfer de la guerre moderne qu’Otto Dix réalisa dans les tranchées allemandes et qui sont exposés à l’Historial de la Grande Guerre de Péronne (département de la Somme). Toutes les issues sont irrémédiablement closes,

Toute route débouche en noire dissolution. [8] .

Pas de futur possible... mais un passé suggéré avec nostalgie : sur une musique qu’il chante en personne, Trakl raconte l’extase et le bonheur :

O, die Stunden wilder Verzückung, die Abende am grünen Fluβ, die Jagden. O, die Seele, die leise das Lied des vergilbten Rohrs sang ; feurige Frömmigkeit.

Ô les heures d’extase sauvage, les soirs au bord du fleuve vert, les chasses, Ô l’âme qui tout bas murmurait la chanson des joncs jaunis. [9].

Crépuscule à la pesanteur quintuplée, grisaille, ruines, tristesse, angoisse organique : c’est « l’heure amère » du « déclin ». [10] , du glas dernier avant l’enterrement du peuple de Dieu, l’heure fatidique où...

Les nymphes ont délaissé les forêts d’or

Die Nymphen haben die goldenen Wälder verlassen

et où

On ensevelit l’étranger. [11].

Man begräbt den Fremden.

Le poète cherche refuge dans un passé lointain, un illusoire âge d’or. Il cultive l’émouvante nostalgie de cette époque à jamais révolue où régnaient les dieux païens, « il y a longtemps de cela ». [12]. Le bonheur, l’instant miraculeux où

Le soupir des amants passe dans les ramures. [13]

n’existe que derrière nous, et de ces images d’Apocalypse, l’Infini (ou l’Absolu) semble complètement absent. En effet, l’Infini, c’est l’illusion d’un Paradis à reconquérir. La discordance quotidienne nous habite à toute heure. La dégénérescence de la « race maudite » [14] nourrit les grands rêves de surface vaste et lisse ; le thème de la « race bouleversée ». [15] se tordant dans d’atroces grimaces, frappée par la « luxure » et l’« ombre du mal ». [16] tout-puissant, figée sous le fardeau du péché, est répété jusqu’à l’obsession. Les couleurs sombres sont dominantes et le monde terrestre baigne dans une infernale cacophonie. L’esprit sans cesse gémit. Le poète lance en direction du genre humain une apostrophe désespérée et funèbre :

O des verfluchten Geschlechts

Ô la race maudite. [17]

Poète accablé, à la façon de cette « race dégénérée » dont le « déclin » est « bouleversant ». [18], Trakl appartient à la cohorte des terrifiés. Comme lui, le peuple des ténèbres cultive l’utopie, la chimère et sombre dans le désespoir, perdu dans le regret et les fabuleuses « légendes originelles » («  uralte Legenden  ». [19]) de Germanie, « légendes baignées de contes et de saints ». L’harmonie n’est pas pour demain, elle est au contraire située avant la faute, « cette indicible faute que ce cœur nous révèle ». [20]. Le pessimisme est de règle parce que les temps nouveaux interdisent la confiance dans l’avenir. Les moments de joie ou de bonheur sont rares : c’est par exemple...

Une fenêtre où s’attardait un espoir doux. [21],

ou, plus loin, ce vers enchanté, rappelant par sa forme et son message le Mémorial de Pascal :

Tout cela ô mon Dieu est indicible à vous faire tomber, bouleversé, à genoux. [22].

Le poids de l’Histoire millénaire (« Ô qu’elle est vieille notre race ». [23]) est trop lourd à porter. La vie, sans issue, est celle d’un condamné à mort. Le monde a les dimensions gigantesques de l’ennui. Trakl a des visions d’épouvante. Son âme est muselée, la poésie devient un interminable frisson, chaque jour contribue au « noir désastre de novembre ». [24]. Les « froides ténèbres » de l’automne, pour parler comme Baudelaire. [25]
« Silhouettes : hommes et femmes, des morts s’en vont » : ce vers est l’écho même des derniers vers du poème de Baudelaire : « Il me semble, bercé par ce choc monotone,

Qu’on cloue en grande hâte, un cercueil quelque part,
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ ». ]], sont l’atmosphère de prédilection, mais chez Trakl, elles envahissent toutes les saisons : il porte le poids des souvenirs et la « folie de la grande ville ». [26], qui transforme les ancêtres paisibles en autant d’étrangers : le soir, les feuilles jaunies, les longs mois précédant la blancheur et le néant de la saison hivernale, la nuit, sont des éléments fondateurs de cette poésie désespérée et nostalgique.

2 - La recherche de l’absolu.

O, die dämmernden Frühlingswege des Sinnenden.
Ô les chemins crépusculaires et printaniers de celui qui médite.

Georg Trakl, Le rêve et la démence.

Le cheminement poétique de Trakl débouche sur le vacarme des armes de meurtre, rythmant ses instants ultimes, accompagnant sa folle mort. Sa poésie est une poésie de la prémonition. Trakl pressent l’aspect total et terriblement meurtrier de la guerre qui approche. La machine achève l’homme, lui rompt la bouche, lui impose un silence sans limite. Spleen et désespoir. La paralysie, la descente, l’enfoncement, la fermeture dominent, et la ville offre un cadre approprié à cette poésie funèbre. A l’opposé exact de la figure du Guerrier, Trakl incarne la fragilité de l’« ange blême ». [27], sa révolte a une dimension métaphysique. La ville est synonyme du Mal. Par ce postulat, Trakl met en scène le combat de Dieu et de Satan, de l’ombre et de l’« éclat », de « l’or » et des « vertes plaques de dissolution », d’une « charogne » qui attirent les corbeaux. [28]. Dans ses poèmes, cohabitent la plus pure exaltation religieuse , le vœu de retrouver le « paradis perdu » et la tristesse liée à la réalité fangeuse, à ce monde invivable.

La vieille lutte dont s’est nourri l’Occident, pain quotidien spirituel de millions d’hommes pendant plus de deux milliers d’années, trouve un écho dans la poésie de Trakl. Le Ciel et l’Enfer s’y affrontent en étincelles, au moyen d ’armes à feu : la préoccupation essentielle du poète est de joindre Dieu, présent dans une sonate de Schubert interprétée par la « sœur étrangère ». [29], le spectacle de la nature ou les « poisons obscurs ». [30]. Il est tenu par la fervente volonté de parfaire la Création, d’œuvrer dans le sens de la Genèse et de courir vers l’infini. Ses points de repère sont la légende des siècles passés et les saisons mortes, motifs lancinants, obsessionnels... Le Ciel, évoqué dans Psaume. [31], cette «  lumière ». [32], qui le guide vers la divinité, s’effondre sur l’homme déchiré et rejoint les secousses sismiques de notre monde. Trakl observe avec horreur la « race  » diminuée et agonisante ! Et après les tonnerres de l’Apocalypse, après le Déluge, il se fait le poète des ruines, des vestiges. Ce pessimisme fondamental, les délires suburbains alors même qu’il est descendu plus bas même que le ciel déchu, en-dessous de la terre imparfaite, constituent en quelque sorte sa propre saison en enfer. La mort prochaine, Trakl la pressent dans l’hallucinant poème Révélation et Anéantissement :


Et un nuage noirâtre enveloppa ma tête, les larmes de cristal d’anges maudits. [33]

Und eine schwärzliche Wolke umhüllte mein Haupt, die kristallenen Tränen verdammter Engel

Il s’agit là d’un témoignage sur l’impossibilité d’être homme sur une Terre irrémédiablement lugubre car le noir alentour est celui d’un Monde sans espoir, qui jette ses toiles sur l’esprit : tout y est morbide langueur. Ce délabrement coïncide avec la maladie et l’empoisonnement progressif.

La tristesse, la nostalgie de la « blanche pureté » [34], le sentiment de solitude, sont les fils conducteurs de la poésie trakléenne : Helian, l’enfant dément, incarnation juvénile du poète, est mort dans l’ivresse de ses rêves fous, cadavre possédant un « regard bleuâtre ». [35] et la « sueur glacée ». [36] de l’instant suprême coulant sur son front de cristal. Trakl a le sentiment permanent d’être un « isolé » (« Abgeschieden  ». [37]). De sa promenade parmi les forêts ancestrales, il rapporte le message aride de la difficulté d’être :

Et l’esprit du mal paraît sous son masque d’argent. [38].


Trakl voyage, invité par la Mort, parmi la « verte putréfaction des chairs ». [39] : le spectacle de Dieu se présente sous un masque douloureux.

Un mort te rend visite. [40].

L’idée même de salut paraît compromise .

O wie stille ein Gang den blauen Fluss hinab
Vergessenes sinnend, da im grünen Geäst
Die Drossel ein Fremdes in den Untergang rief.

Ô le silence de la descente au long de la rivière bleue,
Méditant l’oublié lorsque dans les branchages verts
Une grive appelait une vie étrangère à la descente aux profondeurs. [41].

Cette nature qu’il voit à la fois « crépusculaire » et « douce », nourrit l’âme telle une prière au détour d’une route, mais le diable est malin et partout présent, y compris « dans l’ombre du noyer ». [42] : Trakl entend la folle clameur de son double. L’affrontement est fratricide et mène inéluctablement à la mort :

Et la voix blanche me dit : « tue-toi ».

Le poète mourra-t-il avant d’avoir pu trouver le Ciel ? Son passage ici-bas n’aura-t-il été qu’une brève villégiature ?

Calme était notre pas, les yeux ronds dans la brume, fraîcheur de l’automne. [43].

3 - Mort et Transfiguration :

Je me mis à chercher une étoile, que je croyais connaître...

Gérard de Nerval, Aurélia, Première partie, III.

Trakl est habité par des images de terreur ; mais aux ricanements maudits l’âme survit, et la Mort, comme dans le pathétique poème symphonique de Richard Strauss (composé vers 1888), triomphante, s’oppose aux accords de la harpe : c’est la « Transfiguration ». Chez le compositeur de Till l’Espiègle comme chez l’auteur de Grodek, il s’agit de raconter les derniers jours d’un créateur mais, alors que le second voit toute fin humaine dans la « noire dissolution ». [44], le poème symphonique de Strauss, à l’inverse, évoque les anges triomphant de la Mort après un combat sanglant. L’orgue et les cordes, aériens, illustrent la fin de ce combat : les étoiles brillent, l’Esprit triomphe !

Mais avant de pénétrer dans le royaume céleste, il y a le balancement vertigineux entre les deux infinis, l’enfer du quotidien, des « ombres de la pourriture ». [45], et le ciel des forêts vers lesquelles s’achemine lentement le pâtre biblique apaisé. La poésie de Trakl est toute en discontinuité, elle exprime le déracinement et l’angoisse. L’espérance se métamorphose en un prosaïque mais allégorique oiseau de nuit, dont les coups d’ailes aveugles heurtent brutalement les grands murs des villes. Il porte en lui l’atroce poids des coups conjugués de la pâleur, de la tristesse et de l’ennui, de la « lèpre » et des «  eaux noires  ». Il aura suffi, par exemple, dans ce si beau Chant du soir teinté de la grâce du souvenir, des «  nuages du printemps ». [46], pour que l’harmonie du soir se confonde avec l’obscurité, pour que surgissent, face à l’impossible contemplation, le regret éternel du « temps des moines, temps plus noble alors ». [47] et enfin pour que ne subsistent du vert paradis de l’enfance que le sentiment de désespoir. Pas d’ouverture donc : le décor approprié à l’éclosion de ces fleurs mortelles est celui de la tombe. C’est parmi les « ombres de la nuit ». [48] qu’il faut aller chercher le soleil illusoire rayonnant au cœur de l’enfant. Avant le vol icarien et la descente céleste, résonnent en permanence des mélodies exprimant le bonheur passé. Le retour sur les lieux de l’enfance est accompagné d’une musique instrumentale ( le piano sur lequel est interprétée une sonate de Schubert ou l’orgue :
Un choral à l’orgue l’envahit des frémissements de Dieu. [49]),
et vocale,

Le tendre chant du frère sur la colline vespérale. [50].

La silhouette des sœurs au piano se profile derrière les arbres du silence, à Grodek. Aux prières répondent en écho les invocations rappelant Rimbaud, autant de réconforts dans un paysage d’Apocalypse et de désolation. Au lyrisme de Barbare  :

O douceurs, ô monde, ô musique. [51] !

correspond le « chant de la guitare » de En chemin dans une étrange caverne ; les accords, divins ou diaboliques, profanes ou religieux, s’entremêlent. Des mélodies accompagneront la vie humble, elles font partie des mœurs patriarcales des aïeux, et comme les songes purs et paradisiaques, elles dirigent l’être comblé quand « tinte dans les chaumières une tendre chanson » [52] et qui a pour thème l’Ordre retrouvé, c’est-à-dire l’Absolu ou l’Infini. « De douces tortures (« süβe Martern  ») dévoraient sa chair ». [53], le poète parle alors de la « douleur », présente à chaque étape, de l’horrible avancée de la nuit, de la marche vers la mort, lorsque retentit l’infernale cacophonie des canons de la Guerre mondiale. Et dans ce tintamarre de fin du monde sont perçues, derrière les arbres déchirés, les « sombres flûtes de l’automne ». [54]...

C’est aussi sur le fond harmonieux d’une barcarolle antique qu’Elis, le pâtre, l’enfant, part vers les cieux ombragés. La musique, toujours : le « doux carillon » égrenant ses sons d’argent, l’enfant fabuleux, Elis, en a intériorisé les petites notes, « elles lui tintent au cœur » [55]. Les accords que Trakl tente de fixer sur la page blanche où naîtra son paysage nocturne, sont ceux des bruissements mystérieux des forêts légendaires, du désordre de l’ivresse. C’est dans cette matière première de sa poésie qu’est jouée une musique qui accompagnera les entretiens sans succès de Trakl avec Dieu.

Autre résidence spirituelle du poète : ce Dieu chrétien, auquel il n’hésite pas à faire appel. Les poèmes de Trakl résument l’histoire des embarras d’une âme avec les forces divines, souvent le blasphème y est proféré. La dépendance de Dieu, caché parmi les « nuages rouges » des combats guerriers, contraste avec la liberté des temps païens ; sa colère est infinie et, il est « courroucé ». [56], et soigneusement et patiemment, il prépare sa vengeance contre l’Homme.

Sur l’esprit habité par le remords, le « visage barbu » [57] penche ses regards perçants. Les cris désespérés de l’ange radieux, de « l’ange rose » venant peupler la nuit, l’imagination en délire de l’enfant à la « tête jaune » signifient la « présence de la mort » [58] ; les petits anges trakléens couvrent leur faciès d’un masque « blafard », cette teinte vague et terne des sentiments tristes ; leurs ailes sont « maculées de boue ». [59] ; l’âme exaltée ne peut désirer faire leur connaissance, voler en direction de la « voûte écrasante des astres ». [60] qu’à travers, les dangers et les embuscades :

Ô le coup d’aile nocturne de l’âme. [61]

s’exclame le poète, d’entrée de jeu, dans le Chant d’Occident . Et là où l’on s’imagine redécouvrir le luisant passé des Croisades, le « jardin vespéral ». [62] aux mille fontaines, l’authentique combat « pour la vivante Face de Dieu ». [63], là où l’on se promène sur les « vieilles allées ». [64] aux couleurs argentées,
Déjà s’éclaire la rose floraison,

l’itinéraire débouche « parmi les roches jaunes  ». [65].Toutes les illusions sont perdues. L’éloquence et la grandiloquence y gémissent sous les mêmes tortures que celles qui détruisent le poète. Avec lui, avec son être de chair, d’or et de sang, meurt peut-être le désir d’éternité mué en nostalgie des temps arrêtés. Mais sur ces cendres la lumière est autorisée parfois à jaillir. Le poème-clef Hélian, consacré aux grâces enfantines, un des premiers pas sur le chemin de croix et de l’affliction, luit de rayons argentés,

In kahlen Gezweigen feiert der Himmel.

Dans les ramures nues, le ciel est une fête. [66]

En Trakl dès lors n’existe plus la malsaine angoisse de la damnation ; les derniers mots parlent de mort, de solitude et de silence, vers glaciaux et hideux dans lesquels transparaît en filigrane la croix du Christ supplicié :

Ô dans quelle solitude s’apaise le vent du soir,
Agonisante, la tête sombre dans les ténèbres de l’olivier
Comme en chaque angle de cette chambre de malade. [67]

le destin impitoyable, la loi d’airain du Dieu des Chrétiens, seront vainqueurs : le poète sent une fois de plus un cercle de sang et de feu, la mort, lentement s’approcher. C’est le jardin « dévasté » qui, avec la nature et les quatre saisons, est le signe de la décadence - long et interminable frisson. Comme dans l’éclatant exemple du Chant du défunt qui, du vol des oiseaux vers les merveilleuses fleurs imaginaires de l’été, nous dirige... sur les sinueux « chemins lunaires des trépassés » la mort et la décomposition attaquent les vivants en efforts concentrés jusqu’à la fin du poème et à sa conclusion dramatique. L’exil ici-bas, la déambulation angoissée dans le temps marquent de leur sceau les choses intimes, noirs fétiches à partir desquels le poète est la proie de rêves macabres. Si la ville moderne, tentaculaire, aux murs élancés, nombreux et lépreux, est à l’opposé du cadre de vie des Anciens, les ruines se sont prolongées dans les campagnes automnales, jusque dans ce lieu sacré par excellence qu’est le cimetière : la croix est elle-même « écroulée  » l’objectif derrière lequel Trakl observe, en pleine crise de « démence » et ivre de pavot, suit une courbe descendante : de l’objet aux dimensions gigantesques, l’œil n’a conservé que les impressions de désolation, une croix mince sur laquelle se fixe le plus poignant des désespoirs.
Le poète avait promis de conter l’ineffable. Chaque pièce de cette œuvre constitue une porte ouverte sur ce qui ne se dit pas et quand il ne parvient pas à satisfaire cette tentative et que…

Le calme dieu baisse sur lui ses paupières bleues. [68]
Mais lorsque l’harmonie tant recherchée fait son apparition, il est vaincu par l’épuisement, la misère, l’achèvement : atteindre l’ineffable a un terrible coût. Peu importe : l’essentiel était d’atteindre ce point idéal, sans rupture, où la contradiction a disparu et où les opposés ne se livrent plus de mortelles batailles. Cette rare plénitude n’a pas de nom, elle est peut-être l’Absolu.

L’Absolu, il ne faut le rechercher ni en Dieu ni en Satan, ni dans le Ciel ni dans l’Enfer, mais au-dehors : à l’extérieur même de ces notions. Démarche difficile, si l’on découvre que la lumière poétique brille très rarement et au prix d’une descente infernale vers les abîmes, que les moments sont peu fréquents et qu’ils sont brefs où l’âme peut négliger la Terre et s’envoler ! L’étrangeté du poète devient première, l’étrangeté au monde réel, à la tradition, aux anciens, par rapport au temps rythmé avec régularité, par rapport aux mythes chrétiens aussi.
L’âme est un étranger sur terre. [69] (ein Fremdes auf Erden)

clame le poète au comble de l’émotion. Ou bien ailleurs :

La pourriture aux ailes noires prend son envol,
Fantômes de la nuit : des eaux d’argent émergent des crapauds. [70] ...

4 - Satan victorieux.

Le champ est libre, dans ce noir absolu, pour l’imagination et les délires. Dieu, cette lumière trop violente, ne répond pas. Mieux : la remise en cause quelque peu nihiliste des valeurs intangibles, Dieu, l’éclair divin, la nostalgie poétique et même la mort, conduit à l’écriture et à la création d’un univers inédit : Trakl cherche l’Absolu dans la contemplation des étoiles, ces diamants lointains. Mais elles ont perdu leur éclat essentiel ; il admire « la pourpre rosée nocturne, dans le printemps de l’âme ». [71]. Différents monstres peuplent, gesticulant frénétiquement, ses rêves les plus délirants. L’homme lui-même appartient au bestiaire satanique, inspiré d’une esthétique baroque, et dans lequel se tordent les animaux de la nuit en des gestes imprécis et d’ignobles grimaces : la chauve-souris sous ce titre Mon cœur au soir, le papillon, le merle, le rat, l’araignée. La dernière, minutieusement et obscurément, tend ses filets sur l’âme éprise d’Absolu : elle appartient au paysage du long ennui, et son visage est à l’opposé de celui des nymphes habitant le Paradis perdu. Parfois même la fonction de l’animal est double : le merle, par exemple, annonce la mort, mais il lance de doux appels qui servent de fond musical aux ébats amoureux. L’œuvre humaine, un « beffroi » de pierres, est gagnée par la frénésie des lugubres contorsions. Le poète se livre à la contemplation, et la noirceur du décor est renforcée par les effets du pavot,

La tour qui, de ses grimaces infernales se lance dans la nuit à l’assaut du ciel bleu constellé. [72]...

Le mouvement n’est plus de mise pour l’homme et la mort reprend son règne. Une incommensurable souffrance consume « la flamme ardente de l’esprit ». [73]. Le néant aura annexé son dernier territoire dans les ténèbres, les ombres, l’enfer et la damnation. Seul l’instant et non l’illimité de l’avenir, permet une magique éclosion de la Poésie. Les portes du futur sont fermées par les carnages de la guerre. Dans Mon cœur au soir, l’enfant est un être éminemment accidentel ; l’Absolu, la Poésie, lui sont interdits... A plusieurs reprises revient le lancinant leitmotiv de la descendance impossible,

Silbern sank des Ungebornen Haupt hin,

D’argent sombra la tête du nouveau-né. [74],

le poète est sans héritier et dans l’obligation de vivre dans la Ville malsaine ( le Chant de Kaspar Hauser est à ce titre une véritable déclaration d’hostilité radicale à l’égard de la ville ), image aride du génocide de la «  race humaine  » par les «  armes mortelles » sur le champ de bataille de Grodek. La seconde caractéristique de cet âge premier de la vie est l’absence des parents, c’est-à-dire la descendance rendue impossible par la Mort. Le futur n’existe pas, il n’aura pas de réalité. La tendre orpheline promène des regards poignants et tristes, elle porte l’automne dans sa conscience malheureuse. Le fils ne naîtra pas, il ne connaîtra pas les pères sacrifiés : il peut seulement visiter leur « demeure vide ». [75]. L’enfant, près de trépasser, se fait vieillard, il devient lui-même ce Père aux « sourcils d’azur ». [76] dont le visage est encadré par un nimbe. Le Dieu de Justice et de Vengeance, avec sa Voix d’épouvante, se métamorphose à son tour en vieillard. Les saisons se ressemblent : Trakl évoque « l’or sombre des journées de printemps » :

Comme ce soir est triste. [77].

Trakl en quête d’ Absolu est comme tout poète un « alchimiste ».
Ses tentatives pour monter à l’assaut du Ciel, pour changer la couleur des étoiles sont autant d’échecs rudes : ni la plongée dans la nuit éternelle, ni la fuite éperdue vers Dieu, ni le dérèglement des sens, ni le « rêve  », ni la « démence », ne le mèneront au ciel étoilé. La parole est morte, les étoiles sont éteintes, la musique est figée en un point d’orgue sans limite, après le fracas des armes :

Am Abend tönen die herbstlichen Wälder
Von tödlichen Waffen

Le soir venu, tintent les forêts de l’automne
Du bruit des armes de la mort. [78]
 ;

le bruit devient silence. Les sinistres présages et les combats, les flammes et le feu, le coup de grâce de la guerre ont eu raison de la Poésie. L’Apocalypse a cessé d’être un mythe ou une figure poétique et devient une réalité vivante. L’élan mystique ou poétique est d’emblée condamné, le poète est contraint à la posture figée du ...

Rayonnant cadavre incliné sur de l’obscur. [79]
(Ein strahlender Leichnam über ein Dunkles geneigt).

Pierre-Jean Jouve a écrit à propos de Baudelaire : « Il sut qu’il avait à franchir l’enfer ». [80]. Trakl, mortel halluciné, comprit qu’il était condamné, après sa « descente aux profondeurs » (« Untergang  »), à demeurer sans retour dans les « pièces noires ». [81] de la maison désertée de ses ancêtres.

Notes

[1. Gabriel Marcel, Le monde cassé. Paris : Desclée de Brouwer, 1933.

[2. En voici quelques exemples in Georg Trakl, Poèmes 1I . Trad. Jacques Legrand.Paris : GF Flammarion, 1993. Dans le poème Le rêve et la démence, p. 289, la « langue d’argent » à laquelle le « corps pourri » impose le silence ; une « main d’argent », dans Eté, p. 265 ; « la face d’argent » du « mort précoce », p. 233 ; « la lèpre argentée »… p.287.

[3. Georg Trakl, op.cit., Chant de l’isolé, p. 285.

[4. Trakl fait référence à sa démence dans le titre d’un long poème en prose. Voir note 2 ci-dessus.

[5. Georg Trakl, op. cit., p. 161.

[6 Op. cit., p. 319.

[7Ibid., p. 85.

[8Ibid., p. 319.

[9Ibid., p.283. Il est à noter dans ces deux vers l’allitération en « f », dans le texte allemand, traduite par une allitération en « j ». Ces deux sonorités soulignent l’harmonie et l’ extase.

[10Ibid., p. 237.

[11Ibid., p. 131.

[12Ibid., p. 151.

[13Ibid., p. 89.

[14. Ibid., p. 287.

[15Ibid., p. 161.

[16Ibid., p. 285.

[17Ibid., p. 287.

[18Ibid., p. 161.

[19Ibid.

[20Ibid., p. 287.

[21Ibid., p. 151.

[22Ibid., p. 175.

[23Ibid., p. 173.

[24Ibid.

[25Charles Baudelaire, "Chant d’automne",Les Fleurs du Mal, . Paris : Diane de Selliers, 2005, p. 166. Trakl composa (en hommage à l’illustre poète ?) Un soir d’automne : « Mais noir et proche reste notre domaine intime ». [[Georg Trakl, op. cit., p. 143.

[26Ibid., p. 247.

[27Ibid., p. 49.

[28Ibid., p. 181.

[29Ibid., p. 131 : on peut traduire « die fremde Schwester » par « la sœur étrangère », ou « la sœur démente ». Cette désignation figure dans le poème Psaume, dédié à Karl Kraus, écrivain autrichien contemporain de Trakl et pacifiste.

[30Ibid., p. 89.

[31Ibid., p.173.

[32Ibid., p.131 : « Il y a une lumière que le vent a éteinte ».

[33Ibid., p. 323.

[34. Ibid., p. 289.

[35Ibid., p. 163.

[36Ibid., p. 183.

[37Ibid., p. 281.

[38Ibid., p. 247.

[39Ibid., p. 233.

[40Ibid., p. 205.

[41Ibid., p. 189.

[42Ibid.

[43Ibid., p. 233.

[44Ibid., p. 319.

[45Ibid., p. 233.

[46Ibid., p. 151.

[47Ibid.

[48Ibid., p. 285.

[49Ibid., p. 283.

[50Ibid., p. 285.

[51Arthur Rimbaud, Illuminations. Poésies. Paris : Le club français du livre, 1949, p. 261.

[52. Georg Trakl, op. cit. p. 173.

[53Ibid., p. 285.

[54Ibid., p. 319.

[55. Ibid., p. 181.

[56Ibid., p. 319.

[57. Ibid., p. 187.

[58. Ibid., p. 189.

[59Ibid.

[60Ibid.

[61Ibid., p. 161.

[62Ibid., p. 133.

[63Ibid., p. 323.

[64Ibid., p. 237.

[65Ibid.

[66Ibid., p. 159.

[67Ibid., p. 161.

[68Ibid., p. 165.

[69Ibid., p. 275.

[70Ibid., p.191.

[71Ibid., p. 67.

[72Ibid., p. 286.

[73Ibid., p. 318.

[74Ibid., p. 199.

[75Ibid., p. 161.

[76Ibid., p.163.

[77Ibid., p. 113.

[78Ibid., p. 319. Dans ce presque ultime poème, l’avant dernier avant L’Apocalypse et la descente aux profondeurs, intitulé Grodek, Trakl rappelle savamment le thème central de son œuvre poétique : la mort, à laquelle sont associés le soir, l’automne, le bruit des armes, la nuit, l’agonie, les têtes sanglantes…

[79Ibid., p. 321. Ce vers est extrait du dernier poème, écrit tout juste avant la mort du poète et à l’inspiration éminemment trakléenne : L’Apocalypse et la descente aux profondeurs, op. cit., p. 321.

[80Pierre-Jean Jouve, Tombeau de Baudelaire. Saint-Clément-de Rivière : éd. Fata Morgana, 2006, p. 132.

[81Georg Trakl, op. cit., p.165.