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Gascoyne traducteur / Traduire Gascoyne

27 septembre 2006

par Roger Scott

Les liens privilégiés que David Gascoyne entretint avec la France sa vie durant et le bourgeonnement de ce qui allait devenir extraordinaire affinité avec le langage, la culture et, particulièrement, la poésie française, se firent jour dans les années 30. A diverses époques de son évolution d’écrivain, Gascoyne ne se contenta pas de traduire l’œuvre de poètes français du vingtième siècle, Eluard notamment et les Surréalistes, ainsi que Pierre Jean Jouve, mais choisit d’écrire directement en français certains poèmes, de traduire de temps à autre ceux de ses contemporains et amis ainsi que plusieurs de ses propres poèmes dans cette langue.

L’un de ses plus anciens carnets [1] (autour de 1936) contient les titres d’une suite de poèmes en français : « Les Aréopages tombent » ; ce projet de recueil inclut quatre auto-traductions : « La Cage », « L’image même », « La Fin est près du début » et « La Vérité aveugle », ainsi qu’une liste de vingt-sept autres poèmes, dont plusieurs ont déjà été écrits, indique-t-il [2] . Quand Man’s Life is this Meat fut publié en mai de cette année-là, Gascoyne en dédicaça à Georges Hugnet un exemplaire sur la dernière page duquel se trouvait un poème manuscrit, écrit en français : « Eau sifflée ». Cet été-là, quelques mois seulement après la mort du compositeur en 1935, Gascoyne écrivit « Elegiac Stanzas in Memory of Alban Berg » en deux brouillons [3], le premier comportant six sections ; le second, incomplet, trois sections. Considérant son poème anglais « insatisfaisant », il en commença une version française à l’été 1939 après son retour chez ses parents en Angleterre. Ce poème fut publié l’année suivante, dans les Cahiers du Sud [4], sous le titre « Strophes élégiaques à la mémoire d’Alban Berg ». La raison pour laquelle il choisit de revenir au projet abandonné trois années plus tard et de composer alors le long poème en français, est maintenant difficile à établir. Quand je lui posai cette question, lors de son quatre-vingt-cinquième anniversaire, en 2001, il me répondit aussitôt : « Parce qu’il y avait à l’époque des choses que j’avais envie de dire en français. » [5]Il paraît vraisemblable que l’influence de la poésie de Jouve et leur mutuelle considération pour la musique de Berg en constituèrent un facteur. De plus, étant donné la sensibilité véritablement européenne de Gascoyne, il a pu souhaiter donner une illustration pratique de la distinction qu’il percevait entre poésie française et ce qu’on nomme en anglais « poetry ».

Son poème « Qu’est-ce que la Décadence ? » et sa version française de trois poèmes de Kathleen Raine furent publiés dans 84 (mars 1950) [6] . Une autre traduction d’un poème de Raine apparaît dans un carnet d’environ 1954 [7] en même temps que des brouillons de traduction de cinq poèmes de Fred Marnau [8]. Presque quarante ans plus tard, le poème de Gascoyne « Arbres, bêtes, courants d’eau », dédié à son ami Salah Stétié, fut publié dans Poésie 92. [9]

On trouvera à la suite de cette introduction la sélection qu’il effectua de ses propres poèmes transposés en français [10]. On ne peut aujourd’hui en déduire un quelconque principe de choix, ni assigner avec certitude à ces traductions une date particulière d’achèvement. Cette difficulté s’aggrave du fait que j’ai trouvé ces poèmes dans trois carnets distincts [11] . En tant que traducteur de lui-même, Gascoyne reconnut le besoin de présenter le travail complet à l’aide des deux textes ; le poème anglais d’origine accompagne donc la moitié des traductions, déduites de ses trois premiers recueils : « The Symptomatic World [12] » III ; « The Cage », « Unspoken » et « La fin près du début » extraits de Man’s Life is this Meat (1936) ; « Amor Fati », « The Fault », « Cavatina », « I.M. Benjamin Fondane », « Sanctus », « Ex Nihilo », « Winter Garden », « Spring MCMXL », et « Oxford : A Spring Day » dans Poems 1937-42 (1943) ; « September Sun:1947 » et « Photograph » extraits de A Vagrant and other poems (1950) ; « Half-an-Hour » (vers 1960, dédié à Meraud Guevara), « Remembering the Dead » (1959) et « The Grass in Waste Places » (vers 1956 ) [13], trois poèmes plus tardifs qui ne furent publiés ensemble qu’en 1988. « Seaside Souvenir » [14] (1933), de même, demeura hors recueil jusqu’à sa réédition, pour la première fois, en 1988.

Dans trois de ces manuscrits, contrairement à la minuscule et méticuleuse calligraphie de son mentor Pierre Jean Jouve, celle de Gascoyne est grande et débordante, typique de celle que l’on trouve dans quelques-uns des carnets des années quarante et cinquante. Entre 1954 et 1964, à l’exception de brèves visites en Angleterre, Gascoyne, hôte du peintre Meraud Guevara, séjournait chaque année six mois à Paris et les six autres à la Tour de César à Aix-en-Provence. Je soupçonne que cette version de « Sanctus », « Ex Nihilo’ » et « I.M. Benjamin Fondane » date de 1954 à Paris, « période vide » [15] de ces « années d’improductivité » et de silence durant lesquelles il s’avéra incapable d’écrire un vers en raison de la crampe [16]. Toutefois, la netteté uniforme de l’écriture des poèmes restants me suggère qu’ils furent transcrits durant les années quatre-vingt [17] (à l’exception de « The Symptomatic World », autour de 1996), en cette période de stabilité due à l’influence vitale et au dévouement de son épouse Judy, après leur mariage, en 1975. Il parut alors retrouver un second souffle et accéder à une riche veine créative, mais n’écrivit que peu de nouveaux poèmes. Robert Lowell, dont Gascoyne admirait la poésie, disait de ses versions de poèmes d’autres poètes, dans les Imitations, qu’il les avait produites « quand j’étais incapable de faire quoi que ce fût par moi-même » [18]. Gascoyne confia à Michèle Duclos en 1984 : « Et quand on ne peut écrire de poèmes soi-même, c’est [La traduction est] une manière de créer des équivalents de poèmes que l’on aime ou admire. [...] J’aime surtout traduire des poèmes de poètes que je connais personnellement. » [19]

Autant que je sache, Gascoyne ne fit jamais référence dans ses écrits ou dans la conversation à l’existence de ces auto-traductions. Nous pouvons nous demander pourquoi un écrivain célèbre comme traducteur de l’œuvre de poètes français modernes et contemporains, devrait décider d’écrire une version française de ses propres poèmes, dont une bonne proportion a été traduite en français par ses contemporains dans Miserere. Poèmes 1937-42 [20]. Le biculturalisme du poète et son activité d’auto-traducteur pourraient faire penser à Samuel Beckett, mais le bilinguisme de Beckett se déploie sur une bien plus grande échelle puisqu’il consacra la majeure partie de sa vie de travail à cet aspect essentiel et fondamental de son écriture, la transposition de ses propres textes d’anglais en français et vice versa.

Sur la raison d’être  [21] de ces écrits, je ne pourrais que spéculer et, au lieu de cela, je préfère citer l’observation très perspicace faite par le poète, traducteur et essayiste Michael Hamburger dans une lettre [22] qu’il m’a adressée. Celui-ci suggère en effet que, dans le cas de Gascoyne, la lutte « pour incorporer dans les poèmes l’entièreté d’une vérité » [...] était exacerbée par le tiraillement entre les modèles français et anglais. [...] Dans ses poèmes anglais, on trouve une tension entre rhétorique traditionnelle (ainsi que rythme et mètre) et langue familière introduite par ses prédécesseurs immédiats, Auden et les autres. Bien que Verlaine eût pensé qu’il avait tordu le cou de la rhétorique en français, celle-ci se réaffirma même chez les Surréalistes et tous les autres modernismes. [...] D’une certaine façon, le français est une langue plus abstraite que l’anglais, dès lors plus en harmonie peut-être avec David en sa recherche de spiritualité transcendante. »

Il est clair que la sélection ici publiée [23] offre au lecteur une nouvelle perspective sur Gascoyne : des versions originales en deux langues. Est-ce que le processus dynamique de la traduction, de l’anglais au français, fournit aussi à l’écrivain une perception différente de sa propre œuvre ? Est-ce que la transcription de l’expression et de la forme répète et modifie l’original ?

Qualifié par Philippe Soupault de « poète français écrivant en anglais » [24], Gascoyne a pu se sentir mis au défi d’expérimenter le processus de traduction de ses propres poèmes, ce qui s’accorderait, à cet égard, à la conception d’Yves Bonnefoy selon laquelle « s’il [le traducteur] écrit lui aussi il ne pourra tenir séparée sa traduction de son œuvre propre » [25] . Ou bien la traduction devint-elle un substitut temporaire à la création de nouveaux poèmes en anglais quand cette capacité l’eut cruellement quitté ? Cela lui offrit-il, plus largement, une stratégie qui l’aida à rompre le silence, thème constant de son œuvre à partir de 1950 [26], quand les effets de son accoutumance aux amphétamines eurent commencé à se faire sentir, avant le blocage de sa capacité d’écrire et ses trois graves dépressions ? C’est Beckett qui disait : « Tout écrit est un péché contre le mutisme. Une tentative de trouver une nouvelle forme à ce silence-là. [...] On ne peut jamais aller au-delà, se débarrasser du vieux rêve qui consiste à donner forme au mutisme ». [27]

Traduction Anne Mounic

Notes

[1Add. 56040 au Département des manuscrits de la British Library, pp. 23-24

[2Parmi ces titres : « La Peste », « La Guitare de Picasso », « On ne sait pas dormir », « Les cieux sont rouges ». A ma connaissance, jamais ils ne furent publiés, et n’ont pas été conservés.

[3Le premier brouillon se trouve au Département des manuscrits de la British Library, Adds.56041/56043 ; le deuxième dans la Collection Berg de la New York Public Library. Aucun d’eux n’a été publié.

[4No.220 (janvier 1940), pp.49-52. Gascoyne m’a appris en 1994 que lui et Jouve « avaient en commun une passion pour Berg ».

[5Il convint qu’il y aurait pu y avoir un peu de vrai dans ma suggestion qu’existait aussi le sentiment que rien ne serait jamais plus pareil après la mort de Berg, dans la perspective, qui plus est, de la détérioration des relations internationales en Europe. Ce qui paraît irréfutable, c’est le mode élégiaque. Cependant, au lieu de maintenir l’attention initiale sur Berg, sa musique et leur importance pour le poète, les « Strophes élégiaques » s’élargissent dans la Section 2 pour s’intéresser au Zeitgeist défini par la palpable menace de guerre et accompagné de l’idée d’une humanité voulant à tout prix affronter la catastrophe.

[6Numéro 13, p.28, and pp.36-37 : « Feu d’hiver », « Le Monde », et « L’Esprit tutélaire ». Une contribution antérieure « Clef des mots : Mot-clef » avait paru dans Poésie, numéro 3-4 (Paris, 1948).

[7« Nocturne », que j’ai adressé à la Temenos Academy Review et qui fut publié dans le No.8 (2005), pp.12-13.

[8« Quelques poèmes de Fred Marnau » : « Ode », « Maison en Russie Carpathienne », « Promenade au soir », « L’Air », « Le Sauveur » : « Versions françaises »

[9février 1992), avec le poème mentionné plus tôt : « Eau Sifflée », pp.60-62. Gascoyne choisit de lire son poème dédié à son ami Stétié lors de la remise, à Londres, en 1996, de la prestigieuse distinction de Chevalier dans L‘Ordre des Arts et Lettres.

[10© The estate of David Gascoyne 2006.

[11L’un se trouve dans la collection Gascoyne à la Bibliothèque MacFarlin de l’Université de Tulsa, l’autre dans la collection David Gascoyne, à la Bibliothèque de livres rares et de manuscrits de l’Université de Yale ; le troisième, 1983-1996, est en ma possession.

[12Ce long poème divisé en sections fut écrit en 1936, mais ne fut pas inclus dans Man’s Life is this Meat ; il parut pour la première fois en recueil dans David Gascoyne, Early Poems (Warwick : Greville Press, 1980).

[13Collected Poems 1988 (Oxford University Press, 1988).

[14Première publication dans The Sunday Referee sous le titre “Sunday Memories” le 7 mai 1933.

[15Comme la nomme David Gascoyne dans l’un de ses carnets.

[16En français dans le texte. « Notes d’introduction », Collected Poems 1988, p.xxi.

[17Les autotraductions “Seaside Souvenir/Souvenance littorale” et “The End is near the Beginning/La Fin près du début” apparaissent manuscrites dans un carnet, datées du 6.V.85.

[18‘Introduction’ (New York : Farrar, Straus & Cudahy, 1961), p.xii.

[19« Entretien avec David Gascoyne » in Cahiers Sur La Poésie, Numéro spécial : David Gascoyne (Université de Bordeaux III, 1984), p.30.

[20"Collection du Miroir, Granit, 1989.

[21En français dans le texte.

[22Datée du 22 février 2002. Ils furent des amis de toujours. Au départ, Hamburger répondait à ma question sur le choix de Gascoyne de réécrire en français le poème sur Berg, même si je pense que sa réponse est d’une plus large pertinence en ce qui concerne la cohérence de sa poésie à partir de la publication des Poems 1937-42 (1943).

[23Je suis très reconnaissant à Anne Mounic et Michèle Duclos pour leur aide dans ce qui aboutit à cette collaboration.

[24Au cours d’une conversation avec Kathleen Raine.

[25Yves Bonnefoy, « La traduction de la poésie », Entretiens sur la poésie (1972-1990) . Paris : Mercure de France, 1990, p. 154.

[26Comme je l’ai indiqué dans mon introduction à l’ouvrage de David Gascoyne : Encounter With Silence. Poems, 1950, edited with an introduction by Roger Scott (London : Enitharmon Press, 1998).

[27Cité par Anne Atik dans How It Was. A Memoir of Samuel Beckett (London : Faber, 2001), p.95.


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