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Le Journal, première et deuxième parties

Gabrielle Bernheim, diariste débutante

26 avril 2010

par Gabrielle Bernheim

I – Diariste débutante.

Le lecteur qui ouvre les deux premiers cahiers du Journal de Gabrielle peut s’attendre à y trouver ce qu’on lit dans tous les journaux de jeunes filles de son âge, de sa condition, de son temps : une chronique des événements qui scandent la vie d’un pensionnat – petites intrigues qui se nouent entre élèves, d’élèves à professeurs, éventuellement entre professeurs ; compte-rendu des auteurs étudiés en classe ou de lectures faites en marge des cours ; échos du monde extérieur, visite des familles ou d’anciennes condisciples, bonnes ou mauvaises notes, passage des examens, départs en vacances ou retours chargés de souvenirs. Cela, c’est en effet ce que contiennent ces deux cahiers, surtout au début du premier, quand Gabrielle n’a pas encore resserré sa thématique sur les grands sujets qui lui tiennent à coeur.

Le journal commence à Neuilly, à la fin de l’avant-dernier siècle, dans un internat que Gabrielle ne nomme jamais que « le 108 ». Il s’agit d’une institution catholique pour jeunes filles de condition aisée, avec une forte proportion d’étrangères. On y prépare pour la forme un brevet qui ne servira à rien, les demoiselles étant destinées à être promptement mariées et n’avoir plus d’autre souci que de tenir leur ménage et leur rang. L’enseignement insiste sur la correction graphique et orthographique, l’aisance rédactionnelle, le piano, la couture. Le français et l’histoire semblent professés dans un esprit de modernité et de tolérance remarquables, à en juger par les auteurs expliqués en cours ou par les livres en principe interdits mais qui circulent, au su et au vu du corps enseignant. Le courrier n’est qu’exceptionnellement ouvert, le journal tenu par une élève peut être saisi, mais lui est bientôt rendu. L’éducation religieuse comporte la prière du soir, les offices, la préparation à la communion solennelle, mais aucune contrainte n’est exercée sur celles qui, comme Gabrielle, appartiennent à d’autres confessions.

Au moment où Gabrielle commence son journal, le 3 mars 1897, elle a déjà passé plusieurs années dans cette pension et s’y plaît tant qu’elle ne désire rien tant que d’obtenir l’autorisation d’une année supplémentaire après l’obtention du brevet. Ceci, d’autant plus qu’elle est orpheline de mère et n’a aucune envie d’aller vivre à Nancy sous la tutelle de sa grand’mère Franziska.

Nous ne donnerons que quelques échantillons des premières pages du journal de Neuilly. Elles portent trop la marque de l’inexpérience de notre diariste : dispersion des sujets, coq-à-l’âne, allusions à des faits inexpliqués, digressions oiseuses, gouaille et plaisanteries de potache … Gabrielle semble céder à l’ivresse de laisser courir sa plume sur le papier. Le vécu transcrit se désagrège en une poussière d’instants incohérents. Ainsi, en date du 3 mars 1897, le journal débute en évoquant l’obscure querelle qui oppose Gabrielle à deux camarades, Jeanne et Marguerite, à propos d’une troisième, Marie, dont nous aurons ensuite l’occasion de faire plus ample connaissance. Puis le journal, passe sans transition au titre d’un livre, L’Enlisement, à propos duquel il évoque, d’abord l’enlisement provincial qui menace Gabrielle à sa sortie du pensionnat, puis, d’une manière plus générale, l’enlisement de l’individu qui cesse de lutter pour réussir sa vie. Après cela, nouveaux sujets et nouvelles digressions à partir de ces sujets : la leçon de piano, le cours de mathématiques, celui de français ; des incidents mettant cause des condisciples, une réflexion en incise sur l’orthographe d’un mot et, pour finir, une série d’observations introspectives passablement débraillées… Le lecteur du journal de Gabrielle, s’il s‘en tenait à cette première page (ou d’ailleurs à certaines de celles qui suivent), serait en droit de ce dire que ce journal est décidément bien mal parti.

Il aurait tort. Un tournant dans le ton et le style du journal est pris autour du 1er avril 1897, date à laquelle Gabrielle remarque soudain, entre deux notations hétéroclites : « Il me semble que mon journal devient le journal banal. Je mets trop ce que je fais. Il faudra que je voie ». Sans doute a-t-elle compris que l’accumulation de petits faits non coordonnés ne produit pas de sens qui vaille. Bientôt émergent du chaos des premiers jours des développements mieux centrés et rédigés dans une forme plus maîtrisée, parfois même excellente. Ils préfigurent en général les grands thèmes des cahiers ultérieurs (méditations philosophiques, descriptions de jardin s’achevant en hymne à la nature, épanchements élégiaques sur l’absence de la bien-aimée, protestations éloquentes contre les entraves à la liberté). Mais ce progrès rapide bénéficie aussi, par effet en retour, à la narration des menus incidents qui scandent la vie d’un pensionnat.

A titre d’exemple de ce progrès rapide, une facétie de potache (10 mars 1897) ; une panne de gaz et les perturbations qui s’ensuivent (8, 9, 10 avril 1897) ; l’arrivée de nouvelles pensionnaires et la curiosité qu’elles suscitent (12 avril 1897) ; une séance de rangement (13 avril 1897) ; la fête à Neuilly (16, 19 juin 1897) ; L’examen pour l’obtention du brevet (20, 29 juin 1897) ; la fête nautique (2 juillet 1897) ; Un bref mouvement d’humeur (15 février 1898).


Mercredi 10 mars 1897.
(…) Nous avons peint Apollon en vert un peu. C’était drôle. Quel plaisir on a à abîmer quand ce ne sont pas des choses d’art. J’adore cela. Mais le jardinier l’a lavé. Quel malheur ! C’est égal, ses cheveux sont encore un peu verts. C’est amusant. Je ne sais pas pourquoi, cela me fait penser à l’omelette aux mouches de Pierre Loti.

Jeudi 8 avril 1897.
(…) Nous avons eu une étude funéraire. Le gaz avait la danse de saint Guy, alors on l’a éteint et nous avons eu des bougies. J’avais une envie folle de chanter le De Profundis ou la marche funèbre de Chopin et de m’enterrer dans mon pupitre. C’est noir, noir, noir. Il y a huit malheureuses petites bougies avec des airs éplorés qui tremblent dès qu’on les regarde et qui ont des reflets jaunes comme la peau de Mlle Revet. Et puis c’est silencieux comme une récapitulation, tellement que mes os ont le frisson et ils cliquetiqueraient presque si mes épiphyses n’étaient assez rapprochées de mes diaphyses.

Vendredi 9 avril 1897.
(…) Nous avons le gaz. Et un dîner délicieux. Filaments blancs qu’on mange pour de la raie et qui doit être du coton à broder, macaroni absent, pommes de terre drôles, dessert chaud brûlé avec au moins une livre de cannelle, etc.

Samedi 10 avril 1897.
(…) Nous avons eu une étude à bougies, mais pas funéraire du tout, oh non, et pas sage pour une étude de confession. Tout le monde était plongé dans les lettres de voyages, cahiers de confession, de souvenirs, etc., etc. J’ai presque étudié !

Lundi 12 avril 1897.
(…) Il y a deux nouvelles : une Gladys, blonde, assez de genre, genre décoloré, l’autre Virginie, coiffée avec manie. Je les ai reconnues à leurs bottines. On peut toujours reconnaître une américaine à ses bottines, une parisienne (à) son esprit et une allemande à son appétit, je pense.

Mardi 13 avril 1897.
(…) Nous avons rangé toute l’après-midi. Mon Dieu, quelle horreur c’est ! J’aime seulement une chose. C’est quand je jette tout pêle-mêle autour de moi avant de le remettre. Il y a tant de fouillis autour, partout. On a l’air d’émerger de cela comme un navire en détresse et puis l’on sent tout qui danse une sarabande folle par terre, dessus, dessous. Mais quand il faut ranger ! Ranger, quelle stupide chose. Est-ce que ce n’est pas mieux de pouvoir remuer tout cela comme une espèce de chaos ? Je comprends le plaisir que Dieu a dû avoir à faire les hommes et la terre ! Il y avait un grand tas de sable qui ne faisait rien. Il a arrosé, trituré tout cela, arrondi. Et puis il a fouillé dans le grand tas, il a pris un petit morceau pour faire un homme. Et pour les arbres, il a organisé ça plus drôlement encore. Il a sûrement pris un petit tas de vert qui ne faisait rien, roulé en un tout petit paquet (comme mon ouvrage d’examen ce soir) réduit à sa plus simple expression, et il a mis de l’eau autour pour que cela fasse gonfler. Et tous les végétaux ont pris depuis l’habitude de gonfler avec l’eau, excepté le jardin d’Amy qui a de l’eau et qui ne gonfle pas ! Cela devait être délicieux de prendre ce grand tas de sable qui ne faisait rien, de le mouiller et de faire la terre avec. Car on a beau dire ! Elle n’est pas en ordre. A propos d’elle, nous avons eu une dictée de Buffon sur la nature. Il a mes idées et moi les siennes.

Mercredi 16 juin 1897.
(…) Notre pauvre fête est dans l’eau. Oh c’est si bête, notre chose remise à vendredi. Vraiment c’est dommage tant, oh tant ! J’aimerais battre la pluie qui tombe, bête, bête comme une chose qu’on ne veut pas et qui naît.

Samedi 19 juin 1897.
Nous y avons été tout de même à la fête. D’abord elle était très calme, et puis peu à peu le bruit est venu, la lumière aussi, et les gens plus ou moins bien. Nous avons eu du succès, Emma Sève et moi. Nous sommes montées sur les chevaux de bois et il m’a semblé apercevoir Jules Rais [1], peut-être n’est-ce qu’une ressemblance. Après nous avons été chez le petit marchand de nougat qui m’avait reconnu et qui me fait penser à Alfred Bernheim [2]. Sur les derniers chevaux de bois, les plus jolis, il y avait un rythme très étrange qui pressait, pressait en musique. J’aimais cela à la folie. J’aurais aimé que cela accélérât toujours plus, j’ai cru que je deviendrais folle, mais cela s’est terminé sur un air de Guillaume Tell très désappointant. Nous sommes revenues et adieu cette fête, comme les autres dernière ici, chose passée encore et qui ne reviendra plus qu’en souvenir.

Dimanche 20 juin 1897.
Mlle Thavenet m’a dit ce matin que ce serait « le gros bouledogue qui nous accompagnerait ». Est-ce que c’était avec une intention allusionnante ? Je ne sais pas. Il me semble qu’elle était moins comme d’habitude ce matin avec moi. Pauvre Mlle Emilie ne nous accompagne pas, je suis si fâchée. Mais elle viendra à midi et il ne faut pas qu’elle se fatigue. Par exemple je n’ai pas envie de déjeuner avec Mlle Thavenet aînée, j’aimerais bien mieux Mlle Emilie. Je n’ai pas encore trop peur mais je ne sais plus mes règles de grammaire et je ne dois pas ouvrir un livre. Demain, demain, c’est la grande chose. De quoi demain sera-t-il fait ? ai-je écrit à Jeanne. C’est la journée d’attente angoissée, de fièvre, de peur irraisonnée, de crainte absurde, de recul, d’effacement, d’appréhension devant la liste qui se détachera très blanche sur le mur. Le brouhaha du départ, les adieux, la voiture très gaie ou silencieuse, l’arrivée, la dictée, le style avec le brouillon qu’il faut montrer, la sortie, les phrases entrecoupées, les questions inquiètes, les réponses mal assurées, le déjeuner fiévreux, le retour, les problèmes avec la donnée implacable, des chiffres alignés, des tremblements, la sortie, l’heure angoissée de l’attente, les pleurs, les rires nerveux, les phrases très courtes, dites très vite comme si elles devaient abréger le temps d’inquiétude, l’affiche placardée, une foule qui se bouscule, et le nom qui y est. Alors des cris de bonheur ou des moments de muette joie, des embrassements où il y a la crainte du lendemain, et vite, un peu de bonheur expédié dans du papier bleu à ceux qui attendent là-bas. Ou le nom qu’on ne trouve pas, la tête basse, les pleurs, les consolations vides ou les compâtissements silencieux, le bureau de poste qui vous nargue, le retour lourd dans une atmosphère de questions qu’on n’ose proposer, l’arrivée là-bas et les regrets de celles qui comprennent, les consolations plus fortes de celles de l’année prochaine, des mots un peu à côté ou banals des indifférents le lendemain, les cours avec les yeux rougis, les questions retenues qu’on pose et la vie habituelle qui revient avec sa monotonie écrasante maintenant, le regret de toutes choses qui se mêle à ces études faites sans intérêt, contre lesquelles il y a de la rancune comme si ces pauvres choses avaient une vie à elles, comme si elles étaient responsables de ces coups de massue qui abattent si fort sur l’heure et dont on rit tout bas vingt ans après.

Mardi 29 juin 1897.
Maintenant c’est fini. La chose est passée et je suis reçue. Je ne veux pas mettre en détail ce capharnaüm d’aspirantes dans un coin de galerie des machines, les angoisses et la salle sombre de l’oral. Quand cela a été fini, fini tout à fait, je me suis sentie si lasse, si découragée. Il a fallu écrire une dizaine de lettres de félicitations, toutes les mêmes, vagues, quelconques, écœurantes quand on en est à la cinquième.

Vendredi 2 juillet 1897.
Hier soir il y a eu une nouvelle Américaine et nous avons dîné à la salle à manger. Mais la chose gentille, gentille qu’il y a eu, c’est la fête vénitienne. L’île illuminée en face de nous, avec des lampions rouges qui ont des reflets sinistres sur la Seine, et puis la nuit qui tombe doucement sur tout cela. Alors la grande fantasmagorie qui commence. Des barques s’avancent, lentes, très chargées de lampions multicolores aux couleurs trop vives quelquefois, quelques unes très pâles se détachant plus sobrement sur la Seine, et puis une musique commune mais un peu éloignée qui arrive par fragments avec de grandes sonorités bruyantes qui sont des éclats de voix de la grosse caisse. Des barques noires avec deux lampions seulement glissent silencieuses et allument sournoisement des grands feux sur l’eau. Très pittoresques, ces flammes vertes qui dansent sur l’élément contraire avec des longs reflètements qui s’amincissent, et puis des cascades de pluie d’or et tout cela semblant partir de l’eau, comme si dans quelque palais mystérieux enfoui là-dessous on donnait une fête et que l’on nous en envoyait un peu. Il y avait une vraie gondole, quelque longue forme noire échappée de Venise, et si gracieuse, si différente de ces barquettes très répandues. Comme un cachet d’originalité en elle, et puis illuminée très sobrement et la reine de la fête à mon avis malgré cela, reine d’une saveur très piquante à cause de son cachet d’exotisme. Et puis une cascade (de) feu, l’embrasement de l’île et le départ.

Mardi 15 février 1898.
Sapristi mon journal m’agace !


Notes

[1Un ami de Nancy.

[2Un parent de Gabrielle qui n’apparaît que dans ce passage.


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