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Le Journal, première et deuxième parties

Gabrielle Bernheim, Marie

26 avril 2010

par Gabrielle Bernheim

II - Les amours.

II.1. - Marie.

Marie est un ancienne condisciple de Gabrielle à la pension de Neuilly, une jeune roumaine repartie pour Bucarest à la fin de l’an dernier. Elle a dû jouir d’un grand prestige dans l’établissement, à en juger par le souvenir qu’elle a laissé auprès des élèves et même des professeurs. Son nom apparaît dès les premières lignes du journal, au cœur d’une obscure querelle qui oppose Gabrielle à ses autres amies Jeanne et Marguerite. Si les détails précis de la dispute nous échappent, le sens général est assez clair : Jeanne et Marguerite ont indigné Gabrielle, soit en mettant en doute la sincérité de ses sentiments pour Marie, soit en affirmant que Gabrielle n’était pas la préférée de celle-ci. Sur quoi Gabrielle et Marguerite, chacune de son côté, ont écrit à Marie pour lui demander son arbitrage (3 mars 1897). En attendant la réponse de Marie, Gabrielle interroge Amy, une camarade américaine toujours bien renseignée, mais n’en tire aucune information fiable (4 mars 1897). La fin de la semaine est marquée par l’évocation nostalgique de l’année précédente à la pension illuminée par la présence de Marie (7 mars 1897). A la faveur d’une homonymie sacrilège, la dévotion mariale en honneur à la pension se pare pour Gabrielle d’un charme incantatoire particulier (11 avril 1897). La perspective de quitter la pension pour les vacances de Pâques, et par conséquent de renoncer à l’espoir d’une lettre pendant cette période, est ressentie comme un déchirement (13 avril 1897). Un rêve que Gabrielle mentionne mais dont elle tait le contenu provoque un choc émotionnel intense (29 mai 1897). Un seul être manque à Gabrielle et le 108 est dépeuplé (1er juin 1897). La fête annuelle au pensionnat, l’année précédente transfigurée par la présence de Marie, n’est plus cette fois que ce qu’elle est, une cérémonie conventionnelle et morne (4 juin 1897). Autre déception : à l’approche de l’examen pour l’obtention du brevet, Marie n’a pas écrit à Gabrielle pour lui souhaiter bonne chance (19 juin 1897). L’année scolaire s’achève, désœuvrée et malgré tout égayée par les visites d’anciennes élèves ; parmi celles-ci, Lucy Raunay qui fait avec Gabrielle une improvisation burlesque de piano à quatre mains et s’en va, laissant son amie avec le souvenir de l’an passé, c’est-à-dire des derniers jours passés avec Marie (2 juillet 1897).

L’arrivée des vacances d’été ayant coïncidé avec la fin du premier cahier, il semble que Gabrielle ait envoyé celui-ci à Bucarest, en demandant à Marie de le lire et de prendre à son tour la plume pour entretenir le dialogue. Sans grand succès, car si Marie laisse sa correspondante libre de continuer à écrire, elle lui renvoie son cahier en l’avertissant qu’elle refusera de lire le suivant. Pour autant, Gabrielle ne se décourage pas : consacrant au culte de Marie le cahier touché par ses doigts et vu par ses yeux, elle commence le suivant (14 octobre 1897). L’angoissante nouvelle du mariage de Marie, déjà dans l’air au moment de quitter Neuilly pour deux mois de vacances, se confirme (15 octobre 1897). Marie a-t-elle mis Gabrielle au défi d’écrire un texte qu’elle lui dédierait ou Gabrielle s’est-elle imaginé cette demande ? Quoi qu’il en soit, elle juge la chose au-dessus de ses forces et soupçonne Marie d’être motivée par un simple appétit de domination vaniteuse (4 novembre 1897). Spéculant sur l’éthique de vie qu’elle prête à Marie, Gabrielle brosse de son amie un portrait « fin de siècle » où elle lui prête peut-être généreusement des traits qui sont tout autant les siens (10 novembre 1897). Reprenant une idée déjà esquissée au printemps de l’an passé, Gabrielle évoque le projet d’une lien exceptionnel noué entre elle et sa correspondante pour unir leurs deux natures d’exception (25 janvier 1898). Répondant à une camarade qui lui reproche de nourrir des sentiments excessifs pour Marie, Gabrielle se défend en les rapportant à la norme admise dans leur pensionnat (9 février 1898). Un soir de spleen, Gabrielle meuble son désœuvrement en transformant Marie, sa Belle Dame sans merci, en princesse de conte de fées (7 mars 1898).

La période du 12 mars au 20 avril 1898 est marquée par une succession d’événements mystérieux débutant le jour de l’anniversaire de Marie. Nous supposons que Gabrielle, d’une manière ou d’une autre, a voulu lui souhaiter sa fête, lui a écrit et peut-être envoyé un cadeau, puis se désole de ne pas voir arriver la réponse et conclut à une rupture sans appel. Une lettre arrive enfin, procurant à Gabrielle une joie proportionnée au désespoir dans lequel elle sombrait. Ce petit coup de théâtre est visualisé dans le journal par la suppression du bas de la page 83 sous « Jeudi de la Mi-Carême 17 mars 1898 – La fin ! » et laissant apparaître sous la coupure, après un léger espace blanc, le texte de la page 85 : « Mardi 5 avril 1898 – Oh non ! Vive chère Marie ! ». Le lecteur du journal est ainsi invité à penser que Gabrielle, comme elle le précise elle-même le 20 avril, a censuré par pudeur le bas de la page 83 et la page 84, celles-ci contenant l’expression paroxystique de sentiments proprement indicibles (12 mars 1898). Remise de sa grande émotion, Gabrielle s’interroge, dans un texte qui semble d’abord de portée très générale, sur la différence entre l’amitié et l’amour, sur l’existence possible d’un sentiment plus fort que l’amitié sans être exclusif comme l’amour, et sur sa propre capacité à passer au-delà de l’amour pour opérer cette sublimation : il se révèle alors que cette méditation avait pour enjeu l’acceptation du bonheur de Marie et le sacrifice de celui de Gabrielle (5 mai 1898). Courant mai 1898, Gabrielle s’apprête à quitter Neuilly pour Nancy. Quitter Neuilly, c’est quitter tout ce qui, matériellement, pouvait évoquer Marie. Et c’est aussi perdre l’espoir de revoir jamais Marie, car celle-ci, revenant en voyage à Paris, rendra peut-être visite au 108, mais ne fera pas un détour par la Lorraine (10 mai 1898).

Installée à Nancy dans la maison familiale des Marx sous la tutelle mal supportée de sa grand’mère Franziska, Gabrielle recommence son journal sur un nouveau cahier (14 juin 1898). L’effigie de Marie trône en majesté devant un reposoir constitué par une fleur qui s’effeuille (comme l’amour de Gabrielle ?). Celle-ci s’enchante d’une description physique de la jeune fille (devenue une jeune femme) telle qu’en elle-même une photo l’éternise (14 juillet 1898). Convertie fin septembre 1899 à l’idéal socialiste, Gabrielle se demande aussitôt, avec le zèle des néophytes et certaine inquiétude, si elle pourra entraîner Marie dans son sillage (septembre 1899). Les mois d’octobre et novembre ont dû être occupés à tenter d‘évangéliser Marie. Décembre apporte une réponse cinglante, mais sans réussir à décourager totalement Gabrielle (décembre 1899). Espoir encore et pour de bon déçu. Les relations s’interrompent, ou du moins, il n’est plus question dans le journal de lettres envoyées ou reçues. Marie est désormais un objet du passé, embaumé dans les pages constamment relues comme dans un reliquaire (12 août 1901). Bientôt, d’autres amours venant recouvrir celui-là, une évolution syncrétique s’opère : Gabrielle unit dans un même acte d’amour Marie et André Spire, et tous deux aux grandes valeurs abstraites – le socialisme, l’art… - qui composeront désormais son panthéon [1] :

Le journal, tel du moins que nous le possédons, ne contient plus après juillet 1902 aucune mention de Marie ; mais nous reproduisons en conclusion de ce chapitre une fiche, rédigée dans les années 1920 à la relecture d’un cahier jaune qui ne nous est pas parvenu, et qui doit avoir été lui-même écrit un jour de mars entre 1905 et 1911. Elle témoigne du souvenir empreint d’émotion que Gabrielle gardait encore, deux ou trois décennies plus tard, de cet épisode de sa jeunesse. La syntaxe de cette note, en particulier celle des dernières lignes, laisse à désirer, mais l’exégèse paraît possible : la « très jeune femme » dont il est question est Gabrielle elle-même, dans les premiers temps de son mariage, à l’époque où elle rédige ce cahier jaune et où elle suppose résolus ses problèmes de cœur. Cette jeune femme n’en continue pas moins à revivre, à certaines dates ou dans certaines circonstances, les émotions d’un amour éteint. Telle serait le sens de la nouvelle qu’envisage d’écrire Gabrielle à la relecture du cahier jaune. L’adaptation littéraire du fait vécu aurait consisté à opérer la remontée du souvenir en remplaçant le rituel des anniversaires et des offrandes de roses par la vue d’une charrette de fleurs. Gabrielle ne dit pas si elle aurait conservé ou changé le sexe de la personne aimée dans la nouvelle projetée.
Mercredi 3 mars 1897.
J’ai besoin de savoir ce qui se passe en moi et c’est pourquoi je commence ce journal qui m’aidera à connaître mon « moi » d’une manière plus complète. J’en ai besoin en ce moment car après la scène que m’ont faite Jeanne et Marguerite il faut que je me prouve à moi-même que je vaux mieux que ce qu’elles disent [2]. (…) Non, en vérité, pourquoi m’épuiser sur ce sujet. Il m’a attristé d’abord parce que je ne leur connaissais pas à toutes deux ce caractère mesquin. Il m’a révolté quand il s’est agi de Marie. Je n’ai certes rien fait pour qu’elles aient le droit de me dire que je ne l’aime pas. Alors pourquoi ? Que m’importe le reste ? Vétilles de pension qui n’ont pas d’importance. Mais cela me tient au cœur et c’est une chose qui me révolte profondément. Pourquoi ne m’ont-elles pas dit tout cela lorsque Marie était là ? pourquoi ne m’ont-elles pas fait cette scène l’année dernière, car enfin je n’ai pas changé en trois mois, ce me semble. (…) J’ai écrit à Marie, maintenant je suis plus tranquille. C’est sa réponse que je désire, que je veux. Qu’est-ce que me fait leur opinion ? Oh c’est la sienne. Qu’elle vienne, mon Dieu, qu’elle vienne, et j’ai « la paix et le repos » pour ma conscience.


Jeudi 4 mars 1897.
(…) J’ai parlé à Amy. Elle n’a pu ou voulu me dire pourquoi la préférence de Marie. Oh je l’aurais tant désiré ! Que me sert cette demi-chose maintenant puisqu’elle ne peut pas m’en donner la preuve ? Je crois que si elle avait eu, elle l’aurait fait. Je ne saurai jamais maintenant. Oh ce billet sur Bee, je le désire tant ! Il n’était rien probablement. Il ne faut pas que je croie Amy, cela vaut mieux, et pourtant cela aurait été si gentil ! Nous avons parlé d’elle toute la récréation. J’aime parler d’elle. Cela doit ennuyer les autres en général et Amy en particulier. Tout le monde est si égoïste, je puis bien l’être un peu, beaucoup même.

Dimanche 7 mars 1897.
Elle était là de nouveau [3]. Ce n’était qu’un rêve, oh pourquoi ? Cela vaut peut-être mieux maintenant. Est-ce qu’après avoir vu et aimé le monde, elle ne serait pas de ces choses ? Cela vaut mieux, je le sens très bien, et cependant je ne voudrais pas que cela valût mieux. Quand donc aurai-je par moi-même cette solution que je prévois depuis si longtemps ? Attendre, attendre. Toujours. J’ai lu hier dans les Annales une pensée de Mme Blanchecotte : « Je ne crains que ceux que j’aime, ceux-là seuls peuvent me faire souffrir ». Cela est vrai, mais je ne craindrais pas de souffrir pour eux, je ne la comprends pas. Et cette autre : « Je suis à vous pour l’éternité ». Est-ce une éternité bissextile ? Oh, celle-là est trop vraie. Pourquoi écrit-on ces choses qui font mal ? Peut-être est-ce bon pour celles qui l’écrivent. Elle a dû être malheureuse, je pense. Je n’aime pas qu’on vous devine à travers vos pensées. On la voit trop bien. Elle est trop vraie. Trop vraie ? Ne le suis-je pas trop ici ? C’est pourquoi ceci est pour moi seule. Qui sait ? Moi seule. Oh je hais ce genre d’inquisition. Qu’a-t-on besoin de savoir ce que nous écrivons. Ne puis-je pas penser sans un signe d’approbation ou de désapprobation ?

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Notes

[1Voir 25 juillet 1902, page (…).

[2Nous croyons comprendre que Jeanne et Marguerite ont reproché à Gabrielle d’avoir le cœur sec, ont contesté la sincérité de son affection pour Marie et ont, à l’appui de leurs dires, cité l’opinion de Marie sur Gabrielle. Sur quoi Marguerite et Gabrielle, chacune de leur côté, ont écrit à Marie pour lui demander son arbitrage.

[3Il s’agit de Marie.


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