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Franz Marc

29 septembre 2007

par Anne Mounic

Franz Marc, Ecrits et correspondances. Traduction Thomas de Kayser. Introduction de Maria Stavrinaki. Paris : Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts, 2006.

Après une introduction de Maria Stavrinaki, qui met en relief la capacité, et le désir, d’empathie de Franz Marc, son mysticisme et sa « nécromancie », sont rassemblés les écrits du peintre, à l’exception de ses Lettres du front, partiellement publiées par son épouse après la guerre et traduites en français par Laurent Bonzon (Editions Fourbis, 1996).
Dans ses écrits, le peintre, co-fondateur, avec Kandinsky et Macke, du Blaue Reiter en 1911, insiste sur son exigence d’ « intériorité spirituelle » (p. 101), s’interroge sur la théorie des couleurs (pp. 109-117), répond au nationalisme de Carl Vinnen, qui s’indigne de la prépondérance française en peinture, en pensant le renouveau artistique à l’échelle européenne, sans se détacher toutefois, comme le souligne Maria Stavrinaki, des généralisations nationales. Cette affirmation cependant nous aide à pénétrer l’univers artistique de son auteur : « Notre amour des primitifs n’est pas non plus un caprice, c’est le rêve profond de rétablir le lien simple entre l’homme et l’art, lien oublié depuis longtemps. » (p. 141) Franz Marc fait en effet de l’œuvre une sorte de participation au monde par-delà les limites de la raison humaine. Il distingue de la sorte « image » et « tableau » : « Je peux peindre une image : le chevreuil. Pisanello l’a fait. Mais je peux aussi vouloir peindre un tableau : ‘le chevreuil sent’ ». » (p. 144) Le tableau exprime dès lors le mouvement intime du vivant : « La manière dont nos meilleurs peintres ont esquivé la vie est typique. »
De même, plus tard, Franz Marc se récrie contre les théorisations, selon lui excessivement intellectuelles, de Robert Delaunay : « Vous vous faites vous-même jongleur de mots vides, » écrit-il au peintre. (p. 465) « Je ne connais que les Tableaux, l’œuvre et l’effort et la fantaisie mystérieuse de l’art. Je suis fou des formes, des couleurs mais je ne cherche pas leur explication scolaire. » (p. 466) Une fois encore, les certitudes de la raison sont mises de côté : « Ce n’est pas vrai, mon ami, que 2 X 2 font 4 ; jamais, c’est un des plus gros mensonges que les maîtres d’école aient inventé pour éviter l’esprit. » (p. 465)
Le peintre, qui cite souvent Schopenhauer, se met en quête de l’essence du vivant, ce mystère qu’un certain langage scientifique n’atteindra pas, car il n’en a cure, et ce n’est de toute façon pas son objet. « Qui donc a peint le « fleurir » de la rose ? » (p. 144) C’est en ce sens que l’on s’approche d’une certaine conception du religieux : « Cézanne déjà rêvait à des nouveaux moyens pour percer davantage la structure organique des choses et pour en livrer finalement le sens intérieur, spirituel. » (p. 147) Franz Marc s’exprime en termes bibliques : « La seule issue est donc de rétablir le mot art dans sa pureté d’origine et de [faire prier] ramener le peuple à Dieu en lieu et place du veau d’or. » (p. 181) L’influence de Schopenhauer se fait particulièrement sentir dans cette affirmation : « L’art a toujours été et est dans son essence l’éloignement le plus téméraire de la nature et du « naturel » qui ait jamais existé : il est un pont vers le royaume de l’esprit, la nécromancie de l’humanité. L’incompréhension et la peur devant ses formes nouvelles, nous les comprenons – la critique, non. » (p. 150)

A contempler les œuvres de Franz Marc, on note, dans le blottissement de ses animaux au sein des cercles que décrit Maria Stavrinaki, une volonté de retour aux origines de l’être, une sorte de genèse à rebours vers l’unité primordiale. Le concept de nature est en effet dépourvu de signification dans le mouvement de participation que désigne l’adhésion au verbe (« sentir » ou « fleurir ») plutôt qu’à l’objet peint (le chevreuil ou la rose). La démarche est alors poétique ; c’est celle d’un dépouillement : « Nos idées et nos idéaux doivent revêtir un habit de peau, nous devons les nourrir de sauterelles et de miel sauvage et non d’Histoire » (p. 311). Et il s’agit de « retrouver les images de la vie intérieure, ignorées par les exigences du monde scientifiquement perceptible » (p. 157). L’art, selon Franz Marc, n’a rien à voir avec les règles de l’optique, l’imitation de l’objet, la représentation du visible. « Il est impossible d’exposer ici la multiplicité des lois de la ‘construction intérieure’. Les tentatives dans ce sens sont encore trop hésitantes et trop variées pour former un ensemble cohérent de connaissances auxquelles on pourrait se référer. La caractéristique de cette science est le secret, sa logique échappe encore tout autant à ses prêtres qu’à la foule. Seules les œuvres triomphent ! » (p. 160)

Avec ses illusions (« Avec le trépas commence la véritable existence qui nous attire [impatiemment] anxieusement, nous, les vivants ; comme la lumière captive le papillon. » p. 194), ses hyperboles (« Nous émigrons donc vers de nouvelles terres et sommes bouleversés de voir que tout est encore vierge, inédit, en friche et inexploré. Le monde s’étend intact devant nous ; nos pieds tremblent. » p. 221) et ses leurres (« Avec cette guerre, il est question de beaucoup plus que cela. L’Europe souffre d’un mal héréditaire dont elle veut guérir ; voilà pourquoi elle veut cet horrible bain de sang. » p. 241), la réflexion sur l’art de Franz Marc est d’une actualité tragique à une époque où ce qu’on nomme « art contemporain » a éliminé tout aussi bien l’objet (le chevreuil ou la rose) que son prédicat (sentir ou fleurir) au profit de l’auto-procalamtion d’un sujet, artiste plasticien, qui se justifie en sa critique de « l’image » pour la simple raison que le naturalisme en art a épuisé l’art. « L’apparence est toujours plate mais chassez-la loin, loin, hors de votre esprit – imaginez que vous vous chassiez vous-mêmes, vous et votre vision du monde –, le monde reste alors [en éternel mouvement] dans sa véritable [robe] forme et nous, les artistes, nous devinons cette forme ; un démon nous laisse voir le monde entre les interstices et, dans nos rêves, il nous mène derrière la scène multicolore du monde. » (pp. 180-81)
Cette quête, effrayante en cela, ne repose sur aucune certitude : « Le déclin de tout art commence avec l’abandon des lois strictes, avec la « naturalisation » de l’art. J’écris cela comme si je connaissais déjà les lois d’airain dont je rêve ! » (p. 293) On sort en effet du dogme et des sentiers battus : « L’effet de l’art véritable n’est jamais démontrable ni explicable » (p. 330).

En ce cheminement protéiforme, non dépourvu de contradictions et d’erreurs de jugement, le personnage de Franz Marc attire la sympathie par son désir d’échange et de partage (« Je suis convaincu que « tous ensemble » nous progresserons plus vite et mieux que séparés. » p. 323), par sa méfiance à l’égard de la théorie (« Je peins à présent comme je vis : par instinct » p. 480) et, au-delà d’une conception idéaliste de la mort comme apothéose, par la joie de l’œuvre : « L’impression que procure ce livre* est formidable. Le voir enfin terminé m’a procuré un immense sentiment de joie. » (p. 383)

* Il s’agit de l’Almanach du Blaue Reiter, paru en mai 1912.


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