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François Augiéras, par F.Y Caroutch

22 avril 2011

par Francesca Y. Caroutch

François Augiéras.

François Augiéras
1925-1971

Coulée d’or vivant
ou
Un fou divin au mont Athos

Ouvrir la mort
comme une porte d’éveil
François Augiéras


François Augiéras refusa toujours que la mort soit un pays où l’on perd la mémoire. Il avait fait sien un aphorisme taoïste : « Entre la vie et la mort, quelle différence » ? Ses premiers poèmes proclament déjà que l’amour se moque de la mort. Dans l’ombre de son oncle, « le grand Africain », il lui arrive souvent de croire qu’il est déjà passé "de l’autre côté". Le Vieillard et l’Enfant (1954) foisonne d’exemples de ce genre. Dans L’Apprenti sorcier, il livre cette interrogation : « Peut-on imaginer cela : une solitude absolue ? » (1964). Or l’homme n’est jamais seul, puisque le cosmos entier l’habite. Ce n’est pas au passage à l’état post-mortem qu’Augiéras fait allusion, car alors, pour lui, c’est à l’opposé de la solitude que nous sommes conviés, et même à une sorte de réparation du tissu du monde bruissant de présences, après les épreuves.

Le Voyage des morts, au royaume de la vraie vie (1959), nous donne un avant-goût du Voyage au Mont Athos de 1970, qui débute avec l’éveil du héros, après son dernier souffle. Il est accueilli dans « le village des femmes désirables » , d’où l’on s’embarque pour la Montagne Sainte. Connaissant par cœur des extraits du Livre des Morts tibétain et de La doctrine secrète d’Evans Wentz – que je lui avais prêtés, jadis – il savait fort bien qu’à l’instant de ce que l’on nomme trépas, une explosion de lumière surnaturelle éblouit, et que pendant plusieurs jours, nous pouvons errer parmi les humains, invisibles, ignorants que nous sommes de notre état. Au comble du ravissement, le voyageur finit par découvrir qu’il traverse ce que l’on nomme le bardo - littéralement : l’entre-deux . Cet état ne désigne pas seulement l’état post-mortem qui sépare la mort de la renaissance, mais aussi les intervalles qui tissent la vie ordinaire : entre deux mots, deux pensées, deux pulsions.

Lors de son périple chez les morts, à la recherche des Grands Anciens, François se livre à la quête de la Claire lumière primordiale, de l’Eveil. Lorsqu’il aura enfin atteint l’ultime rivage, celui du face à face avec notre véritable nature, celle de l’esprit, il ne s’éternisera pas dans les délices du nirvana, puisqu’il sait que l’homme éveillé, le bodhisattva, revient lucidement sur terre pour éclairer le chemin de ses semblables. Toujours à l’écoute du passé le plus archaïque, François avait, dès 1958, exprimé le message des morts à la nouvelle ère balbutiante : « L’Occident contemporain se trouve devant ce dilemme : accepter d’entendre le message des morts - tout l’art du monde ressurgi - donc jusqu’à un certain point changer son type d’écriture, incarner un nouveau type humain, plus vaste, ou n’être qu’un stérile musée imaginaire. » (L’écriture au-delà du talent. N° 5 de Structure). Cet appel se veut celui d’une métamorphose de l’Occident, entre le cri des espaces infinis et celui des Dieux retrouvés. Il s’adresse à une nouvelle aristocratie de la science et de l’esprit, exigeante, refusant toutes les formes d’asservissement.

A ces « géomètres du futur », il est proposé « d’être plus humains, d’accepter d’être hantés par le passé du monde - peut-être de croire en l’au-delà, clamé par tous les ressurgis des nécropoles. L’Europe n’aura pas impunément ouvert les tombes. Nous serons modifiés par nos découvertes archéologiques. » Cette proclamation, succédant au cri de victoire saluant la première conquête spatiale et l’avènement d’une conscience cosmique, l’année précédente, passa quasi inaperçue, elle aussi. Elle contenait une condamnation sans appel de la culture parisienne, « la seule qui n’incarne pas les valeurs qu’elle prétend siennes, » ce qui dut irriter. Qu’en aurait pensé André Malraux, pourtant l’idole d’Augiéras, « se refusant à admettre la modification de notre sensibilité par les dieux des vaincus ». Entre l’émerveillement suscité par l’afflux des divinités archaïques déferlant pour la première fois dans nos livres d’art, et par l’inébranlable foi du pèlerin montant à l’assaut de la Montagne Sacrée, après son dernier soupir, que de chemin parcouru... Le mysticisme de François, latent dans ses écrits de jeunesse, puis exacerbé au désert, ne cessera plus de croître.

Il commença à rédiger son Voyage au Mont Athos en 1967, lorsqu’il séjourna chez une vieille dame, au Moustier. Madame Prud’homme, fervente rosicrucienne l’avait recueilli, près des Eyzies et de la Vézère, au Petit Castel. Elle veillait presqu’amoureusement sur lui, afin qu’il se consacre paisiblement à son œuvre. Mais la gestation du livre remonte à sa découverte du lieu saint, en 1956. Il s’était embarqué pour l’île de Crète, dont il rêvait de découvrir les ruines et les fresques. La laideur d’Héraklion le mit aussitôt fuite. En dépit de sa méfiance pour le clergé, il est traversé par une intuition décisive : se rendre dans la presqu’île aux monastères farouchement perchés au sommet de leurs rochers, comme le Potala sur le Toit du Monde. « Je pensais alors au Mont Athos, me disant que les sanctuaires encore vivants du christianisme auraient plus d’intérêt que les ruines, fussent-elles admirables, de l’antiquité que j’aimais. » Cette précision, il nous l’offre dans le premier numéro de la revue Structure, sous-titrée : Une aventure spirituelle (Mars 1957). Le texte qu’il donna pour la publication que dirigeait mon père, près de Notre-Dame de Paris, s’intitula naturellement : A la recherche des sanctuaires encore vivants, signé Abdallah Chaamba.
Près de son texte dédié à la Montagne Sainte, nous avions intentionnellement fait figurer, faute de mieux, une photographie ressemblant au Potala, le palais du Dalaï lama, à Lhassa. II s’agit du couvent Simonopetra, emprunté à l’ouvrage de Jacques Lacarrière, Mont Athos, montagne sainte, paru en 1954 aux éditions Seghers. Cet éclaireur fut le premier qui osa arracher tant de merveilles aux ténèbres des siècles, pour le grand public. (Les travaux des pionniers du 19° et du début du 20° siècle étaient inaccessibles, alors.) Le texte très inspiré, les légendes et les photographies, du même auteur, transportèrent Augiéras sur l’Athos, deux ans plus tard. Ce livre l’avait tellement marqué qu’il le fit connaître ensuite à Etienne Lalou, car il « permet de mieux situer mon voyage au pays des esprits ». (Le diable ermite, lettres à Jean Chalon 1968-1971, Editions de la Différence, 2002.) Quant à moi, j’eus la chance qu’une profonde amitié me lie à Jacques Lacarrière, jusqu’à sa disparition. Son dernier livre Dans la forêt des songes, paru au lendemain de sa mort soudaine, m’est dédié. La quête des sanctuaires brûlant d’une foi encore très ardente, François pensait la poursuivre en Inde, puis au Pays des Neiges. Avec mon mari de l’époque, nous avions d’ailleurs placé près de son texte une notice invitant les voyageurs à nous envoyer des documents concernant les cultes encore VIVANTS, du Tibet à l’Amazonie, en passant par la Bretagne secrète et Bornéo. « Ainsi, nous sera-t-il possible, jour après jour, de témoigner de la pérennité de l’esprit cultuel selon ses manifestations les plus diverses, » écrivions-nous avec une passion juvénile. De mon côté, j’avais publié dans ce même numéro un long résumé de l’Autobiographie d’un yogi, de Paramhansa Yogananda, et un compte-rendu de Tibet Secret, de Fosco Maraini.

Michel Leiris, qui avait rendu visite au Colonel Augiéras, avant-guerre, m’avait procuré cet enregistrement, au Musée de l’Homme, où j’avais effectué un travail sous sa direction. Ce disque comportait l’austère rituel de Mahakala, déité courroucée et protectrice du Bouddhisme tantrique tibétain, dont l’autre face est la déité de l’amour universel. Cette découverte devait jouer un rôle capital dans l’évolution de François, comme dans la mienne. Nous avions formé le vœu de nous rendre ensemble dans l’Himalaya. De plus, François avait l’intention de "faire le coup de feu contre les Chinois" (Un barbare en Occident de Paul Placet). Ces voyages au Tibet, au Sikkim, au Népal et en Inde du Nord, je ne pus hélas les entreprendre, solitaire, qu’après la disparition prématurée de François, à l’âge de 46 ans.

François Augiéras. Le texte sur le Mont Athos publié dans Structure est bien plus qu’un récit de voyageur. Le futur Voyage au Mont Athos, au royaume des morts, est déjà contenu en germe dans ces pages où l’auteur, étreint par une « angoisse délicieuse », « lève l’ancre », quitte le monde des vivants pour voguer vers une aventure autrement plus sérieuse que les affaires du monde. « Rien n’est comparable au Mont Athos. C’est le dernier sanctuaire de l’Occident, T(h) ibet de l’Europe. Les moines y vivent seuls... »
Dès le premier contact avec « l’immense trident viril » où des ermites, depuis des siècles, vivent et trépassent dans des plis rocheux, il éprouve la sensation d’avoir hanté, jadis, ces lieux qui lui semblent plus proches de l’Inde et des pays arabes que de la Grèce. Il en aime les dédales, les coupoles byzantines aux fresques noircies par les fumées des cierges, les monts de marbre blanc et leurs paradis d’oiseaux et de taureaux à demi sauvages, « les chants terribles, quasi arabes, le Grégorien dans sa pureté primitive, sauvage, voluptueuse. » Il ne craint que les jungles de serpents - dont certains sont gigantesques, au point d’être élevés au rang de divinités. Il relate les liturgies nocturnes célébrant, avec de l’encens, des hurlements, puis des musiques d’une mélancolie indicible, le martyre des enfants devant les moinillons « aux regards passionnés, aux longs cheveux de fille, les chants terribles, quasi arabes : le Grégorien dans sa pureté primitive, sauvage, voluptueuse. » Il évoque les colonnes d’or compact contenues dans les puits profonds, au cœur des souterrains. Inestimables butins entassés depuis des siècles, ces accumulations massives du précieux métal dégageraient « des radiations susceptibles de transformer les esprits, » poursuit-il dans Structure. Il est fasciné par cet or enfoui, et il fait allusion à d’autres influences comparables, « aux endroits aurifères où se développent et se maintiennent de grandes hérésies. » Il évoquait en particulier les Cathares, certaines déviations du tantrisme en Inde et les outrances précolombiennes.

François revint de ce premier séjour de trois semaines chez les moines presqu’aussi « chargé » qu’une pile atomique. Déjà de haute taille, il semblait avoir encore grandi. Il émanait de lui une sensualité inimaginable, à la fois tendre et violente, d’autant plus qu’il situait toute situation et toute chose dans une dimension cosmique. Son magnétisme à faire peur augmentait, surtout la nuit, lorsque la fumée des grains d’encens, dérobés à l’église, montait vers la Voie Lactée, pluie de feu dans le ciel de cristal. Pendant nos rites, dans la nature que nous vénérions tous deux, l’air semblait tremblait autour de lui, trop près d’une flamme. Il m’arrivait de percevoir les imperceptibles éclairs d’énergie qui dansaient autour de son corps. Son regard, ou ce que dégageait simplement sa présence, produisait sur moi un effet si puissant que j’en étais tétanisée, par moments. Entre nos rencontres, parfois clandestines, le niveau de vibration de l’âme, loin de baisser, ne faisait que croître. Pour la jeune femme exaltée que j’étais alors, Augiéras était un demi-dieu tombé du ciel, et auteur d’un livre provoquant adulation ou fureur, mais qu’il n’évoquait jamais. Encore lycéenne, peu avant, je recopiais dans un cahier des pages entières des Nourritures terrestres d’André Gide. Bien plus tard, je découvris que Maurice Chapelan avait écrit, dans le Magazine littéraire, en 1968 : « Il était Nathanaël de naissance. » Et lorsque parut Un voyage au Mont Athos, en 1970, je sus gré à François de m’en avoir fait vivre les arcanes, plus de quatorze ans plus tôt.
Les yeux d’azur en feu du voyageur basané étincelaient dans l’ombre, tandis qu’il contait ses stupéfiantes découvertes, d’une voix plus incantatoire que jamais : les instruments très anciens « forgés par des géants » ; les heurts donnés à coups de maillet contre des poutres titanesques suspendues à des chaînes de fer ; les grandes icônes du XI° siècle baisées par les hommes saints, tous lustres éteints, en un endroit où les lèvres n’avaient, selon lui, « aucune raison de se poser » ; les antiques manuscrits décorés de serpents enlacés et de Vierges à la licorne, le culte de l’androgynie, dans la solitude.

Il ménageait ses effets pour en venir à l’origine archaïque orientale et préchrétienne des traditions conservées, intactes, loin du monde : celle des Pythagoriciens, des Bouddhistes, de très anciens Mystères recueillis ensuite par les chevaliers du Temple, avec leur Baphomet adoré. A Dionysos, un archiviste lui donnant accès aux merveilles occultes des moines lui confirme, en français : « Ils ont une tradition secrète que j’ai fini par connaître, par soupçonner, très parente avec celle des Templiers d’Occident, en tout cas absolument hostile à l’ascèse, à la perfection chrétienne. Pendant les offices nocturnes, les chandelles qu’ils allument, qu’ils éteignent, figurent les astres de la nuit, le mouvement des constellations, le scintillement des nébuleuses. Ils se croient déjà morts. » (Structure) Je doutais que le savant ait vêtu ses propos d’une poésie aussi forte. C’était là l’effet de la générosité de François qui, souvent, ne savait pas distinguer entre don, donneur et personne qui reçoit.

Paul Placet relate dans François Augiéras, un barbare en Occident (1988), le rituel que lui fit découvrir son ami, en 1963, au monastère de Koutloumousiou. Ce surprenant culte aux enfants, à l’éternelle jeunesse du monde, s’apparente à celui que rend plus humblement, le colonel, seul dans les ténèbres de son Musée saharien. Agenouillé près d’une bougie, il adore une "icône" de garçon, sœur de celles que François peindra plus tard. Ces déités ne sont autres que le tourbillon de ses doubles, androgynes comme lui. François fut maintes fois envoûté par cette liturgie raffinée dont il cisèle avec émotion l’anatomie subtile. Il a découvert que les moines « jouaient au Paradis, » morts qu’ils étaient depuis longtemps. Lui-même, en d’autres vies, combien de fois a-t-il participé « à la fête céleste perpétuée de nuit en nuit, dans les entrailles de l’église écarlate, couleur de sang ancien ? »

« Des vieillards détachaient des réseaux de cordes, et descendaient lentement de grands lustres d’argent, dont ils allumaient les lampes à l’aide de boutefeu. Dans un grincement de poulies, les lustres, brillant comme des constellations, remontèrent en direction des voûtes, tirant de l’obscurité des fresques et cent icônes amoncelées dans un incroyable désordre. Les chandeliers de cuivre, la sainte iconostase, l’or très ancien des icônes reflétèrent la douce lumière des flammes. Les démons et les anges, de fresque en fresque, se disputaient les âmes parmi les rochers d’un Sinaï de rêve. Et, sur un fond de nuit divine hantée par tous les astres, ils prolongeaient leur éternel combat, jusque sous les coupoles… des sanglots, des cris de joie, doucement alternés, exaltant obstinément l’éternelle survie, au cœur de la lumière divine, d’adolescents torturés sous Néron, sous Dioclétien, au temps des autres dieux.... Ils portaient rapidement leurs livres sacrés d’une place à l’autre, tout en criant la gloire de dieu, ils allumaient des lampes, en éteignaient. Ils étaient au Paradis, créant de nouveaux astres, d’un souffle éteignant de très anciens soleils, chantant et courant ça et là. »

Les démiurges astronomes, se révélant parfois des ogres « prêts à dévorer tout cru » la jeune chair affamée d’absolu durent, plus d’une fois, rappeler à François le mage du désert du Vieillard et l’Entant, fervent adepte, comme lui, de la religion des astres. Dans l’ombre, il avait contemplé, lui aussi, les flammes soufflées une à une, les étoiles mourir « comme sur un ordre de dieu, au soir du jugement dernier et les lustres froids, semblables à des nébuleuses éteintes à tout jamais, » avalés par les coupoles sombres « avant l’adorable silence annonciateur du jour ». Nul doute que le vieil astronome se serait associé aux moines vieux comme le monde pour répandre la fumée d’encens, mêlé aux jeunes éphèbes baissant les yeux devant l’excès de splendeur de la féerie nocturne. Adolescent, au début de la guerre, François s’était engagé dans la troupe itinérante de marionnettes du Théâtre du Berger, entre Aubusson et Bourganeuf, dans la Creuse. Dans La trajectoire, il relate que là, spontanément, il jouait déjà aux astres. Avec un clin d’œil complice (clin-dieu) François joue, à l’instar des moines, sans être dupe,« au Paradis ». Tous ses écrits, miraculeusement sauvés de l’oubli grâce à une poignée de fidèles - dont l’amour se nomme souvent dévotion - sont des "voyages des morts" au pays de la vraie vie, des « théâtres des esprits » avides de retrouver leur lumière originelle. Oui. Il s’enchante de « jouer au Paradis ». Mais le fagot de ses simples mots ne se contente pas de crépiter fugitivement dans nos nuits. Leur luminosité accompagne longtemps le lecteur, jusque dans son sommeil – et peut être de vies en vies. Pour un nombre toujours grandissant, Augiéras n’est autre que la meilleure partie de nous-mêmes, le versant non souillé de nos rêves, notre soif de clarté, de pureté, d’éveil.

En juillet 1963, François retourne au Mont Athos. Le fidèle Paul Placet, lié à lui par une indéfectible amitié, le rejoint comme par magie, car le message envoyé par le visionnaire est des plus flous. Se retrouver, mais où, dans quel sanctuaire idéal ? Là est la question... « Il est possible d’ailleurs que je t’attende tout simplement dans un monastère, non pas du Mont Athos, mais dans une île de la côte ionienne. Je suis certain de notre rendez-vous, et les Dieux nous protègent. « Un feu rougeoyant sur une grève déserte attire Paul, près d’un léger mât planté dans le sable, « geste d’homme tendu vers l’espace », signature de François pour qui l’adoration des astres provoque instantanément l’accès à des niveaux supérieurs de conscience. Mais l’Elu ne se trouve pas tout à fait où son compagnon de toujours le cherche : il est à demi allongé, souriant comme une divinité, sur un lit de fer dont il a immergé les pieds dans l’écume. Il a convaincu un pêcheur du voisinage de lui prêter sa couche, qui semble faire écho au lit de fer sur le toit de l’oncle, perdu dans un océan de sable. Le feu et l’eau dialoguent toujours dans la vie et dans l’œuvre de François, comme dans son thème astrologique, essentiellement marqué par les entrelacs entre les éléments aquatique et solaire. Il trouvera l’apaisement dans la parfaite fusion des contraires, après une inlassable alchimie interne.

Plus tard, dans Un voyage au Mont Athos, à propos des échos du Pays des Esprits, il écrira : « Ce que l’on désire intensément... immanquablement se produit. » Là, il relate en neuf pages les jours heureux des retrouvailles, après la navigation vers les marbres blancs de l’Athos, qui lui rappellent le premier matin de sa mort. Mais, déjà, la quête de l’Eveil le taraude, ainsi que celle de la Claire lumière : « Mes yeux espéraient-ils un songe qui n’ait pas les couleurs de mensonge de l’azur et de l’eau ? » L’affection de l’ami surgi comme d’un lointain passé, lorsque les dieux régnaient sur ces rivages lui tient chaud au cœur. Mais Paul le traite « d’Ulysse aux milles ruses, et de vagabond séduit par des enchantements. » Pourquoi s’éloigner des grèves sécurisantes ? pense-t-il. « Le Paradis ne lui était pas refusé, écrit Augiéras : c’était lui qui n’en voulait pas ! La plupart des âmes simples reviennent rapidement sur terre, incapables qu’elles sont de vivre loin des affaires humaines ; famille, enfants les appellent. Jamais adultes, elles reviennent vite au doux ventre des femmes, après n’avoir goûté qu’un instant aux délices de la vie libérée des entraves du siècle. » Les adieux sont déchirants. Les yeux pleins de larmes, Paul murmure : dans une autre vie, je viendrai pour toujours. Tandis que l’ombre fraternelle s’éloigne sur la mer, François lui crie : « A une autre mort, à une autre mort… » Pour lui, l’amitié et le véritable amour sont bien plus forts que la mort. Tous ceux qui l’aimèrent ou en furent aimés ne peuvent que répéter son axiome : L’amour n’a rien à voir avec le temps . En 1943, âgé de 18 ans, il implorait un jeune ami de l’aimer, puisqu’il contenait une parcelle divine. Et d’ajouter que si cet ami l’aimait, il deviendrait dieu à son tour.

Dans Les noces avec l’Occident, rédigées entre 17 et 18 ans, il proclame déjà sa profession de foi (Editions Fata Morgana, 1981) :
« L’amour rend immortel
L’amour efface toute pensée particulière
l’amour me fait oublier jusqu’au nom de ma naissance
l’amour est pur
l’amour gorge les yeux de larmes
L’amour est ma patrie


L’amour est un chant de guerre
L’amour oppresse la poitrine
L’amour se moque de la mort.
D’où me viennent mes pensées
si ce n’est de tous…
Que suis-je d’autre que mes pensées ?
Ma vie ne fut qu’un seul amour
Lorsque je m’interroge,
hors de lui je ne m’imagine pas. »

Contrairement aux apparences, François Augiéras fut toujours le contraire d’un débauché. Son érotisme de braise constituait un mode de purification. Celle-ci passait par un énorme besoin, immédiat, d’humilité, voire de soumission. L’aspect parfois scabreux de ses expériences semble destiné à « choquer le bourgeois ». En fait, il est souligné à dessein, pour réveiller les puritains prisonniers de leur hypocrisie et de leur lâcheté. Ce mystique sauvage refusa toujours la nature grossière des accouplements. Par la grâce d’un épuisement extatique, il privilégiait l’urgence de se présenter en toute pureté à la grandeur du ciel étoilé, car il avait l’absolue conviction que sa trajectoire se terminerait dans l’espace sidéral. Sa vigueur sexuelle démesurée trouvait son compte dans les forêts de l’archaïque Athos, saturées d’énergies spirituelles et charnelles. L’Hévajra Tantra du Véhicule de diamant résume cette démarche : « S’élever avec ce qui fait chuter. »

Eté 1964. Je tente de suivre le périple de François, grâce à une carte de la Grèce qui ne me quitte pas. Je suppose qu’il porte toujours la casquette de toile ornée d’une minuscule Isis argentée. Cette photographie d’un François conquérant constitue pour moi un talisman de la Grande Déesse mère qu’il célébra souvent. « Fille remarquablement racée, amoureuse et dévorée de passion pour son époux, cette partenaire puissante, pleine d’originalité : sœur, femme, mère, génisse coiffée de cornes splendides. » J’écris parfois à Augiéras, mais je ne poste pas mes lettres, car je crains les mains impies. J’imagine sa joie torrentielle à la redécouverte de ce monde vierge comme au premier matin de la Genèse. : « Une presqu’île de soixante dix kilomètres de long sur vingt de large, couverte d’une jungle, avec des monastères crénelés, bâtis sur des éperons rocheux, à pic sur les plages de sable pur. » De loin, je devine qu’il s’enfonce, comme il le dit dans les profondeurs les plus archaïques de la psyché humaine et divine. » Pour le gîte et le couvert, a-t-il obtenu le parchemin qui permet aux défunts de parcourir la Montagne Sainte ?

Officiellement, il est parti pour étudier la peinture d’icône. Mais je me doute qu’il ne se rendra pas au monastère de Méghinis Lavra, dans le sud – l’unique lieu où il pourrait recevoir un enseignement. Son errance le conduit vers un atelier de peinture, abandonné, accroché à flanc de rocher ; il se contente de rêver devant « les godets de cuivre encore remplis de poudre d’or ». Il n’a rien à apprendre, pas plus en art qu’en aucun autre domaine, et il le sait. Tout ce dont il a besoin, il le trouve au fond de lui-même. En réalité, il est de nouveau parti en pèlerinage au Pays des Morts. Et à l’instar d’Alexandra David-Neel, il s’écrie : « Les vrais pèlerinages, les seuls, sont ceux que l’on accomplit dans le silence et le secret de son esprit. » Comme pour l’exploratrice qu’il admire, l’aventure intérieure est son unique raison d’être. Cette aventure n’est pas encore statique. Il fuit des liens qui lui pèsent, un passé tumultueux, souvent à la limite de la délinquance. Il a besoin d’épurer sa quête, entre les longues pérégrinations solitaires et les haltes dans les grottes, où il médite sans fin sur l’androgynie spirituelle. Comme tous les nomades, il pense que le mouvement est joie et que les demeures humaines sont des tombeaux.

Dans une lettre à Paul Placet, il devait confier plus tard : « Il y a chez moi une fatalité de voyage et d’instabilité, d’autant plus grande que, mettant le meilleur de ma vie dans mes livres ou dans la peinture, je ne perds rien en brisant tout derrière moi ; j’emporte les livres et les tableaux comme les nomades emportent leurs dieux. » Décembre 1964. François a obtenu un nouveau permis de séjour. Il rejoint la Montagne Sainte, après quelques mois d’absence. De retour en France, il m’écrit : « Quant à moi, je reviens fourbu du Mont Athos, plus mystérieux encore en hiver, toujours admirable. Je commence à être connu là-bas, assez bien reçu par les moines. J’ai été immobilisé par une tempête ; je reviens ivre de longues marches dans les forêts, de randonnées à dos de mulet et d’aventures. Dès que j’aurai achevé mes Mémoires, un grand travail, j’écrirai un livre sur la Montagne Sainte. » Lors de son nouveau séjour « sur l’Olympe », notre voyageur est transporté dans une dimension qui évoque la Grèce. Ses missives précisent qu’il éprouve la sensation de se trouver dans les monts du Moyen-Atlas, foisonnant de moutons, ou en Asie. Un des monastères, perché au-dessus des brumes, lui fait songer au Fuji-Yama. Dans une lettre à Paul Placet, du 3 janvier 1965, il confie que l’Athos hivernal lui rappelle non plus le Tibet, mais un Japon très stylisé. « L’air est pur, les sources sont d’une exquise fraîcheur. Il y a beaucoup d’oiseaux dans les bois. L’ensemble donne une impression de profond mystère. »… « L’incarnation du dieu Pan secrète son propre univers autour de lui, à la recherche d’un inconnu qui ne serait autre que lui-même. »

Le style dépouillé de François Augiéras n’a pas varié depuis son adolescence, et il ne variera jamais. Dès 1953, dans Les Lettres nouvelles, un an avant la publication du Vieillard et l’Enfant aux éditions de Minuit, Yves Bonnefoy en avait salué la première ébauche : « pages assez souvent admirables, évocation directe, pauvre, nullement (ou parfaitement) littéraire, de l’essentiel. Rien n’est ici un ornement, rien ne séduit ou voudrait séduire, tout signifie. Il y a, dans ce Musée, un respect de la dignité des choses, cette pensée sans détours, cette grave simplicité qui sont la vraie poésie. » A la recherche du Maître idéal qui toujours se dérobe, entre les miroitements de la forme et du vide, François Augiéras est souvent traversé par une intuition fulgurante, renvoyant à la parole du Bouddha : « Chercher en soi son refuge et son flambeau. » Il va s’installer dans une caverne, loin de tout, dans le bois sacré. Il a toujours été irrésistiblement aimanté par ces refuges telluriques. La grotte, mythe fondateur, c’est l’antre secret de la femme qui le protège, avec toute sa sagesse et sa sensualité primitive. François retrouve sa propre féminité intérieure dans ce refuge intemporel où toutes ses existences, passées, présente et futures se rejoignent, aussi fortement incarnées que dans une perspective galactique. Le choix de la grotte, lieu d’initiation et de renaissance, est tour à tour lunaire et solaire, comme lui. C’est le lieu où la méditation permet de résoudre les contradictions. Pour Augiéras, le monde n’est pas assez grand pour son besoin d’étreindre l’espace. Dans le même temps, il a besoin d’immobilisme total, à l’écart. Epousailles de la mouvance et de la profonde descente en soi, toute dualité abolie. Puisque notre vagabond a perdu l’espoir de rencontrer un guide, il va tenter, seul, la grande aventure de la méditation solitaire en se faisant anachorète. « Un sage vivait plus haut dans la forêt : c’était moi, plus tard, car le temps n’est qu’un leurre. » Depuis longtemps, l’homme des grands espaces a compris : Dieu est le temps courbe, revenant sur lui-même, aboli. Assis dans la position du lotus face à la montagne, au bord du vide, il contemple l’aube qui teinte délicatement de rose les marbres limpides. Ainsi se termine Un voyage au Mont Athos : « L’EVEIL !.. Je planais dans l’azur. Je voyais Dieu,

OR VIVANT QUI CHANTE AU CŒUR
D’UN INCROYABLE
SILENCE »

Augiéras n’apprit pas l’art de l’icône chez les moines. Nostalgique du Mont Athos, c’est à son retour qu’il se mit à peindre ses icônes « sauvages et profanes », sur fond doré à l’or fin ; ainsi est figurée l’éternité, selon les artistes orthodoxes. Son épouse Vivianne l’aidait dans cette tâche. Comme il divinisait tout, autour de lui, quelque chose d’indéniablement sacré émane de ses peintures. Le Guerrier touareg que je possède, avec son arme onirique, fait partie de mes plus précieux trésors. Et comment ne pas évoquer La barque des morts, qui est celle d’une radieuse Egypte sublimée, ou cette toile prophétique nommée L’Ange de la Révolution au Sahara  ?
Avril 1964. Après avoir signé un contrat avec les éditions Julliard, pour la publication de L’apprenti sorcier, François retourne, seul, dans la presqu’île divine. Il séjourne longuement, à deux reprises, dans ces lieux dont il a résolu de percer le mystère. Mais au départ, il avait l’intention de partir en expédition en Egypte, dont le passé le hantait. En 1958, Structure avait publié un texte très inspiré, Cosmogonie des pyramides, dans lequel l’errant analysait l’énigme de ces aimants cosmiques permettant de faire ruisseler sur terre des flux d’inépuisable énergie sidérale. Que de fois parlâmes-nous de ces « condensations d’énergie céleste sur l’échine de la planète », comme dans certaines zones sensibles, points d’acupuncture des méridiens du Périgord ou de l’Hérault que nous avions passionnément exploré. Une dizaine d’années plus tôt, en s’enfonçant dans quelque « terra incognita » on pouvait encore découvrir des fermes abandonnées, quasi intactes, le couteau encore planté dans le pain, des presbytères délabrés, déserts, et des châteaux de Belle au bois dormant, défendus en guise de dragons ou de maléfices, par de profondes jungles d’arbustes et d’épines. Le thème de la géographie sacrée se retrouve dans le numéro 4 de Structure : « Au-delà des pyramides, c’est l’extension de l’univers, avec sa légèreté, son aération, ses métamorphoses de toute lumière. A l’intérieur, c’est la contraction de l’univers, avec ses graines, ses pierres, ses racines et ses tombeaux. D’un côté, c’est l’ascension de l’âme vers le soleil. D’autre part, c’est la cristallisation des énergies célestes en un point déterminé de la terre. Ainsi, la tombe royale n’est-elle pas la cause de la pyramide, mais sa conséquence. » Dans ces lignes se répercutent les théories que le vieil astronome dictait jadis à son neveu d’une vingtaine d’années, des nuits entières, au cœur du désert saharien. D’après Le Vieillard et l’Enfant, c’est même dès l’arrivée de « l’archange tombé du ciel » que l’oncle lui tend un encrier et du papier.
L’éternité et le cosmos ou cycle vital du cosmos dans l’Eternité transcendantale décrit l’extension et la résorption de l’univers qui respire comme les êtres que nous sommes, surgis du vide adamantin. Le début du sommaire du long essai du colonel Marcel Augiéras, dont je possède la photocopie, précise : « Pas de commencement. L’éternité ou Etat transcendantal de l’énergie sans dimension et durée, image de la Divinité ? » L’écriture de toutes les pages est naturellement celle de François, puisque son « père mythique » perdait la vue. Au dos des photographies de l’oasis d’El Goléa que m’offrit Augiéras, l’écriture au crayon du colonel est si malhabile que son neveu y réinscrivit au dessous, à l’encre noire, les légendes, de sa propre main. Il n’est pas surprenant que François, subjugué, soit demeuré imprégné par les théories de son oncle et par l’élévation de leurs conversations sur l’électromagnétisme ou sur la Divinité se jouant de l’Espace-temps. Un seul point les opposait. Pour le colonel, l’esprit disparaîtrait à la fin des temps, alors que pour son apprenti, l’esprit est éternel. Le Livre des morts tibétain, son futur « passeport », comme il dira plus tard aux gendarmes, le rassura : « Ton esprit ne naît ni ne meurt. Il est lumière immuable. » Que de renoncements, dans la vie de l’ « Elu »…Au printemps 1964, il annule son départ pour la Vallée des Rois, car le manque de ressources lui dicte un choix plus sage : un bateau le conduira directement en Grèce. Il écrit à Paul Placet : « Je vais donc partir pour le Mont Athos dès la semaine prochaine. J’y passerai un mois, puis j’irai jusqu’au Caucase, chez les nomades de la Turquie orientale, à la frontière kurde. » Il se contente de savourer les mystères de la Montagne Sainte, d’en explorer les moindres recoins, de méditer la trame de son futur roman. Il ne se rendra pas chez les Kurdes.

Printemps 1970. J’ignore encore que la situation financière de François Augiéras s’est aussi dégradée que sa santé. Pudique, il a révélé qu’il devait à nouveau séjourner dans une maison de repos, à Montignac, en Dordogne, car une angine de poitrine l’a fragilisé. La « maison de repos » est en réalité un hospice. Mais François prétend qu’il a trouvé là un moyen commode pour passer le plus clair de son temps dans une caverne voisine, comme à Domme. Embarqué à Marseille, le 26 mai, il se présente trois jours plus tard devant un moine qui l’attend, dans l’île de Patmos. Mais sa conversion à l’orthodoxie n’est qu’un prétexte innocent pour pénétrer clandestinement les profondeurs du mont Athos. ll ne possède aucun permis de séjour. Une image d’Epinal répandue, mais inexacte, veut que François ait eu l’intention de se faire moine, ou tout au moins d’épouser une des trois religions abrahamiques. Son existence austère et monacale dans des grottes comblait sa soif aiguë de purification et d’élévation spirituelle. Il était bien trop chamane, naturellement relié aux forces galactiques et chthoniennes de la Nature, pour jouer une comédie. Sa religion des astres éclipsait toutes les autres. « Toute conversion à une religion ou à une secte s’apparente au suicide, » disait-il, et il l’écrivait sans détour. L’athéisme est pour lui la forme la plus élevée de spiritualité, dans la quête de fusion avec l’Univers divin, selon les métaphysiques orientales. Rien d’intellectuel dans cette quête, puisqu’il s’agit de retrouver dans son corps la source du sacré le plus archaïque. Ce nomade avait un besoin vital de liberté, la plus décantée possible, n’agissant qu’à sa guise, dans l’extase du Spontané, qui constitue une voie de libération chez les Baüls du Bengale. Cette voie joua d’ailleurs un rôle majeur dans l’éclosion du bouddhisme tantrique du Toit du Monde, avec les yogis-poètes itinérants, ces « fous d’amour » de l’Inde du Nord, tels que Saraha ou Tilopa, puis Marpa, le maître de Milarépa.
Dans cette voie anticonformiste, l’homme libre vit spontanément l’union du foisonnement des phénomènes et de la vacuité universelle, indissociable de l’amour – d’où tout émane et où tout se résorbe. Le mystique itinérant Brug-pa Kun-legs le Yogin (Beau dragon), dit « Le fou divin », à l’époque de Rabelais, est l’exemple le plus populaire, au Tibet, de poète subversif utilisant une sexualité apparemment débridée comme voie d’Eveil. L’équivalent se rencontre chez certains soufis, comme en Ouzbékistan.

Peu importe au « vagabond flamboyant » si cet Eveil tant désiré se trouve « parmi les vieux, les indigents et les idiots du village ». Son choix est celui d’un être de lumière ayant reconquis son unité perdue, sa radiance originelle scintillant depuis toujours, affranchie des accidents du sol et du temps. En juillet 1970, je reçois une relation de l’expédition pour le moins périlleuse de François Augiéras. Depuis la veille de son mariage avec sa ravissante petite cousine de dix sept ans, Viviane de la Ville de Rigné, tout juste sortie d’un couvent, en 1960, je ne l’ai jamais revu. Les adieux, seule à seul, à Paris, m’avaient laissée en état de choc. Mais le lien demeure aussi fort que notre pacte de silence. « Je reviens des cavernes hippies de Matala, au sud de la Crète, et de l’île de Patmos où j’ai vécu chez un ermite, et plus longuement, seul sur un îlot rocheux dans une baie sauvage. Une île pour moi seul ! Une sorte de pyramide naturelle, à étages, percée de chambres intérieures. Un site initiatique exemplaire ! Quelle vie sauvage et belle sur cette île divine, quasi tirée de l’Odyssée d’Homère. Après quoi je suis revenu au Mont Athos sous un faux nom, et traversant sans difficulté aucune, tous les barrages policiers et administratifs. C’était risqué, après avoir publié le livre que nous savons sur la Montagne sainte ! Plus que risqué, dans un pays soumis à un régime fasciste qui n’a rien à refuser à l’Eglise orthodoxe. Sur l’Athos, j’ai surtout vécu dans les forêts, près des sources, ne voulant pas trop fréquenter les monastères et revivre des aventures achevées dans mon Destin. Il n’empêche que j’ai été arrêté au Pirée ! Le gouvernement grec m’a cependant rapidement relâché, malgré l’interdiction véhémente de l’Eglise orthodoxe. C’est mon premier conflit ouvert avec le christianisme.
 » Juste après l’apparition en librairie du Voyage au Mont Athos, grâce à Etienne Lalou et à Jean Chalon, l’incursion au cœur de la Montagne Sacrée tient effectivement de la provocation, voire de la profanation. Mais déjà, l’année précédente, tandis que l’ascète rédigeait son testament spirituel, Domme ou l’essai d’occupation, dans la « grande chambre royale de pierre », ne m’écrivait-il pas : « Je suis déjà passé de l’autre côté » ? Et aussi : « Que craint un revenant ? Le Bardo Thödol affirme bien : Le vide ne peut blesser le vide. »

L’année suivante, foudroyé par une syncope, François Augiéras rejoignit son « âme immortelle », peu après une violente contrariété due à un notaire, dans un restaurant de Montignac. La dispute concernait un terrain que lui avait légué sa mère, sur la côte basque, et qu’il comptait vendre. Mais une trahison l’avait dépossédé de ce bien. Ce « barbare », assoiffé du vin de l’Unité, n’avait jamais su jouer le jeu. Il tenait trop farouchement à préserver sa liberté. Il aurait pu devenir un auteur célèbre. Mais il préféra toujours faire de sa vie une œuvre d’art. Combien de fois le lui reprochèrent d’anciennes relations, des nantis, incapables de soupçonner la grandeur de ce destin quasi christique, à la fin de son trajet de comète hantée par tous les dieux de l’univers.

Afin de compenser la pesanteur du monde endeuillé, lorsque j’appris brutalement que François avait rejoint sa galaxie, le13 décembre 1971, il convient d’évoquer la gaieté fondamentale de cette sorte de mutant, rarement mise en relief. Les fous rires qui nous secouaient jusqu’aux larmes, avaient quelque chose d’homérique. Je n’ai plus jamais retrouvé cette qualité de rire, depuis. Tout se passe comme si François vivait à une époque reculée, lorsque les cinq sens n’étaient pas émoussés, comme de nos jours. Auprès de lui, l’intensité de la vue, de l’ouïe, du goût, de l’odorat, et surtout du toucher, était décuplée. Pour goûter la robuste santé de son humour, lisons la (fausse) lettre liminaire au Voyage au Mont Athos, adressée par un certain Père Athanase de l’Athos à un docte érudit parisien. Il précise qu’il lui envoie un sac de saintes noisettes cueillies dans son potager. Sous le paquet se cache un manuscrit trouvé au bord d’un précipice. En échange, il demande trois kilos de poudre à canon, pour tuer les sangliers qui saccagent ses récoltes, et une obole pour le manuscrit, car il est quasi impécunieux : « Il faut vous dire aussi que j’ai à mon service un jeune Grec qui m’est cher, et qui me ruine. » Ajoutons une des malicieuses conversations avec des religieux. « A l’entendre : des morts, on en voyait souvent sur l’Athos ; mais aussi morts que moi, rarement ! Il me félicita d’être à ce point décédé. »

Au-delà de l’espace-temps, on perçoit Augiéras, souriant encore sous cape. Les savoureuses anecdotes qui constellent les sommets de sa quête d’absolu font songer à la définition du yogi par un maître himalayen de méditation. « A quoi reconnaît-on un véritable yogi ? A son rire. »