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Ford Madox Ford, par Fabienne Couecou

26 avril 2014

par Fabienne Couecou

Ford Madox Ford, son combat pour la « paix perpétuelle » [1] dans No Enemy

Ford Madox Ford
Paul Skinner, éditeur du volume dernièrement publié chez Carcanet, rappelle dans son « Introduction » à No Enemy ce que ce livre sur la Grande Guerre a de différent. Ford Madox Ford initie une voix narrative nouvelle, à caractère biographique, qui sera présente dans tous les livres écrits par la suite – et notamment dans Provence et Great Trade Route. Elle fait émerger un nouveau genre, qui mêle le discours intime d’une persona – apparentée à l’auteur – à une expérience vécue hors du commun, la guerre. No Enemy ne se résume pas à une chronique des faits et gestes des soldats de la Grande Guerre. Sur fond bucolique, celui de l’Angleterre éternelle, ce texte restitue le film intérieur projeté en sons et en images dans la tête d’un Tommy qui vient de se réinstaller au pays en 1919. Comme pour mieux traduire le traumatisme de ce soldat incapable de réconcilier son corps et son esprit le livre est coupé en deux grandes parties. La force du texte consiste à montrer concrètement la difficulté de l’homme à vivre la guerre. Celle-ci l’oblige à dissocier son environnement et le fil de ses pensées, l’extérieur et l’intérieur. Pendant son temps de guerre il survit à l’horreur des combats en France grâce au rêve, en se transportant en Angleterre par la pensée. Pourtant, une fois ce coin de paradis retrouvé, l’ironie veut qu’il ne peut se détacher des images horribles emmagasinées et que la canonnade gronde toujours, envahissant sa conscience perturbée.

Gringoire, double de l’auteur, incarne cette figure du soldat brisé par cette terrible expérience. Même s’il n’a rien d’un héros et n’a pas eu à déplorer de blessure, il lui faut mobiliser toute sa volonté et son énergie spirituelle pour retrouver sa qualité d’homme. Cette reconstruction longue et difficile passe par différentes étapes. Dans un premier temps il troque sa baïonnette contre une bêche de jardinier. Puis il adjoindra progressivement à ses talents de paysan ceux de poète-philosophe, et mettra la main à la plume pour écrire, pour traduire son expérience en mots mais surtout pour penser la paix.

Afin de comprendre quelle fut la vision fordienne de la guerre et la paix il convient de l’inscrire dans un champ plus vaste, celui de la réflexion humaniste de l’auteur. C’est pourquoi l’analyse du texte, d’abord centrée sur la guérison de Gringoire, qui atteste la formidable capacité humaine à l’auto-régénération, se poursuivra par l’étude d’un extrait spécifique de ce livre de réminiscences. Il s’agit du contenu d’une lettre adressée par ses soins à l’Etat-major de l’Armée française en septembre 1916, qui éclaire la conception pacifiste de Ford. Dans ce livre éminemment psychologique qui décrit les sentiments intimes de Gringoire et leur donne une valeur universelle, la guerre, reléguée à l’arrière-plan, cède alors la place à une philosophie du carpe diem fondée sur l’amour de la terre et l’échange. Cette fraternité nouvelle laisse augurer l’émergence d’un esprit citoyen, garant de la paix permanente.

Gringoire, soldat « malade de la guerre » aspire à retrouver la paix

Le film qui se déroule dans l’esprit du narrateur met en exergue le contraste existant entre des scènes de vie ordinaire paisibles et d’autres scènes de destruction, insupportables. Et il est l’occasion d’exprimer un double paradoxe : en temps de guerre Gringoire s’évade par la pensée vers un petit coin de paradis qui l’aide à vivre, mais une fois qu’il a quitté la France pour revivre dans ce sud anglais qui lui est cher, il lui est difficile de jouir de la quiétude du lieu comme avant-guerre, ou même d’entendre le chant des oiseaux, car dans sa tête gronde le canon. Ce bruitage ne concerne pas l’ouïe du soldat mais bien son entendement : le monde qui l’entoure ne sera plus jamais le même après l’expérience qu’il a traversée.

Et cela est bien naturel si l’on considère la spécificité de la Première Guerre : pour la première fois elle fut mondiale. La généralisation de ce conflit et l’évolution des techniques de guerre sont deux facteurs nouveaux. Pour la première fois la barbarie alliée à la technologie remettent en question la croyance dans le progrès humain qui avait marqué le XIXème siècle positiviste. Ce constat a obligé chacun à repenser la paix permanente comme nécessaire. En Allemagne s’est écroulé en 1919 le rêve européen, une crise qui se traduit par la publication de nombreux ouvrages. La guerre 1914-1918 a changé l’idée même de paix. On ne pouvait plus l’envisager comme un simple intermède pacifique entre deux états de guerre, et du fait de l’ampleur du conflit, il fallait à tout prix éviter qu’une telle situation ne se reproduise. Cette volonté de maintenir une paix durable s’est traduite dans le langage parlé par l’expression « der des ders », utilisée à la fois pour désigner la guerre, et le soldat qui l’avait faite. On ne devait plus jamais connaître une telle guerre. Gringoire – comme tant de ses compatriotes – s’est porté volontaire pour cette guerre parce qu’il avait à cœur un idéal de paix et la défense d’un pays qui n’était pas le sien. Mais il n’avait jamais envisagé un conflit aussi long et aussi dévastateur. Et il n’est pas sorti indemne de cette expérience. Après quatre longues années, même s’il retrouve son pays tel qu’il l’avait laissé – « le p’tit coin douillet » (« nook and corner ») de ses rêves n’ayant pas subi les effets destructeurs de la guerre – son équilibre mental est durablement perturbé par une guerre sans commune mesure avec les précédentes, dont les séquelles sont invisibles, et mal connues. Ni Gringoire ni celui qui écrit l’histoire pour lui, le « compilateur », (« Compiler) ne nomment le mal dont il est atteint. Le choc subi est une affection connue de nos jours, désignée le plus souvent par l’acronyme PTSD anglo-américain « Post Traumatic Stress Disorder ». D’abord nommé « névrose traumatique » par H. Oppenheim en 1889, ce dysfonctionnement du système nerveux central avait été rapporté à une névrose cardiaque chez le patient. Cette idée prolongeait les recherches médicales faites vers 1870-71 par A.B.Myers et J. Da Costa [2] qui y avaient vu des symptômes cardiaques, et relevé respectivement chez leurs sujets un « cœur irritable » et un « cœur de soldat ». La recherche sur les mécanismes inconscients du cerveau a permis ensuite de s’éloigner de cette représentation restreinte du phénomène, inspirée par l’idée antique d’un cœur humain associé au siège des émotions. No Enemy permet de comprendre à quel point Ford a mis à jour ses connaissances sur ce sujet depuis qu’il a écrit The Good Soldier, publié en 1915, c’est à dire pendant un intervalle de quatre à cinq ans. Il ne fait aucun doute que son expérience personnelle de soldat ayant connu le « choc des tranchées », ou « shell-shock » y est pour beaucoup. Celle-ci fut certainement complétée par de nombreuses lectures cliniques, et peut-être même par des témoignages de camarades ayant vécu le même enfer. Sur le terrain, le soldat pouvait être envahi par un sentiment d’oppression qui l’empêchait d’avancer ou d’obéir aux ordres. Bien souvent, le constat fut que les effets pouvaient se manifester à retardement chez le soldat démobilisé. Il se sentait incapable de prendre sa vie en main, de ressentir des émotions, ou de s’intéresser à son entourage. C’est ce que vit Gringoire, incapable de reprendre le cours normal de son existence alors que la guerre est officiellement terminée. Son psychisme est ébranlé, son esprit envahi par des images cauchemardesques de jour comme de nuit. Conscient de ce déficit émotionnel il confesse éprouver de la difficulté à ressentir de l’empathie pour ceux qui ont tout perdu, remarquant que ses affinités le portent davantage vers les végétaux plutôt que vers les humains. Pourtant Gringoire n’a d’autre soutien que celui de ses proches et amis, et d’autre moteur d’action que sa volonté de s’en sortir.

L’auteur n’a pas voulu retracer une analyse clinique en psychiatrie. Son intention, en témoignant de la souffrance de Gringoire qui entraîne pour lui la perte de sa joie de vivre, son incapacité à apprécier la beauté de la campagne anglaise, et à penser l’avenir, est de dénoncer la guerre et ses méfaits. Outre cette dénonciation, l’important pour Ford est de mettre l’accent sur la particularité de ce traumatisme qui, touchant la totalité de la personne, c’est à dire ses affects comme son intellect, met en danger la personne humaine. Pourtant son livre est une sorte d’hymne à l’homme, à sa capacité de récupération, et à la puissance de vie qui est en lui, puisque Gringoire va se reconstruire. Avec le temps ce soldat « choqué » réussit à reprendre goût à la vie. Mais il vivra douloureusement les étapes successives de ce processus long et difficile qui l’oblige à effectuer un véritable travail d’auto-analyse. Reprendre contact avec son milieu naturel a certes constitué le point de départ de la guérison. Mais il a dû effectuer en parallèle un travail de mémoire pour lequel il a dû mobiliser toute sa volonté, son énergie et son envie de vivre. Au début du conflit il avait dû faire surgir des images de sa campagne natale pour s’évader par le rêve de manière prospective. Cette fois il lui faut regarder en arrière pour mettre à profit son expérience de la guerre et penser une nouvelle vie, celle d’un européen du XXème siècle, habité par un rêve de paix. Gringoire, réfléchissant sur ce que la guerre lui a enseigné, exprime cette idée : « […] elles [ces hostilités] nous ont a beaucoup appris, et surtout, ce qu’elles nous ont appris c’est qu’il est bien possible – fichtrement possible – de faire plein de choses sans. [3] » L’expérience de la guerre permet à Gringoire d’apprécier la valeur de la paix, un constat que fait Gringoire en essayant d’imaginer tout ce qu’il lui sera possible d’entreprendre en temps de paix. Grâce à une formulation elliptique l’idée même des hostilités est éradiquée puisque le mot n’est pas prononcé. En anglais le verbe « do » est le dénominateur commun de deux propositions imbriquées : « il est fichtrement possible de faire plein de choses » (what a hell of a lot we can do) / et « on peut faire sans (elles) » ( we can do without (them). La première met l’accent avec emphase sur les nombreuses possibilités d’action offertes par l’absence de guerre. La guerre est activement supprimée de la deuxième proposition grâce à une forme élidée qui transforme la préposition « without » en adverbe venant définir le verbe « do  ». « Do without » devient une forme autonome qui n’a pas besoin de complément d’objet. Ce groupe verbal qui place « without  » (« sans ») en fin de phrase confère à la réflexion de Gringoire un tour définitif, excluant la possibilité d’une autre guerre.

Comme l’indique le sous-titre du livre, «  A Tale of a Reconstruction », No Enemy est l’histoire d’une reconstruction menée par la volonté d’un individu donné, décidé à tirer les leçons de son expérience propre pour construire une vie d’homme libre et heureux. Mais cette reconstruction s’entend au sens large : Gringoire, soldat ordinaire, y apparaît comme la figure universelle du soldat pacifiste, incarnant tour à tour l’auteur, le « Tommy », le « Poilu » et même le « Boche ». (« Hun  »), pour qui il n’éprouve pas de haine. La polyvalence de ses talents – jardinier, paysan, cuisinier, poète-philosophe – ne fait que confirmer cette vocation universelle. Les clés de cette restauration sont concentrées dans la main de l’homme qui agit et occupe ces diverses fonctions ; mais cet organe-outil est relié à son cerveau, une vérité assénée par Gringoire à un jeune garçon qui l’interroge sur ce qui est important dans le jardinage : « Primo avoir une cervelle, deuxio avoir une cervelle ; et tertio avoir une cervelle. Est-ce que c’est compris ? » [4] Pour l’auteur les activités manuelles sont indissociables du champ intellectuel, ce qui semble impliquer l’existence d’une communauté de pensée entre tous les hommes, fussent-ils ouvriers ou employés, « col bleu » ou « col blanc ». [5]

La reconstruction du soldat se fait grâce à un travail de mémoire qui lui sert à retrouver les émotions ressenties pendant quatre longues années : Gringoire va les limiter à quatre paysages lui permettant d’appréhender la beauté et la laideur ambiantes, ou plutôt de saisir la beauté qui subsiste en dépit du chaos. Ce sont eux qui donnent à la première partie du roman son titre, « Quatre paysages » (« Four Landscapes »). Ce chiffre 4 renvoie bien évidemment aux 4 années écoulées et à la passion du Christ (à travers la symbolique du chiffre 4 qui évoque la croix), aux quatre saisons, à la terre ou à la glaise dont nous sommes issus, et partant à notre vie de terriens, qui constitue aussi la matière du récit. La guerre est perçue par Gringoire comme une souillure qui touche la terre plutôt que les gens, d’abord étrangement absents du texte. Le monde est comme réifié et les objets témoignent de l’absurdité de la guerre, comme ces rideaux de dentelle accrochés à un mur devant une fenêtre emportée par un obus. Dès que Gringoire prend conscience de la présence de Rosalie Prudent, une paysanne occupée à ramasser des pommes de terre devant lui, c’est le signe qu’il s’intéresse à nouveau à ses semblables et que sa guérison est amorcée. Cette paysanne est à ses yeux un modèle de courage et de résilience. En la voyant ainsi à l’œuvre un déclic se produira chez lui : elle lui fait comprendre que la guerre est terminée et lui montre la voie qu’il pourra emprunter pour vivre, c’est à dire travailler la terre comme elle. La terre est ainsi présentée comme une planche de salut pour bien des soldats démobilisés. Une idée qu’il a besoin de partager avec celui qui deviendra sa plume, le « compilateur », qui à son tour la soumettra à un auteur et des lecteurs.

Pourtant ce processus est progressif, comme l’indique indirectement le patronyme de cette paysanne « Prudent ». Le seul fait d’associer « Rosalie » à une femme au lieu d’y voir la fameuse baïonnette du soldat de 1914-18 signifie que la guerre est désormais derrière lui. Cette arme blanche qui servait à transpercer le ventre du soldat allemand devient une femme en chair et en os, capable de procréer. Rosalie n’est plus assimilée à la mort mais au renouveau et à la vie. [6] D’ailleurs toute la personne de cette paysanne anglaise est féconde, telle le légume providentiel qu’elle est en train de ramasser, la pomme de terre. Précédant Aragon de quelques décennies Ford semble dire que « l’avenir de l’homme est la femme ». Cet aphorisme, pour universel qu’il soit, repose sur son expérience vécue. Sa nouvelle « maison en pain d’épices » Gringoire la partage avec Sélysette, qui semble être le double de la compagne rencontrée par Ford à partir de 1919, à savoir Stella Bowen. Sélysette, comme Stella, est « venue d’une terre lointaine du sud » [7] pour s’installer avec Gringoire dans la nature anglaise. Il se trouve que Stella Bowen était une artiste-peintre d’origine australienne. Gringoire, pour redevenir un homme, a dû recouvrer ses capacités artistiques, mais aussi sa sexualité, voire même sa virilité, qu’il avait perdues pendant la guerre — une idée qu’on retrouve chez F. Manning, dans son roman autobiographique Nous étions des hommes où le soldat de 1914-18 y apparaît comme tout juste humain, et même privé de parties génitales, comme le suggère le titre anglais « Her Privates we », inspiré d’une répartie extraite d’Hamlet, qui joue sur les deux sens du mot « private », le soldat, au singulier, ou au pluriel, les parties intimes. [8] L’amour, à tous les sens du terme, est essentiel à cette reconstruction. Tout comme l’est le contact direct avec la terre, une idée qui n’est pas nouvelle – Ford l’ayant déjà évoquée dans England and the English (1907) au moyen de la figure d’Atlas qui, pour exercer sa mission de Titan, puise sa force au contact de la terre, mère nourricière lui insufflant son énergie. Ce conflit meurtrier, destructeur tant pour l’homme que pour l’environnement, justifie ce grand besoin de ressourcement. La terre et la campagne anglaise sont toujours intactes ; et cette réalité concrète, qui contraste avec son souvenir d’une France dévastée, l’aide à reprendre contact avec la vie ordinaire.

Certes le récit embrasse la guerre et la paix, mais toute l’énergie de Gringoire est tournée vers son souhait de trouver la paix, ce qu’il n’obtient pas immédiatement. Outre la figure de la paysanne, élément déclencheur de la guérison, c’est la paix du lieu qui rassérène Gringoire et lui procure les conditions nécessaires à l’écriture. Cette idée de l’interaction de l’homme avec son milieu, empruntée au philosophe, historien et naturaliste Taine, fait partie des thèmes récurrents de la prose fordienne. Mais Ford insiste sur la sociabilité humaine : si l’homme interagit avec son milieu il faut aussi considérer l’interaction des individus entre eux, une dynamique possible grâce des forces invisibles telles que l’amour et l’amitié. Cette idée de la toute puissance du lien social chez l’homme était déjà présente chez Tolstoï puisque, dans le titre russe de son roman Guerre et Paix le mot « paix » en russe est homophone du mot « sociabilité ». [9] Dans No Enemy il est évident que la capacité de Gringoire à vivre en société joue un rôle majeur et que les vertus de l’amour, de l’amitié et de l’échange, moins palpables, viennent donner de la valeur à ses activités concrètes de jardinier, cuisinier et écrivain. Le retour à une vie sociale équilibrée en famille et entre amis vient parachever sa reconstruction. En retrouvant la capacité à converser ses proches, il renoue avec son humanité et sa personne profonde. En extériorisant son vécu, en le partageant, Gringoire retrouvera son équilibre intérieur, un mouvement de l’extérieur vers l’intérieur confirmé par la structure du récit lui-même. Scindé en deux parties, le livre décrit d’abord quatre paysages extérieurs dans un premier mouvement ; puis il se concentre sur l’intérieur, ou intériorité de Gringoire, désignée par un seul mot au pluriel, « Interiors », qui renvoie aux nombreuses circonvolutions du cerveau et à ses mystères. Pour préserver l’intérieur, la psyché, l’homme doit veiller à ne pas détruire son milieu, son cadre de vie. En filigrane est exprimée l’idée que la conservation et l’entretien de cet environnement naturel, source de bien-être pour l’homme, sont sa responsabilité. Tel l’arbre, l’homme tire ses nutriments de la terre. C’est en traitant la terre avec respect et amour qu’elle se montrera généreuse, et que l’homme continuera à bénéficier de ses bienfaits.
Peut-on en déduire que Ford était écologiste ? Sans doute si l’on considère que l’écologie [10], science étudiant les êtres vivants dans leur milieu et les interactions entre eux s’intéresse à l’habitat humain, et plus généralement aux conditions d’existence de l’homme. Ford était sensible à un lever ou un coucher de soleil ; pour autant son amour de la terre n’était pas purement esthétique : il avait cultivé la terre du Sussex et pratiqué l’élevage de porcs avant- et après-guerre, connaissait la dureté de la vie à la campagne et le caractère aléatoire des récoltes. Outre son excellente connaissance du terrain, l’idée d’un possible ressourcement au contact de la terre exprimait sa philosophie personnelle, dans le prolongement de la réflexion d’un Voltaire, philosophe du siècle des lumières ayant clôturé son conte philosophique Candide, par sa recette du bonheur, « cultiver notre jardin [11] ».

L’humanisme de Ford s’emploie à rappeler ce qui fait notre unité, et notre qualité d’homme. Pour réconcilier l’homme, lui permettre de retrouver sa complétude, il doit savoir mettre ses actes en conformité avec ses idées. Son personnage principal est emblématique de la réunion de la main et du cerveau puisque chez lui la main qui fouille la terre et celle qui écrit ne font qu’un. De fait Gringoire redevient homme en réfléchissant sur ses actes, et en partageant son expérience vécue. Pour devenir véritablement acteur de sa vie l’homme doit communiquer, car le verbe est à la fois réflexif, performatif et prospectif. Cette idée, déjà développée dans England and the English, est une réinterprétation de la parole biblique « Au commencement était le verbe » figurant dans la Genèse. [12] En redonnant à l’homme sa place et le droit à penser sa vie, l’auteur inverse la vision offerte par le dogme chrétien, selon laquelle la puissance divine s’exerce d’en haut, et dans laquelle Dieu est représenté le plus souvent comme un Dieu vengeur et intransigeant. [13] Non seulement Ford vante les mérites de l’homme complet présent en chacun de nous, mais il pense que sa richesse résidait dans la conjonction des forces vitales de tous. Il fut adepte du proverbe stipulant que « L’union fait la force [14] ». Pour lui les humbles, les démunis, et les travailleurs de la terre, chargés d’assurer la subsistance de la société tout entière, sont des hommes à part entière. Lorsqu’il les a côtoyés il a pu apprécier leurs qualités, leur endurance, leur bonne humeur, leur humour, leur gentillesse. Et il a toujours cherché à les traiter comme des égaux, persuadé que ces gens qui formaient le socle de la société méritaient d’être traités dignement. Pound, dans ses Cantos a souligné combien l’humanité fordienne s’exerçait dans toutes les directions. Persuadé que son ami incarnait cet homme complet, il lui avait même attribué le qualificatif de « jen », un idéogramme chinois exprimant cette complétude. [15]

La lettre adressée par Gringoire à une personne de l’Etat-Major français en 1916 illustre bien les grandes lignes du projet fordien : œuvrer en tant que citoyen dans le sens de la paix et de l’harmonie universelles. Cet idéal fait écho au portrait du citoyen pacifiste rêvé par Romain Rolland au commencement de la guerre, un homme sachant se tenir « au-dessus de la mêlée » [16] et des querelles partisanes. Au siècle des lumières le projet kantien de « paix perpétuelle » répond à une même éthique citoyenne. Préconiser l’arrêt des hostilités, tel est le sens de la lettre écrite par Gringoire à Pont de Nieppe sur le front en septembre 1916, adressée à un membre du Ministère de la guerre qui appartient aux instances dirigeantes du gouvernement français.

Gringoire, dans sa quête de reconstruction, se fait le héraut de la « paix perpétuelle » :

Voici un extrait de cette missive qu’on trouve dans No Enemy à deux endroits et dans deux langues différentes. La version anglaise clôture le septième et dernier chapitre de la première partie du livre, « Four Landscapes/ Quatre paysages ». Dans l’Epilogue, soit à la fin de la partie dénommée « Interiors / (Paysages) intérieurs », est ajoutée une version française de cette même lettre, comme pour rappeler que la langue française – tout comme l’expérience de la guerre décrite dans « Interiors » – fait partie du Gringoire intime. Gringoire lui-même confirme que [ces moments] « feront partie de [lui] jusqu’à la fin de ses jours » [17].

Un tel excipit donne le ton à ce roman du souvenir. Si j’ai mis en regard les deux versions française et anglaise dans un tableau, c’est pour en faciliter la lecture comparative.

A CRICKET MATCH
Being a letter written from the lines of support in Flanders to Captain un tel in Paris (from p 67)
UNE PARTIE DE CRICKET
Being a letter written from the lines of support in Flanders to Captain un tel in Paris (Carcanet Press 2002 page 149).
Mon cher monsieur, camarade et confrère (Gringoire’s addressee was also a poet soldier) :

Behind Bécourt Wood, on a July evening, whilst the shells of the Germans were passing overhead, we were playing cricket. The heavy shells went over, seeming to cry in their passage the word ’We ;e ; eary’ ; then changing their minds farther on they exclaimed peremptorily :
’Whack !’ But when one plays cricket one forgets the Hun orchestra ; one does not even hear the shells that pass overhead. We were running about ; we were cursing the butterfingered fool who dropped a catch ; we even argued about points of play, because the rules of such cricket as one plays with a tennis ball, two axe-helves for bats and bully-beef-cases for wickets – those rules are apt to be elastically interpreted. But no match England versus Australia at Lord’s itself was ever so full of incident nor so moving as our game behind Bécourt Wood. The turf was of clay, baked porcelain-hard by the almost tropical sun ; for grass there was only an expanse of immense thistles, boundaries and spectators at once were provided by the transport mules in their lines. But we cheered, we gesticulated, we rushed about, we disputed, we roared... we – British infantry officers, who are said to be phlegmatic, cold and taciturn.

I present the considerations that follow in the form of a letter to you, my dear Un Tel, though I would rather have written a balanced, careful and long-thought-out essay. But I cannot chisel at my prose today. ’Ker wooley woo’ as our Tommies say, ’say la gair’ ! I have passed twenty five years of my life in trying to find new cadences ; in chasing assonances out of my prose, with an enraged meticulousness that might have been that of Uncle Flaubert himself. But today I only write letters – long, diffuse, and in banal phrases. The other demands too much time, too much peace of mind... Ah ! And too much luck !
[…]
Mon cher monsieur, camarade et confrère,

C’était derrière le bois de Bécourt, un soir de juillet, et nous étions en train de jouer au cricket tandis que les obus allemands passaient au-dessus de nos têtes. Les obus allemands arrivaient, semblant vouloir crier le mot anglais weary, - qui veut dire fatigué – puis changeant d’avis, ils disaient – et péremptoirement – whack. Mais en jouant au cricket on oublie l’orchestre boche : on n’entend plus les obus qui passent. Nous courions, nous adressions de objurgations au malheureux qui n’attrapait pas la balle ; nous discutions même, parce que les règles du jeu de cricket – qu’on joue avec une balle de tennis, deux marteaux et deux caisses de bully-beef – sont un peu élastiques. La pelouse est d’argile, dure et cuite par le soleil presque tropical ; en fait d’herbe nous n’avons que des chardons, pour spectateurs et pour barrières à la fois, les mulets de transport, alignés. Mais jamais le cricket international qu’on joue sur le terrain des Lords, dans le bois de St Jean, n’a été si accidenté ni si émouvant que notre partie de cricket derrière le bois de Bécourt, ce soir de juillet. Nous avons crié, gesticulé, discuté, hurlé... nous les officiers anglais, mornes, taciturnes !

Je vous présente ces considérations en forme de lettre, mon cher... j’aurais voulu plutôt écrire un essai, soigné, balancé, bien pensant. Mais il m’est impossible de ciseler de la prose ces jours-ci ’Que voulez-vous’, - comme disent nos Tommies, - ’c’est la guerre !’ J’ai passé vingt-cinq ans à chercher des cadences, à chasser des assonances, avec une rage acharnée, comme celle du bon père Flaubert. Mais aujourd’hui je n’écris que des lettres, - longues, diffuses, banales. L’autre affaire demande trop de temps, de loisir - de chance !

Il m’a semblé logique de les présenter ainsi, comme pour répondre au souhait fordien de rapprocher deux langues et deux peuples. Gringoire, en brouillant sans arrêt les deux langues semble vouloir exaucer ce souhait. La démarche est facilitée par le contexte de la guerre, puisque les bataillons français et anglais se sont côtoyés en maintes occasions, et qu’ils ont appris à échanger dans la langue de l’autre ou dans une langue hybride. Pourtant cette prose hybride n’est pas employée par hasard : ce savant mélange entre les deux langues est parfaitement réfléchi pour rendre sa prose poétique. Ce stratagème vise peut-être à inscrire Gringoire dans une tradition littéraire existante. On songe à Guerre et paix, dont l’incipit a été rédigé par Tolstoï en langue française comme pour mieux inscrire le roman dans le contexte des guerres napoléoniennes. La guerre est souvent l’occasion d’un brassage culturel et linguistique qui est source d’enrichissement. Gringoire, du fait du temps passé sur la terre de France, est capable d’écrire le français couramment, et assez poétiquement, ce que l’auteur a cru bon de prouver en joignant en annexe le document original. Mais l’anglais n’est pas en reste, comme l’indique la phrase, placée entre parenthèse au début de la version anglaise, « Gringoire’s addressee was also a poet soldier ». Non seulement elle rappelle la qualité de l’émetteur et du destinataire : tous deux sont « poètes » mais elle le montre très concrètement en donnant au lecteur un exemple de la musique de la langue anglaise.

Dans « also a poet soldier » on peut noter la double allitération croisée en « l », « s » / « s » « l », qui encadre le mot « poet », comme pour mieux mettre en relief ce terme. La phrase complète « Gringoire’s addressee was also a poet soldier » met en évidence le travail qu’on peut faire sur la langue anglaise en matière de poétique. En la lisant à voix haute on relève une allitération en « d » et « s » (dans « addressee ») reprise de manière inversée dans le mot « soldier » pour faire « d-s-s-d » : « Gringoire’s addressee was also a poet soldier ». Elle comporte 5 accents de phrase ce qui l’apparente au pentamètre iambique shakespearien. Il est à signaler que le chiffre 5, depuis le dessin de Vitruve, est associé à l’homme, ce qui est pour Ford une façon de signaler l’intérêt qu’il porte à l’être humain. Outre ses qualités phonologiques et rythmiques, cette prose poétique n’est pas dénuée de sens : elle présente une complémentarité de la forme et du fond. Structurellement deux syntagmes nominaux se font écho, « Gringoire’s addressee » d’une part, « poet soldier » de l’autre, dans le but de signifier qu’émetteur et récepteur sont sur un pied d’égalité. Le premier est formé au moyen du cas possessif et le second grâce à un mot composé formé de deux substantifs situés côte à côte. Cette phrase attribue donc deux qualités, deux fonctions, « poet », « soldier » au couple Gringoire-CaptainUnTel, et scelle l’union des deux participants en leur attribuant une qualité commune, dans une phrase construite pour rendre cette idée visuellement. Le rapprochement entre les deux termes oxymoriques de l’expression « poet soldier » semble mettre en avant la qualité de « poète ». En fait « poet » ne fait que qualifier le mot « soldat » car le second terme, « soldat », est un substantif qui renvoie au métier, et le définit au premier chef. On peut en conclure que Gringoire et son correspondant, tout en étant poètes dans l’âme, sont avant tout des soldats, la qualité de poète venant se surajouter à celle de soldat. Cela n’est pas faux si l’on se rappelle que Gringoire, tout comme son double Ford, s’est engagé comme soldat par choix, au nom de la paix, et que le second, faisant partie des officiers d’Etat-Major français, est un soldat de métier. Pourtant, la phonologie anglaise, en choisissant d’accentuer de manière identique les deux termes du mot composé « poet soldier », semble indiquer que le poète ne peut être relégué au second plan mais fait partie intégrante de leurs personnes respectives. En outre il apparaît que cette qualité commune de « poète » fournit les bases d’une solidarité spéciale qui rend la missive moins formelle. S’adressant à ce personnage haut placé ainsi : « Mon cher monsieur, camarade et confrère », Gringoire tempère le « Mon cher monsieur », plutôt officiel, par l’ajout de deux termes plus familiers, ceux de « camarade » et « confrère ». Si l’on considère que la poésie naît de la rencontre et du mélange, cette lettre, fruit de la rencontre entre deux hommes de culture et langue différentes, en est un bel exemple. Partager des passions communes est le moyen de se comprendre et de partager les mêmes émotions. Cet extrait mise sur la capacité du destinataire à s’émouvoir et à ressentir de l’empathie pour ces soldats, qui ont organisé ce match de cricket insolite pour oublier la guerre. Gringoire en appelle aussi à sa connaissance du métier de créateur : il doit comprendre combien il lui a été difficile de produire quelque chose d’ « équilibré », (« balanced ») dans un contexte aussi instable, à savoir une guerre de position qui n’est désignée que par euphémisme. Ce texte, tout en étant poétique, est un exercice à visée argumentative destiné à convaincre son ami de l’inhumanité de la guerre.

Guy Braun, Morts, aquatinte, 2013.
L’extrait choisi, même s’il ne représente qu’une toute petite partie de la lettre, réussit à en donner l’esprit d’ensemble. Gringoire, cet anti-héros n’ayant à son actif aucun fait d’armes glorieux, y est perçu comme un héraut de la paix. Et on peut affirmer que ce texte est animé d’un tel souffle créateur qu’il faut éviter de le prendre « à la lettre » pour n’en garder que l’esprit. L’idée selon laquelle « la lettre tue mais que l’esprit vivifie » [18], est chère à Ford. Elle constitue l’un des ressorts habituels de son argumentation. Il l’a utilisée dans England and the English pour défendre l’oralité face au texte écrit, en s’appuyant sur les réparties humoristiques du paysan qui l’aident à supporter la dureté de son existence. Dans ce nouveau contexte, l’esprit transcende toujours la lettre, mais cette lettre, qui est le moyen de communiquer avec les autorités, représente pour Gringoire une missive susceptible – comme le dieu Hermès de l’Antiquité grecque faisant le médiateur entre la terre et le ciel – de rapprocher la base des instances gouvernementales. Sur le ton de la conversation entre amis, elle rappelle aux autorités françaises l’existence de cette unité de soldats anglais en évoquant le match de cricket qui s’est déroulé sous le feu des obus allemands, juste derrière le bois de Bécourt. Les vertus du jeu sont nombreuses : il permet à deux camps de s’affronter pour le plaisir et non pour tuer, et l’issue est plus joyeuse, plus fraternelle que dans une vraie bataille. Le jeu, tendance naturelle, guérit de la peur et procure l’oubli ; grâce à lui et à la protection d’un petit bois aux vertus régénératrices, les soldats anglais ont su oublier les tirs ennemis. Rien de tel que l’amitié, le jeu et la nature verdoyante pour revivre. Le lecteur peut rapprocher l’esprit de cette lettre du poème chanté à Jacques dans Comme il vous plaira :

Anglais As You Like It. Acte II, scène 5, Français As You Like It. Acte II, scène 5,
Under the greenwood tree
Who loves to lie with me,
And turn his meery note
Unto the sweet bird’s throat,
Come hither, come hither, come hither :
Here shall he see
No enemy,
But winter and rough weather.
Toi qui à l’ombre du sous-bois
Aimes reposer avec moi
Et sais mêler ton concert joyeux
Au doux chant de l’oiseau qui égaie ce lieu,
Viens habiter ce séjour avec moi (3 fois)
En ce lieu ne connaîtras
D’autre ennemi
Que l’hiver et le mauvais temps.
Who doth ambition shun [All together here] And loves to live i’ the sun,
Seeking the food he eats
And pleased with what he gets,
Come hither, come hither, come hither : Here shall he see
No enemy
But winter and rough weather.
Toi qui fuis les ambitieux et la cour,
Du grand soleil préférant la parure,
Cherches ta nourriture
Et te contentes de ce que t’offre la nature,
Viens habiter avec moi ce séjour. (3 fois)
En ce lieu ne connaîtras
D’autre ennemi
Que l’hiver et le mauvais temps. *
* Traduction française effectuée par mes soins


S’inspirant de son leitmotiv – « Here he shall see no enemy  » – Ford a choisi pour son livre de réminiscences le titre No Enemy. Amiens, serviteur de Jacques, exprime dans cette chansonnette sa philosophie du bonheur : pour ne connaître d’autres ennemis que l’hiver et le mauvais temps, il suffit de vivre au grand air, en profitant des bienfaits de Mère Nature, et d’apprécier son sort, sans nourrir d’autres ambitions. Pour raconter son expérience de la guerre, mais surtout pour convaincre le lecteur de l’aberration que constitue celle-ci, Ford a réduit le refrain à deux mots, « No enemy  », deux mots qui sonnent haut et fort pour mieux affirmer la valeur de l’amitié et de la fraternité. Cette formulation, à la fois elliptique et négative, combine trois techniques spécifiques de l’écriture fordienne, l’inversion, l’ellipse, et l’insertion de citations [19] (utilisées dans sa prose pour étayer son argumentation).
En affirmant la nécessité d’une vie simple, proche de la nature, l’homme évitera toute inimitié. Ainsi la guerre apparaît comme contre-nature. Or, les Tommies qui répètent à l’envi « Que voulez-vous... c’est la guerre » – ou plutôt « Ker wooley woo... say la gair [20] ! » du fait de leur accent – semblent la considérer comme inévitable. Si l’on en croit la poésie chantée de Shakespeare, tout conflit naît de l’ambition et de la cupidité humaines, des défauts dont l’empereur Guillaume II fournit la parfaite incarnation. La dernière partie de la lettre évoque l’inscription « Love to little Willy » [21] peinte sur les obus, une sorte de « jeu d’esprit » permettant de nier la peur, et d’ôter aux obus leur caractère surhumain. La guerre est souvent le fait d’un seul homme ; pourtant, en y regardant de plus près on s’aperçoit que le coupable désigné pour cette folie, l’Empereur Guillaume II, n’est pas le seul en cause. [22] Ce message qui semble tourner en dérision la puissance de l’empereur d’Allemagne vise à rappeler que les Anglais ont construit un an plus tôt le tank « Little Willie » qui va permettre de rendre le combat encore plus meurtrier. La folie belliqueuse humaine n’a pas de limites et chaque camp a sa part de responsabilité dans cette escalade de la violence. La teneur du message « Love to Little Willie » est volontairement ironique : il n’échappe pas au lecteur qu’un tel message n’est pas un témoignage d’amour adressé par des enfants à d’autres enfants. Pourtant Gringoire souligne le côté ludique et enfantin de ce geste qui fait des soldats de vrais enfants, pareils à des camarades dans une cour de récréation. Ces soldats sont souvent jeunes, et les sacrifier ainsi est criminel. En outre il s’agit d’êtres humains plein de ressources et d’amour, comme le montre leur goût du jeu et leur esprit fraternel. L’anecdote racontée par Gringoire exprime l’essentiel de la philosophie de Ford, persuadé que cette aptitude humaine à fraterniser et à rire ensemble dépasse l’horreur de la guerre.

Malgré les ossements et les chardons poussiéreux – la présence du chardon s’expliquant par les pertes subies par la division écossaise – les Tommies survivants transforment cette zone maudite en terrain de jeu. Ils ont donc trouvé à leur insu une thérapie, le jeu, qui leur permet d’oublier ce gâchis. [23] Pour ne pas tomber dans le tragique, l’auteur de la lettre pratique l’autodérision : ils ne sont pas de vrais joueurs et ils n’ont pour spectateurs que des mulets. Transformer les mulets en spectateurs revient à leur attribuer des qualités et des comportements quasi humains. Les mulets sont d’ailleurs – un peu comme les Anglais qui ne sont d’aucune race – des bâtards, puisque le mulet est un hybride entre le cheval et l’âne. Mais il présente un intérêt certain : il est résistant et se nourrit de chardons, des chardons ayant poussé dans un espace assimilé à un « no man’s land » [24], où personne n’est normalement autorisé à pénétrer sans risquer d’être abattu sans sommation. Si les bêtes sont presque devenues des hommes en prenant plaisir à regarder un match de cricket, par chance les humains ne sont pas devenus tout à fait des bêtes – même si la manière dont on les a parqués là témoigne du contraire – puisqu’ils ont inventé le moyen de transcender la mort et l’absurde de leur situation. De telles initiatives permettent d’espérer en l’homme : dans un contexte où hommes et bêtes se ressemblent, d’autres frontières peuvent tomber et entraîner l’adoption d’autres comportements et modes de pensée, tout aussi bénéfiques et novateurs. C’est pourquoi Gringoire, auteur de la lettre, tient à souligner que cette violation apparente d’un terrain réservé aux morts n’est pas un sacrilège. Bien au contraire elle met l’accent sur la capacité de l’homme à oublier la mort pour assurer le renouveau de la vie.

Cette partie de cricket n’est pas un match habituel dans lequel chacune des équipes cherche à gagner à tout prix : elle n’a pas valeur de compétition, elle n’est qu’un jeu, un divertissement supposé procurer l’oubli. Les battes et les balles sont différentes, les paniers improvisés, ce qui signale un changement dans les mentalités. Ce contexte particulier devrait permettre d’ajuster les règles ordinairement immuables : elles sont désormais « élastiques ». Arguant de ce contexte spécifique Gringoire plaide la cause des Tommies qui ont seulement voulu introduire un peu de joie, un peu d’humour dans ce paysage désolé. Utilisant la voix de Gringoire – et son texte – Ford se fait le chantre de l’humour anglais et du jeu qui ont « beaucoup fait pour [les] encourager... ». En ressentant le besoin de jouer sur ce terrain envahi de chardons, ses camarades n’ont pas commis un sacrilège. Ils ont seulement obéi à un impératif vital. Leur réaction est excusable car cette guerre d’attente les oblige à vivre littéralement sur un charnier, loin de chez eux et oubliés de tous, ce qui est difficilement supportable pour des êtres humains. En filigrane cette lettre – qui témoigne aussi du courage qu’il y a à vouloir perpétuer la vie dans un décor aussi funeste – incite son destinataire à prendre la mesure des pertes occasionnées, et à considérer la nécessité de mettre fin à ce conflit pour sauver les survivants qui ne demandent qu’à vivre.

Si Gringoire prétend avoir écrit une lettre « banale », le lecteur avisé connait bien le credo de Ford, persuadé que la meilleure poésie était celle du quotidien. Et parce que ce qui semble banal en apparence est souvent poétique, Gringoire incite le lecteur à prendre le temps de « recherche[r] cadences et d’assonances » : « Aujourd’hui je n’écris que des lettres longues, diffuses et banales. L’autre affaire [la recherche de cadences et d’assonances à la façon de Flaubert] demande trop de temps, de loisir, – de chance ! » Comme souligné plus haut, Gringoire est poète, même s’il n’a pas la chance de Flaubert : cette assertion nous incite à rechercher les effets que cet auteur cherchait à obtenir au moyen du gueuloir, en lisant son texte à voix haute. Si le sujet, « banal », porte sur les doléances d’un soldat rechignant à poursuivre la guerre, la lettre, elle, ne l’est pas, puisqu’elle dépeint un soldat sentimental : « Moi, je suis comme cela, j’ai senti comme cela, là-bas, derrière le bois de Bécourt, par un soir de juillet 1916 ». L’émotion qui l’a étreint devant un tel spectacle l’a conduit à écrire. Modèle du genre sentimental pour ses compatriotes, il peut leur apprendre à ressentir des émotions en s’inspirant d’un contexte réel, cette expérience vécue qu’il situe à la fois dans le temps, en septembre 1916, et dans l’espace, près du Bois de Bécourt.

Le mot « chance », dont la signification semble différer dans l’une et l’autre langue est utilisé ici pour évoquer la similitude de l’expérience vécue par les deux camps. En français contemporain « chance » renvoie à un heureux hasard, mais si l’on remonte à l’étymologie du mot on trouve qu’au XIIème siècle le mot insistait davantage sur la notion de « hasard », ou « az ’zhar : jeu de dés », soulignant le côté imprévisible d’un événement. Sa signification était alors proche du sens que l’anglais a conservé aujourd’hui, puisque le mot « chance » en anglais signifie « hasard ». Dans le contexte de la guerre, la chance du Français réside dans le fait que son pays « mène le jeu », et pourrait influencer la manière dont tombent les dés, une interprétation qu’on retrouve dans l’expression moyenâgeuse « donner la chance ». Sans doute l’Anglais, qui n’a pas la main, s’en remet-il complètement au « hasard ». Pourtant l’ironie, dans le contexte présent, veut que le mot « chance » signifie pratiquement la même chose pour les deux parties. En effet, la chance de survivre à ce conflit ou de conserver ses amis et camarades est infime pour le Tommy comme pour le Poilu, engagés dans une entreprise commune absurde. Etre devenu pratiquement français n’a pas enlevé à Gringoire sa nostalgie du pays, ce qui laisse entendre qu’il aimerait revoir un jour son pays, un souhait qu’il n’est pas certain de voir exaucé. Cependant, avec humour il souligne que les officiers anglais ont subi une métamorphose inespérée : alors qu’ils étaient collet-monté, ils ont définitivement oublié leur réserve habituelle, et manifestent désormais leurs émotions en donnant de la voix et du geste : « Nous avons crié, gesticulé, discuté, hurlé... nous les officiers anglais, mornes, taciturnes ! ». Ce changement présenté sous un jour positif, ne l’est peut-être pas pour le destinataire de cette missive, dans la mesure où les Tommies, prenant modèle sur les Poilus, pourraient à leur tour se révolter.
En forçant le trait Gringoire métamorphose l’Anglais en un Français presque caricatural, ce qui traduit un refus de sa part de sombrer dans le mélodramatique, et constitue un clin d’œil au fameux humour anglais, dont il n’est pas dépourvu. Tous les officiers anglais étant devenus des Français, Gringoire n’a pas échappé à cette transformation. Poussant la logique de cette métamorphose à son paroxysme, Gringoire se réclame de « l’Oncle Flaubert », une parenté qui fait tomber les barrières nationales et l’inscrit d’office dans une postérité prestigieuse.

Conclusion :

Derrière l’humour fordien se profile un sujet des plus sérieux : la guerre et son ignominie, et le message de paix de Gringoire, porte-parole de l’auteur. Une première fois, dans le courant de la guerre, en septembre 1916, il adresse une lettre aux autorités françaises montrant la barbarie de cette guerre de position qui oblige des soldats à réinventer le cricket sur un terrain qui n’est autre qu’un charnier. Une deuxième fois, en 1919, il témoigne à titre personnel sur son expérience d’officier pendant la première guerre mondiale, et l’écriture de ce récit devient pour lui une thérapie. Dans les deux cas l’écriture semble être la panacée universelle pour les souffrances traversées. Faire connaître son ressenti par rapport à une telle expérience doit permettre d’envisager la mise en place d’un processus qui garantirait la paix à long terme. En 1916, après deux ans de combats, on aurait pu mieux évaluer la situation globale et l’engagement des Britanniques dans ce conflit. Mais il n’en fut rien. En 1919, ce match hors du commun est prétexte à exprimer de nombreuses vérités en filigrane sur la collaboration franco-britannique et sur la guerre en général. Que les Tommies aient revu les règles du jeu de cricket aurait pu inciter les hautes instances du Ministère de la guerre à revoir leur propre mode de fonctionnement. Or, la situation de Gringoire en 1919 montre que cette lettre n’a guère été suivie d’effets : il aura fallu deux années supplémentaires, et davantage de victimes, pour que la signature de l’Armistice intervienne. Avec le recul Gringoire a placé cette partie de cricket mémorable au cœur de sa réflexion pacifiste, suggérant que le changement des règles de fonctionnement du cricket instauré par ces joueurs spontanément devait servir de modèle aux gouvernements futurs pour réussir à s’entendre entre eux sur une base fraternelle. Gringoire et l’auteur signifient ainsi au lecteur qu’il existe des circonstances où la souveraineté du peuple devrait pouvoir s’exercer. Si l’on avait confié aux combattants de chaque camp le soin de décider de leur sort, leur décision aurait été sage. Ils auraient voté l’arrêt des combats. Au lieu de quoi ils ont confié leur destinée à des instances dirigeantes qui ont décidé de poursuivre la guerre parce qu’ils n’étaient pas directement au feu et de ce fait elle ne revêtait pas la même réalité pour eux.

Si Ford s’est inspiré des idées de Kant sur la « paix perpétuelle » c’est qu’il avait conscience comme lui de ce que l’homme possède une tendance à dominer et à s’imposer par la force. [25] Comme lui il croyait possible d’obtenir la paix par la diplomatie, par « l’entente cordiale » et le commerce entre les peuples, le développement de « l’esprit commercial [étant] incompatible avec la guerre, et qui tôt ou tard s’empare de chaque peuple. [26] » Plus largement Ford fonde sa croyance en la paix sur l’intelligence pratique de l’Homme, capable d’adapter ses desseins au contexte grâce à ses qualités et grâce à ses défauts. Ne cite-t-il pas Machiavel en modèle dans son essai England and the English, faisant de cet homme du peuple un sage et un habile rhéteur ayant osé donner des règles de conduite à ceux qui gouvernent ? L’intime conviction de Ford est que l’homme du peuple est suffisamment intelligent pour connaître son intérêt, et que ce machiavélisme pratique doit l’aider à obtenir rapidement le « Souverain Bien » [27] en politique et à élaborer de nouvelles règles de paix, pour peu qu’on l’éduque. C’est pourquoi son jardinier à la main verte est aussi un poète-philosophe-écrivain, capable de gouverner sa vie d’un trait de plume.

Derrière l’idée d’une paix durable se profile l’idée de l’Europe, car la paix fut la première motivation du projet européen. Husserl, décédé un an avant Ford Madox Ford, a cru lui aussi en cet idéal raisonnable d’une « Europe unie et pacifiée », se traduisant par « une marche de la vie vers plus loin qu’elle-même » [28]. La lettre adressée par Gringoire à un Commandant de l’Etat-Major français met en évidence comment l’auteur compte « rendre la plume plus efficace qu’une [baïonnette]. [29] En écrivant l’auteur réconcilie le rêve et la réalité, comme cela se produit dans le jeu, pour imaginer la paix. Il affirme qu’elle peut se construire sur des aptitudes humaines telles que l’esprit fraternel, l’amour des Belles-Lettres et l’aspiration de chacun au bonheur au sein d’une communauté juste. On peut voir ce modèle comme une recréation utopique de la polis grecque proposée chez Aristote. Mais sa croyance repose sur des données pragmatiques. L’esprit européen existe puisque les nations européennes possèdent une histoire, un écosystème et un tronc linguistique indoeuropéens communs. En mettant l’accent sur la culture et la situation stratégique communes de cet espace, on pourrait en raviver l’esprit pour fonder une Europe unie [30]. Et cette entité supranationale pourrait, en cas de conflit, agir en tant qu’arbitre sur la scène internationale et garantir un équilibre politique mondial augurant de la paix perpétuelle.

Notes

[1Kant. Emmanuel. Projet de paix perpétuelle. Paris : Vrin, 2002.

[2Edgar Jones et Simon Wessely. Shell Shock to PTSD : Military Psychiatry from 1900 to the Gulf War New-York. Psychology Press 2005. p 8. A.B.R. Myers était chirurgien en second dans les Coldstream Guards en 1870 ; il s’est intéressé aux désordres cardiaques ressentis par les soldats suite aux épreuves traversées. Jacob Da Costa, médecin aux Etats-Unis, avait observé des symptômes similaires touchant des fantassins ayant combattu pendant la guerre de Sécession. Il s’aperçut ensuite que le phénomène touchait plus largement tous les soldats. Leurs études servirent de point de départ aux travaux sur le PTSD

[3« That is to say it did teach us what a hell – what a hell ! - of a lot we can do without ». Ford. No Enemy. Manchester.
Carcanet Press Ltd, 2002. p 52.

[4« The first thing is brains ; and the second thing is brains ; and the third thing is brains. Do you understand ? »
Ibid, page 10

[5Cet exemple est cité dans England and the English Manchester, Carcanet Press Ltd, 2003. A Londres les
antagonismes sont visibles à l’oeil nu, en fonction de la tenue vestimentaire de chacun : d’un côté les cols blancs des
employés, essentiellement à l’ouest, de l’autre les cols bleus des manœuvres, à l’est. .

[6Dans son livre publié en avril 1916 en hommage à Gaudier, Pound évoque une lettre reçue de lui où il explique
pourquoi la baïonnette du soldat a été nommée familièrement « Rosalie » : « Perhaps you ignore what is Rosalie ? It’s
our bayonet, we call it so because we draw it red from fat Saxon bellies ». (« Peut-être ignores-tu ce qu’est Rosalie ?
C’est notre bayonnette ; nous l’appelons ainsi parce qu’elle est rougie par le sang des Saxons que nous avons
transpercés. ») Pound. Gaudier-Brzeska. (New York : New Directions, 1974), 63.

[7Ford Madox Ford. No Enemy, op. cit, page 7.

[8Fredéric Manning. Nous étions des hommes. Paris : Phébus 2002. Traduit du roman anglais Her Privates We. (1929).

Manning et Ford se sont bien connus puisque le premier, poète australien, fut publié par le second dans « The English
Review » dont il fut l’éditeur. « Her Privates We » renvoie à l’extrait de Hamlet suivant : « Dans les parties secrètes de
la fortune ? Oh ! Rien de plus vrai : c’est une catin... » Shakespeare. Hamlet. Acte II, sc. 2

[9Ayant lu Tolstoï Ford a pu apprécier l’existence de l’homophonie en langue russe pour le deuxième terme du titre du roman, traduit par « paix » en français (en russe « paix » se prononce comme « monde ») ce qui donne à ce roman une valeur universelle, et fait de son titre un « titre à clef ». Et il aura apprécié cette fresque historique célébrée pour la finesse de ses analyses psychologiques, dans laquelle le romancier russe montre que l’homme peut dépasse l’horreur de la guerre par le rêve. (Cf le rêve de Nicolas à la fin du roman).

[10Dans Morphologie générale des organismes (1866), Haeckel désignait par ce terme « la science des relations des organismes avec le monde environnant, c’est-à-dire, dans un sens large, la science des conditions d’existence. » Il est presque certain que Ford avait eu connaissance des travaux de ce biologiste allemand pro-darwiniste.

[11Voltaire. Candide ou l’optimisme. Chapitre XXX. En réponse à Pangloss qui lui explique que « Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles [...] » Candide répond : « - Cela est bien dit, mais il faut
cultiver notre jardin ».

[12Dans England and the English. Manchester, op. cit. pages 182-84, Ford donne des exemples concrets de l’humour paysan, qui permet le renouvellement de la langue. (The Heart of the Country, Livre II, chapitre 4).

[13Le dogme chrétien envisage un monde figé, dominé par un Dieu éternel. En revanche, dans l’optique fordienne, la puissance humaine s’exerce horizontalement, dans sa dimension citoyenne et associative. Et il pense la vie comme dynamique, ce qui rend caduque l’idée d’un Dieu tout puissant et immuable.

[14On trouve la trace de ce proverbe anonyme à partir du XVIIIème siècle, un siècle qui paradoxalement a vu naître la notion d’individu.

[15E. Pound. The Cantos. Revised edition, (London : Faber 1981) p.525

[16R. Rolland « Au-dessus de la mêlée », paru dans le Journal de Genève, supplément, 22 septembre 1914.
<http://www.letempsarchives.ch/Default/SCripting/ArchiveView.asp skin=LeTempsFr&AppName=2&BaseHref=JDG/1914/09/22&PageSize=3&enter=true&Page

[17Those [… ] landscapes became part of his immediate self. ’They will probably remain part of myself to the end of my
life [...] » (No Enemy, op. cit., chap IV, page 27)

[18La parole biblique stipule que « la lettre tue mais que l’esprit vivifie », (« The letter killeth but the spirit giveth life »). Avec cette expression, citée à plusieurs reprises dans England and the English, Ford ne cesse de jouer sur les mots « lettre » et « esprit » en les opposant. Il faut l’entendre dans le sens spinozien, soit ne jamais prendre les choses « au pied de la lettre », une erreur commise par toutes les religions. C’est seulement en dépassant la lettre, en maniant l’humour et en étant poète, qu’on pourra trouver le bonheur, comme exprimé par Spinoza dans son Traité théologico-politique (1670) (Paris : P.U.F., 1999)

[19La technique de l’ellipse est chez Ford omniprésente. Thomas Hardy avant lui avait utilisé ce procédé combiné avec l’art de la citation. Non content de s’inscrire dans une parenté avec Shakespeare, Ford prend soin de retracer une parenté avec Hardy. En effet le premier vers de la poésie chantée extraite de As You Like It « Under the Greenwood tree… » est aussi le titre du roman pastoral publié par Thomas Hardy. Thomas Hardy, Under the Greenwood Tree.
London : Wordsworth Editions Ltd, 2004

[20F. Manning relève lui aussi ce tic de langage chez les Tommies, qui exprime une certaine acceptation fataliste. Du moins est-ce ainsi qu’il l’interprète : « C’est la guerre, disaient-ils avec une résignation proche de l’apathie : car toute personne de bon sens sait que la guerre est une des forces de la nature et qu’on ne peut ni la prévoir ni la contrôler » F. Manning. Nous Etions des hommes. Paris : Phébus 2002, p.161.

[21Gringoire écrit à propos de « cet humour âcre et plutôt triste » qu’« il est peut-être la qualité souveraine du Tommy anglais. » Et il ajoute : « Car inscrire sur un obus qu’on va lancer contre les Boches les mots ’Love to little Willie’ peut paraître stupide, shocking à des gens qui n’ont jamais été là-bas. Mais la psychologie humaine est très compliquée […] » No Enemy, op. cit., p.153. (Chapitre « Envoi ». Lettre de Gringoire en français insérée à la fin du livre.)

[22Cependant, à propos de la guerre, un thème évoqué régulièrement dans England and the English, Ford rappelle
qu’elle est presque toujours le fait d’un seul homme, qu’il s’agisse des ambitions guerrières de Guillaume le
Conquérant, d’Henry VIII, de Guillaume d’Orange, ou des exactions commises par le gouvernement Edouardien
contre les Boers pour permettre à l’Angleterre d’assouvir ses besoins expansionnistes en Afrique du sud.

[23Freud fut l’un des premiers à vérifier dans ses travaux qu’on pouvait guérir les névroses par le jeu, et ce dès 1909.

[24La présence des chardons suggère que le terrain de cricket est un « no man’s land ». Si les hommes jouent c’est
que le conflit s’enlise parce qu’on est dans une guerre de position. Historiquement telle est bien la situation aux
alentours de septembre 1916, date à laquelle est rédigée cette lettre. Utilisée dans son sens figuré, l’expression renvoie
à un sujet tabou ou pour lequel personne ne veut prendre de décision. Si Gringoire ne commente pas l’impasse de la
guerre explicitement, cette zone jonchée d’ossements humains et plantée de chardons est suffisamment éloquente
pour interpeller le destinataire de la lettre.

[25« La guerre, cependant, n’a pas besoin d’un motif déterminant particulier, mais elle paraît greffée sur la nature humaine. » (E. Kant. Projet de paix perpétuelle. Paris : Vrin, 2002) p. 73.

[26Ibid, pp. 81-83.

[27Cette expression est utilisée par Kant dans : Metaphysik der Sitten, cité par Philonenko dans Essai sur la philosophie de la guerre. Paris : Vrin p 49.

[28Je cite ici les propres mots de Jean-Marc Ferry invité par R. Enthoven à participer à son émission « Europe » du
26/01/2014 sur Arte philosophie

[29En référence à « La plume plus puissante que l’épée », une expression empruntée à Bulwer-Lytton tirée de sa pièce
Richelieu, (« sous la férule des puissants, la plume s’avère être un instrument plus puissant que l’épée » : « Beneath
the rule of men entirely great, the pen is mightier than the sword »). Edward George Earle Lytton Bulwer Lytton
(1803 – 1873) fut aussi romancier, poète, dramaturge et politicien anglais. Son œuvre fut immensément populaire. Il
est à l’origine de nombreuses expressions en langue anglaise, encore fréquemment utilisées aujourd’hui. « Mightier
than the Sword » est le titre choisi par Ford pour l’un de ses recueils d’essais sur des hommes littéraires : Mightier
than the Sword
(1923). Charleston (South C., USA) : Nabu Press, 2011

[30Lire dans Revue Temporel N° 16, avril 2013, F. Couécou. « Les Figures de l’arbre... » comment Ford voyait
l’Europe : comme une seule et même terre, s’étendant depuis le berceau de la Mésopotamie jusqu’à l’Atlantique, sans
frontières autres que les frontières géographiques naturelles. Culturellement et linguistiquement parlant, cette vision
des choses est logique puisque les Celtes, partis du Moyen-Orient, ont émigré vers l’Europe de l’Ouest qu’ils
occupent depuis plusieurs millénaires. (Cette théorie est aussi celle de George Dumézil).


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