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Ford Madox Ford, England and the English. Replacer l’autre au cœur de la littérature, par Fabienne Couecou

22 septembre 2013

par Fabienne Couecou

Replacer l’autre au cœur de la littérature pour mieux vivre ensemble dans un monde meilleur.

Ford Madox Ford, England and the English [1] :


S’ouvrir à l’autre, s’intéresser à autrui ne sont pas des qualités largement répandues dans l’Angleterre édouardienne du début du XXème siècle. Très égocentrique, voire ethnocentrique, le peuple anglais domine le monde et lui impose sa culture et sa langue. L’exemple de leur conception de l’assimilation en matière d’immigration est significatif. A Londres ils font de l’étranger un pur produit anglais, sans saisir l’opportunité qui leur est faite de s’enrichir au contact de l’autre. Et on est bien loin d’y trouver la capitale cosmopolite que Ford appelle de ses vœux. Ford Madox Ford, étranger lui-même par son père, regrette que l’Angleterre ne soit pas un creuset et donne l’exemple des Parsis, descendants du berceau mésopotamien, qui ne suscitent aucunement la curiosité du Londonien : « Cette ville [Londres], semble-t-il, transforme les Parsis en Londoniens, mais nous rend, nous les Londoniens, complètement indifférents aux Parsis, Kaffirs, pickpockets ou hommes de génie que nous pouvons croiser dans ses rues. Parce qu’elle est si vaste elle gomme leurs particularismes et atténue toute forme d’intérêt à leur égard (Ford 2003, 88). Cette indifférence vis à vis de la culture de l’étranger est typique de l’Angleterre, un pays où ce dernier doit faire oublier ses origines. A moins de devenir célèbre il ne sera vraiment anglais. C’est ainsi que Nelson, Disraëli et bien d’autres ont été adoubés anglais sans qu’on songe jamais à évoquer leurs origines. La vérité est que sur cette nouvelle « Ile des bienheureux [2] » on ne s’intéresse pas plus à son prochain qu’à son voisin.

Face à ce constat la trilogie England and the English, et l’ensemble de l’œuvre fordienne repose sur l’idée que s’intéresser à l’autre est pour l’homme le meilleur moyen de trouver sa véritable identité et de repenser la littérature et le monde. En revisitant l’idée chrétienne de la vie comme chemin de « passion » il libère peu à peu son héros, un citadin qui retourne à la campagne, du poids de la religion anglicane et lui fait découvrir, au détour des voies de communication anglaises et grâce aux hasards de la rencontre, le goût de la liberté, le plaisir des sens, et enfin la joie de vivre et de penser la vie autrement. Cette quête identitaire passe par la rencontre avec autrui qui sert de révélateur. Le citadin devenu paysan – et même paysan poète – réussit à s’enrichir personnellement dès lors qu’il est capable de « désintéressement ». Cette qualité signifie qu’on est capable d’oublier son ego pour penser à autrui ; là est la vraie générosité. L’expérience du terrain lui permet de comprendre qu’il est, comme tout individu, avant tout un être sociable, ne pouvant construire sa vie en dehors du groupe. L’entraide est non seulement essentielle à la construction identitaire de l’individu, elle constitue la garantie d’une vie en société harmonieuse. Au « Dieu est mort » de Nietzsche [3] l’auteur substitue l’idée que Dieu est en l’homme. C’est en prenant soin de l’autre et en aimant son prochain que chacun pourra se construire et construire une communauté d’esprit fondée sur « des convictions pratiques communes » [4], sur un projet permettant de mieux vivre ensemble.

Pour réussir à comprendre l’autre le sujet doit opérer une métamorphose radicale en retrouvant l’homme naturel qui est en lui, susceptible d’appréhender l’autre et sa différence. La démarche passe par le don de soi qui seul garantit l’échange. Telle est l’expérience faite par le citadin-narrateur lorsqu’il s’installe à la campagne.
Fort de cette expérience l’auteur derrière son narrateur réussit à se penser « Soi-même comme un autre » [5] dans et par l’écriture, en envisageant celle-ci du point de vue de la réception du lecteur. Le corollaire de ce nouvel « altruisme » sera la renaissance de l’inspiration et la fondation d’un nouvel espace commun à la richesse insoupçonnée. En argumentant à partir du texte, c’est à dire en partant de l’analyse du vocable de l’altérité spécifique à l’auteur, nous avancerons l’idée que sa « République des Lettres » est assimilée pour lui à une Eglise nouvelle à caractère universel, puisqu’elle a pour ambition de rassembler tous les hommes.

Métamorphose du sujet et don de soi : de l’altérité à l’altruisme

Pour tendre vers autrui il faut d’abord soi-même devenir autre, considérer cette
autre partie de soi qui est invisible. Cela ne se fera pas sans efforts, ce dont témoignent la progression du texte qui insiste sur la gradation du changement. C’est donc à l’issue d’une série de métamorphoses successives, qui se produisent à l’occasion de nouvelles rencontres, que s’effectue la transformation. La clé de cette transformation semble être l’humour qui est une manière de prendre de la distance par rapport à soi : le citadin-narrateur considère ses défauts en se comparant à divers animaux. Le changement repose aussi sur l’oubli de soi, qui implique qu’on s’intéresse (sincèrement) à l’autre en étant « désintéressé ». C’est à cette seule condition que fonctionnera la magie de la rencontre avec ses semblables. Qu’ils soient religieux, poètes, scientifiques ou politiques, les personnages ayant fait don de leurs lumières foisonnent dans le texte : St Martin, St Jean, fondateur de l’ordre hospitalier, mais aussi Carew, poète, dont le nom se prononce comme Care, qui fut quelqu’un prenant soin des autres, défendant par exemple la cause des femmes... On trouve même parmi eux des personnages populaires comme Dick Whittington [6] qui a légué sa fortune au profit d’une société de bienfaisance destinée à soulager la misère des pauvres de Londres. La liste de ces bienfaiteurs de l’humanité est longue, et assez hétéroclite. Cela est dû au fait que Ford, pour mieux donner à son lecteur une idée de ce qu’est la civilisation humaine et de ce qui a fondé notre humanité depuis toujours, n’hésite pas à remonter le cours du temps pour trouver « la source ». Clerkenwell, qui est aujourd’hui un quartier de Londres fut le lieu qui accueillit le Monastère abritant les frères de l’Ordre de St Jean avant le Schisme d’Henry VIII, et ce nom toponymique témoigne de l’existence d’une source à cet endroit. Comme cette source est aujourd’hui souterraine à Londres il incombe à l’auteur de faire ressurgir certains événement oubliés. Métaphoriquement elle correspond aux sources de l’inspiration auctoriale, représentées par les neuf muses de la mythologie grecque [7]. Et il ne fait aucun doute qu’elle évoque symboliquement la racine du mal en Angleterre : Henry VIII, négligeant de considérer l’importance du travail réalisé par les religieux en Angleterre, a décrété la suppression de tous les monastères du pays, parmi lesquels se trouvait l’Ordre Hospitalier de St Jean pratiquant les bonnes œuvres dans le pays. L’auteur qui fait connaître ces faits oubliés agit pour le compte du bien. La dualité est constitutive de la nature, ce qui explique la teneur du texte qui met souvent en présence des forces antithétiques. C’est en dépassant cet antagonisme de base, en refigurant le monde dans toute sa complexité que l’auteur retrouve ses lettres de noblesse grâce à son texte. Le Monastère de Clerkenwell est un bon exemple de la complexité des choses ; ce lieu, d’abord forteresse de défense militaire rejoignit l’Ordre de Saint Jean de Jérusalem dès le XIIème siècle. Chacun peut s’améliorer comme l’attestent l’expérience du narrateur-citadin qui, grâce à ses qualités métamorphiques, oubliera ses maux pour devenir altruiste et soutenir les déshérités, un travail « herculéen ».

Pour que le multiculturalisme devienne une réalité et qu’il n’y ait pas domination d’un individu ou d’un groupe d’individus sur un autre, pour que la magie fonctionne, dans la vie comme dans la littérature, il faut composer, combiner, réussir à fabriquer un type hybride. Sur le plan sociologique ce sera l’Homme moderne du futur, qui intégrera l’expérience passée, les découvertes du présent et les besoins du Futur ; sur le plan de l’écriture c’est le texte qui se modifie à l’envie et, dépassant les frontières de genre, est à la fois, roman, essai, poésie, et se décline sur un mode transdisciplinaire intégrant des données historiques, ethnologiques, sociologiques, politiques, linguistiques, psychologiques... C’est en se plaçant dans un espace-temps – signalé dans le texte par les deux tournures « esprit du temps » et « esprit du lieu » – que l’individu, comme le texte, pourra se penser comme un corps et un esprit en mouvement, saura réfléchir avec son cœur, et se définir non pas contre l’altérité mais par elle. C’est en partageant sa « conviction propre » avec son lecteur, en se présentant un individu semblable à lui, c’est à dire pourvu de défauts et de qualités, que tous deux trouveront un terrain d’entente. Grâce à cette éducation il espère ne pas être jugé par autrui. La Qualité d’humain consiste précisément à être agité de passions qui parfois nous gouvernent. Pourtant chaque défaut a son côté positif tandis que toutes les qualités ne sont pas bénéfiques. C’est grâce à la curiosité qu’on réussira à se perfectionner, à mieux connaître et se connaître, à s’intéresser à autrui, car, sans elle, il n’y a pas de générosité possible. Par contre, le sentiment de la faute inculqué par la religion anglicane ne permet pas de s’ouvrir sur autrui : au contraire il nous incite à nous renfermer sur nous-mêmes et nos maux. E trop de tempérance nuit à la sociabilité du sujet : c’est en côtoyant les autres qu’on réussit à progresser. Et c’est pourquoi la littérature, en sensibilisant le lecteur à autrui, augment sa capacité à s’identifier à l’autre, et développe l’imagination. En lisant Homère, par exemple on sera tout à la fois Agamemnon, Achille, Ulysse, et on bénéficiera de l’expérience de chacun d’entre eux et on profitera de l’enseignement qu’ils en ont retiré.

Dans l’utopie fordienne les étrangers se sentent unis dans l’intimité d’un « lieu où ils se restaurent », (« a place of refection » - Ford 2003, 111) c’est à dire dans une auberge où leurs projets peuvent être discutés, en se rapprochant d’un idéal de partage cher à leur cœur. Dans ce lieu magique se vérifie la valeur performative de la parole ; en fait ils sont si proches de la langue adamique que l’endroit peut être comparé à une Babel idéalisée n’ayant jamais connu la malédiction divine racontée dans la Bible, une Babel conviviale : « […] dans l’abri de cette Babel ils bavardaient à propos d’un Eldorado susceptible de se réaliser après-demain – et avaient le sentiment que les Cyclades embrumées étaient comme à portée de main. » (Ford 2003, 111). Le rêve permet à chaque individu de penser l’action. En outre il le transforme en un homme à part entière, un homme pragmatique capable d’envisager tous les possibles qui s’offrant à lui selon sa nature profonde. Ford le nomme homo capax. Cet homme capable ne subit plus sa vie, n’est plus mélancolique ou pessimiste. Il se pense comme un homme citoyen actif, imaginatif, et utile à son prochain, et surtout il a confiance en l’avenir, persuadé que l’utopie peut devenir réalité, et que la vie fait sens s’il croit en elle. Faire de l’utopie une réalité pour l’Angleterre et pour le citoyen du monde est bien ce qu’un More [8] avait pensé. S’il a été incompris de Henry VIII, d’autres ont poursuivi son œuvre, comme Erasme, Shakespeare, et bien d’autres. En s’inscrivant dans cette lignée humaniste Ford fait de la rencontre avec ses frères humains des « instants » privilégiés (« moments » Ford 2003, 165-66) qu’on peut connaître grâce au livre, à la conversation, où dans la relation sexuelle : « Les livres, la conversation à bâtons rompus nous mettent en contact avec l’esprit de nos semblables ; nous pouvons en en jouir festivement ou paresseusement sans qu’il soit besoin d’entrer en concurrence ou de faire des efforts » (Ford 2003, 165). A l’opposé la chasse – c’est à dire la relation sexuelle – met en contact deux bêtes au comble de l’excitation. Ces trois activités sont perçues comme naturelles, tout comme l’odeur de l’herbe, le bruit du vent, la forme des nuages ou le grand calme propre à l’heure de midi, « toutes ces choses qui apaisent l’esprit et rendent sacrées les heures passées par le naturaliste. » (Ford 2003, 166)

Rembrandt van Rijn (1606 - 1669), Philémon et Baucis, 1658, huile sur bois, 54,5 x 68,5 cm., The National Gallery of Art, Washington.
Finalement la rencontre avec l’autre est « sacrée », et une notion complexe qui intègre la violence, car, selon René Girard « La violence se trouve au cœur du sacré, dont elle est l’âme secrète. [9] »Cela se vérifie dans le mot « conquête » (« conquest ») qui dans le texte renvoie au conflit et à la mort, mais aussi à l’amour, source de vie. C’est pour pacifier la rencontre qu’il faut inventer une musique, celle du conte, susurrée dans une langue douce et amie, pour raconter ses maux. C’est là que l’histoire inverse l’Histoire guerrière en magnifiant le désir de paix de l’homme, comme le fait Ovide dans le conte Philemon et Baucis, qui imagine la métamorphose d’un couple homme-femme en deux arbres de paix différents et complémentaires. [10] L’ouverture sur l’autre débouche sur l’idée que les hommes doivent faire corps pour mieux fonder une communauté d’esprit. Cela est rendu explicite grâce à l’importance du corps grâce auquel nous sommes des êtres sentants et pensants. C’est pourquoi le lexique du corps est omniprésent dans le texte, qu’il s’agisse du pied ou de la jambe, ou de l’œil. On note aussi l’existence de termes récurrents comme « voisin/age » (« neighbour/hood »), « corps politique » (« body politic ») ou encore « fraternité » (« brotherhood »). D’autres expressions telles que « l’ esprit de corps » (en français dans le texte) propre à réunir symboliquement le corps et l’esprit, ou encore « vue de l’esprit » (« the mind’s eye »), empruntée à Shakespeare, illustrent le fait que le corps et l’esprit ne font qu’un. L’homme bipède est un animal privilégié ayant deux pieds sur terre et la tête dans les nuages. Comme l’arbre il synthétise l’union du ciel et de la terre. Cependant il est essentiel de définir son humanité du bas vers le haut, et non du haut vers le bas, car son assiette passe par les pieds qui sont au contact de la terre ; et il faut garder à l’esprit le fait que sa nature de terrien est commune à tous les hommes. Le narrateur citadin devenu paysan comprend que, même s’il est condamné à retenir les cieux, il est un géant, fils de la terre, et à ce titre il doit entretenir avec elle un lien particulier ; en gardant le contact avec elle il peut se ressourcer et redevenir créatif [11].

Au lieu de se concentrer sur leurs différences les humains doivent considérer leur socle commun : ils sont tous terriens et tous sont de « pauvres mortels » [12]. Tous aiment et souffrent. Tous ont besoin de consolation. Tous reçoivent des impressions consciemment et inconsciemment. Si la raison et la conscience leur sont accessibles, l’inconscient est beaucoup plus mystérieux, comme un autre en eux. L’auteur en appelle à cet inconscient collectif reposant principalement sur les principes d’amour – au sens spirituel, mais aussi concrètement réalisé dans l’entraide, le don de soi, l’empathie, le souci de la santé et du bien-être d’autrui – et de justice, – générant des sentiments tels que la pitié, la tolérance, le sens de l’injustice – pour fonder sa nouvelle esthétique. C’est dans le chapitre « Conduct » de The Heart of the Country qu’est rappelé un principe de base : « Ne jugez pas, pour ne pas être jugés. [13] En jouant sur l’inconscient collectif humain et sur ces principes l’auteur peut susciter des émotions permettant au lecteur de s’identifier à ses personnages. Ce terreau est un terrain d’entente susceptible d’aider les hommes à mieux se comprendre et à définir des buts communs. L’émulation que Ford définit comme le désir qu’a l’homme de s’élever et d’élever son prochain – résultant non pas de l’esprit de compétition cher aux Anglais, mais de la soif de connaissance – est essentielle dans les rapports humains, et elle constitue même l’un des ressorts principaux de son éthique de l’altérité. [14] Le désir de connaissance pousse l’individu à agir, mais aussi à se poser des questions sur son propre passé et sur l’histoire de sa communauté. De cette double réflexion découle une ligne de conduite pragmatique servant à construire le présent et l’avenir.

« Soi-même comme un autre » [15]

Au lieu de penser l’écriture du seul point de vue de l’écrivain Ford raisonne à partir de l’autre, le lecteur, et affirme que les livres sont écrits pour Lui : « Posons comme axiome de départ que les livres sont écrits pour le Lecteur ; que les livres devraient être écrits pour le Lecteur : et qu’ils devraient l’être pour le Lecteur, et pour personne d’autre. » [16] Cette affirmation véhémente extraite d’un article écrit à Paris en 1924 pour la Transatlantic Review correspond à un credo développé par l’auteur dès le début de sa carrière et tout au long de sa vie.

Mais la plupart des écrivains ne partagent guère ce souci de toucher un large public, et surtout pas ceux qui composent l’ « Intelligentsia », désireux de « rendre la littérature aussi difficile à ingérer que possible », et de « faire peser la chape de son autorité sur un monde illettré ». Selon Ford, face à ce fléau les Arts sont : « la seule agence civilisatrice qui fût à l’œuvre de nos jours comme elle l’a été dans la période obscurantiste du Moyen-âge. » [17] car eux seuls sont capables de mettre le prochain à la portée de tout un chacun. Que ce prochain soit une « brute épaisse » (« a brute beast ») n’a pas d’importance. L’essentiel est qu’on réussisse à développer des sentiments de sympathie et de tolérance, et à laisser de côté la « brute épaisse » qui est en soi.

Pour autant l’auteur ne se pose pas en « moraliste ». L’Art, qu’il qualifie de « processus humanisant » ne présente aucun des inconvénients inhérents à tout système moral. Car la morale, tout en prétendant développer des qualités humaines, ne fait qu’accentuer de nombreux défauts. L’auteur donne l’exemple de la morale victorienne dont les effets sur l’homme ont été désastreux : en préconisant le travail, l’économie, la sobriété et la modération elle a fini par déifier l’argent au détriment de tout autre enrichissement. Pour remédier à cela l’artiste – et l’écrivain – a la prétention de partager avec ses semblables sa connaissance d’autrui, ce qui est le seul moyen de garantir la compréhension mutuelle et la paix entre les hommes.

L’ambition de l’écrivain en matière d’écriture est de faire la lumière, de rendre les choses claires. Avant tout, son but est de clarifier l’homme aux yeux de ses semblables : le but de l’Intelligentsia est d’éradiquer toutes les illuminations, à l’exclusion de celles qui rendent leur classe plus attrayante, et elle seule. [18]

Comme on le voit la création artistique est pensée comme un processus mélioratif qui touche à parts égales le lecteur et l’artiste ; mais Ford va plus loin encore, puisqu’il pense l’Art comme le moyen de contrer l’Intelligentsia, une sorte de caste utilisant son énergie pour renforcer le pouvoir de ses membres sur le reste de la communauté, dont l’objectif est de maintenir l’autre partie de la population dans l’ignorance. En lieu et place il propose les lumières de la connaissance pour tous, et une plus grande égalité entre les hommes, se matérialisant dans et par le processus réflexif de la lecture/écriture, lequel délimite une communauté d’esprit apte à faire tomber les barrières sociales.

Ce passage a été choisi par ce qu’il révèle l’esthétique fordienne concernée par l’idée qu’il faut développer un nouveau rapport à l’autre, l’étranger, le pauvre, celui qui ne compte que sur la force de ses bras pour vivre. Il affirme que « la capacité à comprendre ses semblables » est bien le point de départ de la civilisation. (« lead[s] to civilization »). Cette aptitude à comprendre l’autre, à littéralement « se saisir de l’autre par la pensée », doit permettre d’harmoniser la vie quotidienne en Angleterre et de gommer les différences entre les habitants des villes et des campagnes, entre les cols bleus et les cols blancs, entre les londoniens de l’Est et ceux de l’Ouest, entre les riches et les pauvres. Idéalement cette compréhension se répercutera à tous les niveaux, et pour ce qui est de la politique extérieure, elle pacifiera les relations entre les colons et les peuples colonisés qui pourront intégrer leurs préoccupations et modes de vie. Il faut dire que jusqu’ici les colons anglais ont purement et simplement importé leur culture en faisant fi de celle d’Autrui qui n’était qu’un sauvage à leurs yeux. Aux Marquises cela a généré des indigènes « préférant le gin à un anthropophagisme modéré », « ayant embrassé la monogamie qui leur a apporté les maladies vénériennes de l’Occident » , alors qu’auparavant ces gens ne connaissaient ni tabous sexuels ni maladies. Ford explique avec humour que la faute en revient aux capitaines de bateaux qui ont gâché ce paradis malgré leurs « bonnes intentions », et surtout à Charles Kingsley [19] et Samuel Smiles, [20]deux Anglicans convaincus dont ils suivaient les préceptes.

Avoir recours à la morale ne sert souvent qu’à renforcer l’intolérance et l’incompréhension : d’ailleurs la morale anglicane n’a pas vraiment contribué à civiliser ces populations, pas plus que celle des Marquisiens n’a su aider ce peuple pacifique à conserver son mode de vie. Ford dans England and the English donne l’exemple de Savonarola, prédicateur et réformateur italien aux penchants moralistes qui institua une dictature théocratique à Florence de 1494 à 1498 et fit brûler de nombreuses œuvres d’art de la Renaissance après les avoir déclarées impies. Comme la religion la morale, selon Ford, relève du dogme. Or, il est hostile à toute prise de position dogmatique. A la morale du Christianisme il aimerait substituer une conduite éthique et libertaire, celle que propose l’écrivain imaginatif, capable de produire une littérature alliant réflexion et plaisir sans intention moralisatrice. Comme il l’écrit dans la Transatlantic Review  : « Quoiqu’il en soit il n’est pas du ressort de l’écrivain imaginatif ’producteur de littérature’ de se creuser la cervelle pour élaborer des règles morales et les ériger en systèmes. » [21]

Ces deux extraits éclairent le lecteur sur son éthique, étroitement imbriquée à sa conception de la littérature. En outre ils renseignent sur le sens à donner à certaines métaphores du texte, par exemple celle du narcisse, utilisée implicitement pour rappeler la vraie nature de l’Anglais et de l’Allemand, leur égocentrisme, alors même qu’ils se pensent comme des amoureux de la nature accomplis. En fait, ils sont profondément inaptes à ressentir des émotions et ne peuvent donc ni les partager ni ressentir de l’empathie pour quiconque. Aller à la rencontre de l’autre, pour Ford ne consiste pas à le dominer, par la culture, la langue ou les armes, c’est au contraire apprécier sa différence pour s’en saisir. Son texte illustre l’idée que l’ego ne peut être certain d’être soi qu’en référence à l’Autre. C’est notamment ce que montrent les premiers chapitres de The Heart of the Country, qui conduisent le citadin à la naissance d’un homme nouveau, régénéré après que le microcosme du village l’ait admis dans son cercle. Cette renaissance induite par le changement intervenu dans le regard d’autrui exemplifie la pensée de Ricœur affirmant : « L’Autre n’est pas seulement la contrepartie du même, mais appartient à la constitution intime de son sens. » (Ricœur. 1990, 380) C’est à ce prix que l’Homme gagne sa dignité d’homme.

Dans la trilogie tout se passe comme si le sujet, en adoptant une identité réflexive – définie par Ricœur comme l’ipséité – se rapprochait de l’autre pour former une communauté éthique et spirituelle. Laquelle peut se définir selon la structure ternaire de base suivante : [le] « souhait d’une vie accomplie – avec et pour les autres – dans des institutions justes [22]. » Dans la plupart de ses ouvrages ce philosophe du XXème siècle place l’éthique au premier plan car elle n’est pas normative – n’impose pas de règles morales – et met constamment l’autre au cœur du sujet. En outre elle fournit un cadre de référence pour l’individu fondée sur le questionnement. Cette conception aristotélicienne fut celle privilégiée par Ford dans toute son œuvre, comme le suggère la récurrence du mot « cadre » (« frame ») dans la trilogie. Pour que le cadre reflète le réel il ne doit pas être figé, mais mouvant, et la vision, si elle peut se concentrer sur le détail, doit en chaque occasion s’élargir pour offrir des panoramas plus larges, plus riches, plus variés, susceptibles de déboucher sur une réflexion généralisante. Ce souci d’universalité ressort dans le vocable utilisé. Au gentleman est substitué l’ « Homme du monde », ce qui est le signe de ce besoin d’ouverture ressenti par Ford qui a vécu douloureusement l’étroitesse d’esprit de ses concitoyens, et ne peut toujours pas s’en accommoder. En effet, s’il peut s’identifier à un « homme du monde » il lui est très difficile d’adhérer aux valeurs qui sont celles du gentleman anglais.

Un ’gentleman’ métamorphosé en « homme du monde »

Si l’« homme du monde » est plus proche de l’idéal fordien que le gentleman c’est qu’il a l’esprit plus large que lui. Il ne se limite pas à la seule Angleterre et il vaut pour tous, sans considération de race, de nation, ou de lieu. L’homme du monde est celui qui se pense citoyen du monde et qui, parce qu’il est proche des choses de la nature, est un artiste.

L’idéal humain qui se dégage du texte fordien est celui vers lequel le lecteur comme l’auteur doivent tendre : cet homme du monde est un honnête homme [23], pareil aux « honnêtes gens » qui forment la cour de la Princesse de Clèves dans le roman éponyme de Madame de Lafayette. L’honnête homme est synonyme de l’« homme du monde » qui combine trois qualités en une seule personne : il est galant, sait plaire, et au cœur de cet homme aimable on trouve aussi un homme de bien, digne d’estime. Pourtant, contrairement au sens qu’on lui donnait à l’époque, Ford ne conçoit pas la qualité comme liée à la naissance [24] mais bel et bien comme dépendant de sa conduite, (« conduct ») et comme soumise à l’examen de ses actes. L’auteur – derrière son héros-narrateur-citadin – décide de faire fi de la vindicte de ceux qui l’ont jugé comme un mari et un père indigne. Il analyse ses actes, son désintéressement et son comportement généreux, se libère de l’opinion d’autrui, inverse les choses en se pensant « soi-même comme un autre », et élabore un texte destiné au lecteur, susceptible de l’aider à mieux gouverner ses passions et sa vie.

En voyant l’Autre, le travailleur des champs non comme son inférieur mais comme supérieur à lui, en l’aimant pour ses qualités et ses défauts, il replace les choses dans leur juste perspective en lui attribuant le titre d’ « Homme du monde ». C’est lui le vrai amateur d’Art et l’écrivain est bien moins poète que lui. Il en va du paysan opprimé comme de l’indigène. En donnant l’exemple des habitants des Marquises dans l’article « Intelligentsia » Ford inverse la notion d’exotisme pour l’appliquer au colon anglais qui fait intrusion dans la culture Maori et la détruit : c’est lui le barbare, et pas l’indigène. Victor Segalen, médecin de marine, anthropologue et romancier a publié Les Immémoriaux en 1907 (à la date où la trilogie England and the English fut publiée) qui raconte à travers la voix d’un Polynésien, la mémoire des derniers païens de l’archipel. Le plus grave est, selon lui, qu’ils ont perdu le sens du « sacré » à cause de l’Européen, un mot qu’utilise Ford également à propos du paysan – un mot qui, rappelons-le, dérive étymologiquement du mot « païen ». Le sacré est important parce que cette notion complexe recouvre, si l’on en croit René Girard dans La Violence et le sacré [25], aussi bien la notion de violence que l’instinct créateur. En détruisant les rites sacrés des peuples indigènes l’Européen porte atteinte à leur sens artistique et à leurs impulsions créatrices. En détruisant la culture paysanne on risque de perdre les chants et danses et les savoir-faire culinaires régionaux qui constituent un héritage ancestral. La culture, pour Ford, est à comprendre au sens large. Elle est signe de richesse et de profusion naturelle et n’est pas celle qu’on trouve dans les cercles londoniens. Sa peinture de ces gens oisifs en « barbares » en témoigne : « […] l’occupation des oisifs les porte nécessairement à paraître. Et comme ils ne sont que de pauvres humains, cette émulation ostentatoire les porte à la barbarie. » [26] Le paysan est travailleur, actif, et il n’a pas peur de manifester son plaisir, sa désapprobation vis à vis du gentleman. Ce portrait est à l’opposé de la personnalité du Londonien oisif qu’on trouve dans les clubs, qui a « des conversations singulièrement inintéressantes » (Ford 2003, 70), évite de « manifester son plaisir par gestes » (Ford 2003, 70) ou de solliciter son intellect. Les codes et les convenances imposés font de celui qui visite ces cercles un homme qui n’est pas vraiment lui-même puisqu’il « est lui-même en demeurant passif » (Ford 2003, 70).

Le narrateur suggère qu’une langue est étrangère lorsqu’elle ne paraît pas familière. Pour cette raison il est tout à fait compréhensible que l’ouvrier agricole puisse se sentir « mal à l’aise » lorsqu’il écoute la Lady, dont la langue résonne pour lui « comme une langue étrangère » parce qu’elle « n’est pas d’ici » (« it cannot be home like » Ford 2003, 184). Il dénonce le lieu commun qui consiste à dire que les dialectes de la campagne sont inférieurs à la langue standard. Au contraire ces langues locales sont vivantes, tandis que le standard est une langue figée, morte. Le prêtre parle une langue étrangère pour le paysan dont l’accent est dit « large » (« broad »), ce qui traduit un état d’esprit. Le paysan possède une grande largesse d’esprit, tant sur le plan de la tolérance que des mœurs, à l’opposé du pasteur du village dont on nous fait ici le portrait : « […] pourvu d’un esprit souvent étroit, il est bigot, ne voit pas plus loin que le bout de son nez ; si bien que dans la majorité des cas il se trouve en complet décalage avec les préoccupations de ses paroissiens, qu’il s’agisse de comprendre leurs mentalités ou leurs besoins spirituels » (Ford, 2003, 193). Dans l’Auberge où se rencontrent des personnes de nationalités et de langues différentes, les hommes se comprennent et réussissent à communiquer. Cela se produit parce qu’ils partagent une communauté d’esprit, le rêve, et leur communion est rendue possible grâce à l’échange verbal qui constitue la première étape de leur réalisation. L’ « homme du monde » fordien sait repenser le monde. Le « gentleman anglais » lui est antinomique parce qu’il est centré sur une seule langue, une seule culture et une seule nationalité. En outre il est plutôt belliqueux que « gentil » (« gentle »), ce fait que sa réputation est usurpée [27].

L’écriture fordienne, un espace commun hybride

A la faveur de ce que Ford écrit sur Mark Twain, qui aurait « fondé une religion poétique remarquable de son invention », [28] notre hypothèse est que l’écriture fordienne est elle aussi une religion poétique propre à l’auteur.
Dans une telle Eglise on n’attend pas que les gens meurent pour chanter leurs louanges. Pour preuve de ce nouvel état d’esprit on trouve dans The Heart of the Country la louange d’un certain type d’homme, celui qui travaille dur tout en étant déconsidéré. L’éloge de l’homme à tout faire W____n. s’étend sur près de trois pages. [29]En voici un extrait qui donne un aperçu de la manière dont la prose poétique fordienne rend justice à son prochain.

W___n was a good man , perhaps the best of his district, or perhaps it was only because of his handsome, saddish, brown face that I took to him. But if I had not chosen him I could have had twenty or fifty others in that part nearly as good workmen, practically as hard-working and practically as honest and with pratically as much resourcefulness and business ability. […]

For these reasons I liked W__n’s countryside better than any other I have known before or since, and indeed, with its deep folds of the hills, its little jewel-green, dark and misty fields between tangled coppices, with its small cottages, its aged farms and its high and deep woods covering the ground like a mantle for further than the eye could reach from any height ; with its good, nourishing, greasy mud, its high hedgerows and its spreading neglected small orchards, it remains to me my particular heart of the country.

Ford, 2003, pp 191 (bottom) - 192 (middle)
W___n était un brave homme, sans doute le meilleur du comté, ou peut-être me plut-il uniquement à cause de son visage beau et triste. Outre sa personne j’aurais eu l’embarras du choix parmi vingt ou cinquante autres ouvriers dans le district aux qualités presque identiques, pratiquement aussi travailleurs et pratiquement aussi honnêtes et pratiquement doués des mêmes ressources et du même sens des affaires. […]

Pour ces raisons j’ai aimé la campagne où vivait W___n mieux que toute autre, connue avant ou depuis, et en vérité, le pli profond de ses collines, ses champs brumeux de petite taille, couleur vert-bijou et bordés de sous-bois touffus, avec ses petits cottages, ses fermes vermoulues et ses bois de haute futaie, si profonds, couvrant le sol comme un manteau, visibles à perte de vue en plaine ou sur les hauteurs demeurent mon cœur de la campagne à moi ; tout comme sa bonne boue nourrissante et grasse, ses hautes haies et ses petits vergers négligés, parsemés ça et là.
Ford 2003, page 191 (bas) à 192 (milieu).

Les formes emphatiques nombreuses, les allitérations en « w », la répétition de l’adjectif « good », trois fois, et la présence d’une variante du langage parlé « goodish » font de ce récit un vrai morceau de bravoure apparenté au genre du roman moyenâgeux, souvent écrit en vers, destiné à conter les exploits des nobles guerriers, et écrit par des chroniqueurs qui furent aussi les premiers historiens. [30] Ce portrait élogieux repose sur les qualités de ce travailleur : l’adresse, le courage et l’honnêteté. Mais le narrateur prend bien soin d’établir que la relation était de nature affective, voire instinctive. « Il m’a plu » (« I took to him »), explique-t-il. Cette acceptation de l’autre dans sa différence est sincère : elle repose sur la reconnaissance d’un certain type humain, solide, sans vices, auprès duquel il fait bon vivre, et n’a pas pour objectif de faire de lui un héros pour la postérité. Ce travailleur typique est archétypique. Et il est rattaché à une terre aimée. Sous couvert de glorifier les mérites d’un individu Ford entreprend de glorifier tous les humbles. Ces gens savent le travail du bois, savent faire un feu. Ils sont du bois dont on fait le peuple, pourrait-on dire. Leur psychologie a été modelée par leur environnement : la dureté de leurs existences a fait d’eux des gens autonomes, travailleurs, et indépendants, et parfois méfiants. Pour cette raison le citadin doit s’évertuer à les comprendre car « [ils] n’apprécient pas les intrusions » et « ont une manière bien à eux de vous apprécier ». (Ford 2003, 192). Ce portrait est néanmoins celui d’un « homme du monde » comme cela est affirmé quelques lignes plus haut. [31] Cet homme franc et honnête, est sans illusion – puisqu’il sait que ceux qu’on nomme gentlemen, les Ministres et autres dirigeants du pays, sont des voleurs, tout comme les sociétés immobilières dont la malhonnêteté est flagrante. A la fin du chapitre c’est la figure du « travailleur des champs » qui est définie comme « le fondement, la pierre de touche sur laquelle doit reposer le tissu social de nos coins de campagne » ; et le narrateur ajoute à la faveur d’une personnification de la campagne qu’il en constitue l’essence : « Si la campagne possède un cœur, alors il est au cœur du cœur » (Ford 2003, 197). Admiratif devant ses « vertus » il lui reconnaît des vices qu’il excuse en affirmant qu’ils résultent presque tous de la dureté de sa vie. Ce parti pris délibéré de défendre la cause des déshérités pour leur rendre enfin justice, pour déjouer le cours de la Destinée et faire d’eux des « seigneurs de la terre » révèle que l’auteur les aime au point d’espérer voir leur sort s’améliorer un jour, ce qui, selon lui, ne saurait tarder, [32]puisque cela s’est déjà produit pour les Fiennes, Talbot, Howard, Spencer, et Darcy [33]. En utilisant le vocable biblique il ajoute que, si eux-mêmes n’en bénéficient pas, leur descendance (« seed ») connaîtra un « coup de pouce du sort » (« the odd flick from the finger nail of Fate ») Cette critique positive ne contient pas moins, en creux, une critique indirecte du discours de l’Eglise qui promet à ses fidèles des jours meilleurs dans l’au-delà. Derrière l’emphase on lit donc l’indignation qu’il veut faire partager, et on comprend l’injustice faite à ces gens, réduits à conduire des charrettes, pousser la charrue et porter des seaux dans les porcheries contre une maigre subsistance et dans l’indifférence générale.

L’éloge des gens de la terre s’inscrit dans la logique de l’argumentation développée dans England and the English : le paysan, resté près de la Nature, nourrit ses semblables à la sueur de son front et mérite d’être considéré pour cela par l’ensemble de la société anglaise. Pourtant, Ford pratique aussi l’éloge vis à vis d’écrivains contemporains qui ne lui rendent pas forcément la pareille. [34] Comment l’expliquer ? Faut-il invoquer le caractère de l’auteur, son éducation, ou bien ce choix fait-il partie d’une stratégie ? Notre hypothèse est que, par-delà l’éducation reçue [35] et le penchant naturel de Ford à la générosité, ce mode d’expression dépend étroitement de sa conception personnelle de l’Art. D’une part il s’appuie sur la tradition des débuts du roman – en la généralisant à tous, et non plus aux seuls personnages illustres – d’autre part il juge essentiel que la bonne critique vienne du cœur, ce qui est inconnu des critiques littéraires de l’époque victorienne, habitués à dénigrer systématiquement leurs contemporains. [36] Selon lui est plus judicieux de signaler au lecteur ce qui vaut la peine plutôt que de perdre son temps en remarques hostiles qui portent atteinte à la dignité humaine. Si l’on se réfère au deuxième commandement de Jésus « Tu dois aimer ton prochain comme toi même ! (Lc 10.27) » il est plus facile de comprendre les sentiments qui animent l’auteur, et le conduisent à faire la louange d’autrui. Celle-ci s’apparente finalement à un hymne destiné à ré-enchanter le monde. Car l’éloge, finalement, ne s’adresse pas seulement à son destinataire, mais bien à toute la communauté des hommes : sa personne, sa famille, ses amis, ses semblables. Et cette appréhension du monde sous un jour meilleur retentit aux oreilles du lecteur, et à n’en pas douter, procure des effets positifs à l’auteur lui-même.

En initiant ce type de critique Ford est en accord avec l’éthique de l’altérité qui sous-tend nécessairement toute vie en société, et il innove également sur le plan de l’esthétique. En somme, il fait de son écriture le lieu de la rencontre entre soi et l’autre en mettant son texte à la portée de tous et de chacun – en louant les humbles et les marginaux, tous ceux qui sont différents ou rejetés. Car, il en est de la littérature comme de la vie : on doit s’y montrer généreux et tolérant, excuser l’autre, l’accepter dans sa différence. Une philosophie résumée en quelques mots par le travailleur des champs en une formule empreinte de sagesse : « Il faut de tout pour faire un monde » [37]

Cette nouvelle herméneutique est l’aboutissement d’une observation sans complaisance de ce pays dominateur et capitaliste qu’est l’Angleterre ; elle repose sur la lecture de grands auteurs comme Aristote, Aristophane, Bergson, Erasme, Horace, Hume, More, Machiavel, Montaigne, Sterne, pour ne citer que les principaux. Partager ses connaissances avec le lecteur est le moyen mis en œuvre par Ford pour réduire la distance entre soi-même et l’autre. Il l’accompagne sur le chemin de l’autonomie et fait de lui un être réfléchissant, créatif et poète. En lui donnant des indices pour comprendre texte aporétique sur les plans philosophique, psychologique, politique, esthétique et éthique il fait de son lecteur un autre soi-même, et du texte un texte « en suspens » destiné à ne se réaliser que dans la lecture et au fil des figurations nouvelles qu’elle suppose. Par-delà leurs différences l’auteur et son lecteur potentiel sont liés par le texte ; mais, comme l’écrit Ricœur « le monde du texte reste une transcendance dans l’immanence » [38] en dehors de l’acte de lecture. La réciprocité de la relation ne peut s’affirmer que dans et par la lecture, qui définit un terrain d’entente commun, une qualité d’humanité. C’est ainsi que chacune des deux parties transcende sa condition de « pauvre mortel » en devenant un homme d’esprit, un homme d’action capable de forger son destin, et un passeur.

Son esthétique est fondée sur une éthique de l’altérité. Mais elle est encore bien davantage : elle est une utopie propre à l’auteur, combinant sa vision idéale de l’Angleterre du Sud, une « République des Lettres » dans laquelle auteurs et lecteurs, reliés par un amour identique de la Vie et de l’Art, pratiquent la critique positive, et jugent l’artiste à travers son œuvre et non en fonction de préjugés véhiculés par les biographes. Elle s’apparente aussi à une fratrie – où à une Eglise – reliée par un lien amoureux et juste, tissé entre des Maîtres qui pourront, en touchant toutes les classes de la société, faire naître une littérature populaire, et permettre l’avènement d’un autre monde, plus pacifique et plus harmonieux. Un tel état d’esprit généraliserait la conversation fraternelle avec Autrui, sans barrières de sexe, de langue ou de race, et sans tabous. En attendant ce jour proche l’auteur se pose en guide en procurant au lecteur « le rêve éveillé » [39] dans et par l’écriture et grâce au Livre, qui libère [40] et réconcilie les hommes.

John William Inchbold, British, 1830–1888 Anstey's Cove, 1853–1854, oil on canvas.

Bibliographie :

Richard Cassell, Ford Madox Ford - a study of his novels (1921), – originally pub. in 1962 by the J.Hopkins Press. Reprinted Westport, Connecticut : Greenwood Press, 1977.
Johann Fichte, Le système de l’éthique. Paris : P.U.F., 1986.
Michel Francisque, La Chanson de Roland et le roman de Roncevaux. Paris : Firmin Didot Frères, 1869.
Ford Madox, Ford, England and the English (1907). Manchester : Carcanet Press, 2003.
Critical Essays. Manchester : Carcanet Press, 2002.
The English Novel. Philadelphia & London : Lippincot, 1929.
René Girar, Violence and the Sacred. Baltimore : John Hopkins University Press, 1977.
Lafayette (Madame de) La Princesse de Clèves. Paris : Gallimard Folio, 2000.
Friedrich Nietzsche, Le Gai savoir-faire. Paris : Folio Gallimard, 1982.
Ovide, Les métamorphoses. « Philémon et Baucis » livre VIII. Traduction par Désiré Nisard. Paris : Firmin-Didot, 1850.
Paul Ricœur, Lectures 2. La Contrée des philosophes. Paris : le Seuil, 1992.
Soi-même comme un autre. Paris : le Seuil, 1990.
‒ Temps et récit. Le temps raconté (3). Paris : Le Seuil, 1985.
Max Saunders, Ford Madox Ford : A Dual Life. Oxford : O.U.P. , 1996.

Notes

[1Ford Madox Ford. England and the English (1907). Manchester : Carcanet Press, 2003.

[2L’expression « Island of the Blest » ou « Island of the Blessed » est utilisée régulièrement par l’auteur pour désigner l’Angleterre. Le lecteur cultivé fera le lien entre ces « Iles des Bienheureux » ou « Iles Fortunées » qui dans la Grèce Antique désignaient un lieu des Enfers où les âmes vertueuses bénéficiaient d’un repos parfait après leur mort. Ford veut lui indiquer avec humour que l’Angleterre est un lieu de perfection pour y mourir et non pour y vivre.

[3On trouve l’expression trois fois dans Le Gai savoir, de Friedrich Nietzsche (Friedrich Nietzsche. Le Gai savoir. Paris : Folio Gallimard, 1982). aux § 108-125 et 343. Dans l’aphorisme 125 il affirme que c’est l’homme qui l’a tué en perdant le sens du sacré et il se pose la question de savoir si l’homme ne doit pas le remplacer.

[4Johann Fichte. Le Système de l’éthique. Paris : Presses universitaires de France, 1986, p.225

[5Paul Ricœur. Soi-même comme un autre. Paris : Le Seuil, 1990.

[6Le personnage Richard Whittington a réellement existé. C’était un apprenti devenu riche marchand qui exécuta trois mandats municipaux comme Maire de Londres entre 1397 et 1420, pendant les règnes de Richard II, Henry IV et Henry V. Son histoire devint la Légende de « Dick Whittington et son chat » qui alimenta l’imagination populaire. On le retrouve dans des chroniques, contes, dans une pantomime dont S. Pepys fait état dans son journal. Ensuite G. Cruikshank l’a caricaturé. Au XIXème il a inspiré à Offenbach un opéra.

[7Lire l’article « Les figures de l’arbre » dans la revue Temporel de mai 2013.

[8Thomas More a écrit l’Utopie (Utopia – 1516). On ne peut exclure l’idée d’un clin d’œil de l’auteur qui joue sur les mots. Si auctor en latin signifie « celui qui donne davantage », magnifie la vie, alors Ford fut bien un auteur, et un auteur « humaniste » qui , comme More, demandait davantage de la vie (More = Plus) – en faisant passer autrui avant lui-même, ce qui est digne d’être remarqué et explique en grande partie que sa personne ait été incomprise.

[9« Violence is the heart and secret soul of the sacred » René Girard, Violence and the Sacred. Baltimore, John Hopkins University Press, 1977. p 31. René Girard y analyse le caractère mimétique du désir, déjà constaté par Aristote, et conclut que le désir, contrairement au besoin, est infini.

[10Les personnages Philemon et Baucis, héros de la fable ovidienne éponyme, sont cités dans England and the English : (Ford 2003, 136). Les arbres choisis par Ovide sont le tilleul et le chêne, deux arbres de paix, qui furent aussi arbres de justice dans les cultures germanique et française.

[11Au cœur de la trilogie (dans le chapitre 3 du livre II) le narrateur compare le paysan à Atlas supportant toutes les couches de la société en évoquant une gravure française de la période pré-révolutionnaire, sous-titrée ’I work for all !’ (Ford 2003, 179).

[12Un leitmotiv du texte.

[13« Comme les disciples s’étaient rassemblés autour de Jésus, sur la montagne, il leur disait : « Ne jugez pas, pour ne pas être jugés ; le jugement que vous portez contre les autres sera porté aussi contre vous ; la mesure dont vous vous servez pour les autres servira aussi pour vous. Qu’as-tu à regarder la paille dans l’œil de ton frère, alors que la poutre qui est dans ton œil, tu ne la remarques pas ? […] Evangile selon St Mathieu. 7 ; 1-5. Ce rappel de l’auteur sert de base de réflexion dans son plaidoyer pour une nouvelle justice, plus tolérante, qui comprenne mieux les motivations de l’autre en fonction des circonstances, et n’oublie pas de prendre en compte la qualité humaine de chaque personne jugée, au lieu de la condamner.

[14Sa vision de l’émulation est donc à l’opposé de celle de Darwin qui pense l’évolution de la race essentiellement en terme de « survie du plus doué » (« survival of the fittest »)

[15Ricœur. Soi-même comme un autre, op. cit.

[16« Let us put it as an axiom that books are written for the Reader ; that books should be written for the Reader : and for the Reader and for no one else. » « Intelligentsia » Ford. Critical Essays. Manchester : Carcanet Press 2002, page 248.

[17« … the only civilizing agency that is at work today as in other dark ages is the Arts […] (Ford 2002, 249).

[18« The ambition of the writer as writer is to cast light ; to make clear. His purpose is to make man, above all, clear to his fellow men : the purpose of the Intelligentsia is to suppress all such illuminations as do not conduce to rendering attractive their own special class ». Ford Madox Ford. « Intelligentsia » (1924) Critical Essays, op. cit., pp 248-254 ; 248 - First pub in Transatlantic Review 1 : 4 (April 1924) pp 168-175.

[19Charles Kingsley (1819 –1875) fut prêtre de l’Eglise d’Angleterre, professeur d’université en histoire, et romancier. Il fut un partisan de l’idée d’évolution et l’un des premiers à louer le livre de Charles Darwin De L’Origine des espèces. Vraisemblablement pour Ford cet universitaire renommé faisait partie de l’Intelligentsia qu’il abhorrait.

[20Samuel Smiles ( 1812-1904 ) Cet homme politique fut un réformateur qui pensait que les classes laborieuses devraient être plus économes et ne pas dépenser tout leur argent en buvant de la bière.

[21« Anyhow it is no business of the imaginative writer, the producer of Literature, to bother his head with creative systems of morality. » (Ford, Critical Essays, op. cit., p. 249)

[22Paul Ricœur. Lectures 2 : La Contrée des philosophes. Paris : Le Seuil – coll. « La couleur des idées », 1992, p. 204.

[23Madame de Lafayette. La Princesse de Clèves. Paris : Gallimard Folio, 2000. p 49 : « Comme elle avait beaucoup d’esprit et un grand discernement pour les belles choses, elle attirait tous les honnêtes gens, et il y avait de certaines heures où toute la Cour était chez elle. »

[24Le dictionnaire de Richelet, en 1710 définissait un homme de qualité comme étant « de naissance noble et illustre ».

[25« royal transgressions, all forbidden as well as all permitted sexual practices, all forms of violence and brutality ; unclean things, decaying matter, monstruosities, disputes between relatives and neighbors, outbursts of spite, envy and jealousy. ». Mais aussi : « « creative impulse and the urge for order, for peace, calm and stability. » René Girard. Violence and the Sacred, op. cit., page 257.

[26« […] and the occupation of the idle must necessarily tend towards display. Emulation in display tends, humanity being poor humanity, towards barbarism » (Ford 2003, 71). Mais le narrateur dissocie immédiatement cette barbarie anglaise de ce qu’il nomme « le barbare primitif », lequel consacre toute son énergie à la mise en place de lois tribales, et veille à faire respecter leur bonne application, tant sur le plan de l’étiquette cérémoniale, que sur le plan de la morale. Le barbare oisif londonien, quant à lui, ne respecte aucune règle de société.

[27Consulter à ce sujet la biographie de M. Saunders ou de Cassell qui ont tous deux insisté sur l’obsession du père de Ford, Francis Hüffer, qui avait une idée bien arrêtée de ce qu’était un gentleman. Ford n’a eu de cesse de prouver que l’Anglais n’était pas un gentleman, déconstruisant ainsi le préjugé paternel.

[28« I think of old Mark Swain, who founded a poetic and remarkable religion of his own... » (Ford 2003, 137). Pour mieux mystifier son lecteur le narrateur a changé Twain en Swain, qui vient du vieux norvégien « sveinn » et signifie « garçon (de la campagne) », sans doute pour qu’il fasse le lien avec ses deux héros, dont l’histoire est racontée dans The Adventures of Huckleberry Fynn et The Adventures of Tom Sawyer.

[29Dans la version Carcanet cet éloge commence au bas de la page 189 de « Upon the whole the most honest person » et se poursuit jusqu’au milieu de la page 192, jusqu’à : « the cheese stings the tongue.

[30L’on songe, par exemple au Roman de Roncevaux qui raconte l’attaque de l’arrière garde de Charlemagne par les Gascons dans un défilé des Pyrénées en 778 à son retour d’Espagne qu’il avait conquise. Francisque Michel. La Chanson de Roland et le roman de Roncevaux. Paris : Firmin Didot Frères, 1869. Ce texte réédité au XIXème siècle, fut écrit par un (des) auteur(s) anonyme (s) aux XII et XIIIème siècles.

[31That was his world as he saw it, and W___n was a man of the world. (Ford 2003, 191).

[32« […] they seem to be waiting for the call of Destiny » Ford 2003, 198.

[33Les noms choisis par Ford sont des noms anglais très communs et très répandus. Sous le nom Spencer, (qui à l’origine signifie « épicier ») et en se limitant aux contemporains de l’auteur, on trouve : un biologiste et anthropologue, Walter Baldwin Spencer, un minéralogiste, Léonard James Spencer, et un philosophe sociologue, Herbert Spencer. Le nom Darcy, qui est le dernier de la liste, désigne un hydraulicien, deux architectes, mais aussi le personnage fictif Fizwilliam Darcy, héros du roman Pride and Prejudice, écrit par Jane Austen.

[34Ernest Hemingway est un bon exemple de ceux qui ont beaucoup reçu de Ford sans pour autant lui rendre la pareille. On peut même dire que, tandis que Ford n’a cessé de vanter ses qualités d’écrivain, ce dernier l’a dénigré en maintes occasions, notamment dans son livre de souvenirs, A Moveable Feast, (publié de manière posthume en 1964).

[35Rappelons que le grand’père de Ford, Ford Madox Brown, pensait que la générosité était une qualité devant fonder le socle de l’éducation. En référence à sa grande bonté, Ford l’a dépeint comme identique à la figure du « roi de coeur » dans les jeux de cartes.

[36Swinburne en a fait les frais dans un manuel de littérature anglaise qui a qualifié son œuvre de « décadente », « en appelant aux sens [du lecteur] écrite par un auteur « pessimiste, manquant de retenue, et peu soucieux de varier ses effets. ». Cela est raconté par Ford dans son essai The English Novel. Philadelphia & London : Lippincot, 1929) page 35.

[37« It takes all sorts to make a world » (Ford 2003, 198).

[38Paul Ricœur. Temps et Récit – le temps raconté (3). Paris : Le Seuil, 1985. p.286.

[39Un an après l’édition de la trilogie, Sigmund Freud publiera un article intitulé “ La création littéraire et le rêve éveillé ”. Il paraîtra en 1921 en allemand dans le Xe volume des Gesammelte Schriften (Œuvres complètes) de Sigmund Freud chez « Internationaler Psychoanalytischer Verlag », Leipzig, Vienne, Zurich. En français, Freud. Essais de psychanalyse appliquée. M. Bonaparte et E. Marty traducteurs. Paris : Gallimard, 1933. Dans cet article il affirme que la littérature est pour l’homme le moyen de retrouver son âme d’enfant et de soulager ses tensions. Et il conclut en écrivant que la littérature permet de « jouir désormais de [ses] propres fantasmes sans scrupule ni honte. » Ce rôle thérapeutique fut reconnu par Ford qui, généreusement, n’eut de cesse d’en faire profiter autrui dans et par l’écriture.

[40En Provençal, langue qui chez Ford symbolise la langue de la rencontre avec autrui (puisqu’elle fut celle du troubadour) l’adjectif « libre » et le mot « livre » sont un seul et même mot. (libre).


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