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Fidélité et confiance : la dialectique du choix existentiel

26 septembre 2010

par Anne Mounic

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Manège du jardin du Luxembourg. G.Braun

Le mot « fidélité » porte en lui-même le latin « fides », dont le premier sens est « foi, confiance ». Viennent ensuite « crédit », puis « ce qui produit la confiance, bonne foi, loyauté, droiture, confiance », et « promesse, assurance, parole donnée », « protection, patronage, assistance ». Le nom vient du verbe « fido, fidere », « se fier, se confier, avoir confiance, compter sur ». « Fidelis », adjectif, signifie : « en qui l’on peut avoir confiance, sûr, fidèle, loyal » ; « fidelitas », le substantif, « fidélité, constance ». Mieux qu’un long discours, les mots expriment toute une pensée des relations humaines et sociales, le bien-être réclamant constance, confiance et protection, et la confiance découlant de la promesse du bien-être matériel (la « confiance assurée dans la récolte d’un champ", dans l’Ode 3, 16, d’Horace) ainsi que de l’assurance de la parole donnée. La confiance découle ainsi de la réciprocité des bonnes intentions.

Dans un passage du Zohar (Livre de la splendeur, treizième siècle), ayant trait au passage de la Genèse concernant Noé (65a), ainsi que dans le Traité des Palais, le cabaliste tente de percer « les signes du secret de la confiance » (Tome I, Verdier, p. 209). C’est sur la parfaite correspondance du monde d’En-bas, le nôtre, et du monde d’En-haut, celui du souffle originel, qu’elle repose, et les signes en sont les lettres de l’alphabet. Cette correspondance est aussi celle des Palais, au nombre de sept, en haut et en bas, qui abritent les âmes des justes. Seul un des Palais dans l’En-bas demeure caché et « reste en réserve dans l’En-haut » (p. 210). La succession des Palais témoigne d’un itinéraire spirituel après la mort ; ils sont le « séjour des âmes » (p. 214). Dans le septième, qui correspond à la septième résidence d’En-haut, séjournent le corps des justes et des généreux, leur âme se trouvant en haut. Dans Noah [65a], les palais sont au nombre de neuf, à partir de « la pensée suprême », qui « brille d’un éclat inconnaissable » (p. 330). « Ces palais n’existent ni dans la volonté ni dans la pensée, on les touche, mais ils ne sont pas touchés. En ces Palais résident les secrets de la confiance. Toutes ces lumières procédant du secret de la pensée suprême sont appelées Infini (Eyn-Sof). Jusqu’ici les lumières parviennent et ne parviennent pas, et elles échappent à la connaissance : là n’est ni volonté ni pensée. Quand la pensée éclaire, et qu’on ne sait pas qui elle éclaire, elle s’habille et s’enferme dans le Discernement (Bina), puis elle éclaire qui elle éclaire et l’un pénètre l’autre, jusqu’à ce qu’ils ne constituent ensemble qu’une unité. […] La lumière par laquelle la pensée suprême s’éclaire est appelée Infini. » (p. 331)

Photographie de Guy Braun.

La confiance se présente ainsi comme le résultat d’un processus dialectique qui n’admet pas de fin – ou ce serait la mort – et qui met en jeu la conscience claire et l’inconnu, non seulement inconnu de l’origine de la vie, mais inconnu en nous – cette « fluide Eurydice » dont parle Maine de Biran, autrement dit la vie en nous telle qu’elle précède la conscience et sa propre fixation par la connaissance et la reconnaissance. Que pour le Zohar la conciliation, l’unité, s’atteigne grâce aux lettres de l’alphabet, ne met en jeu aucun ésotérisme, mais décrit plutôt l’activité poétique, par laquelle affleure au visible, et tout d’abord à l’oreille, le rythme muet de ce que Mallarmé nomme « la voix première » (« Le démon de l’analogie »). L’expression en désigne bien le caractère originel. Et elle ouvre l’infini, car, par ce ressourcement, toujours, à ce qui demeure imprononcé et sans visage, le passé sans cesse éclôt dans l’avenir, et le crée. Puiser à l’origine, c’est renouveler à sa source la puissance de dire, qui est effectivement discernement. Et on ne la fixera que temporairement, dans une œuvre qui ne prétend pas au définitif. On échappe ainsi à ce découragement de l’achèvement que décrit Anton Ehrenzweig dans L’ordre caché de l’art (1967 ; 1974 pour la traduction française). Adoptant un point de vue psychanalytique, l’auteur parle d’ « angoisse dépressive » (p. 242 ; Tel Gallimard). « Le créateur se réveille en effet de son expérience océanique pour découvrir que le résultat de son travail ne correspond pas à son inspiration initiale. » Ceci peut être vrai dans le monde fini de l’objet, mais ne l’est sûrement pas pour un sujet qui, dans le devenir, a fait le choix de lui-même. Pour ce dernier, en effet, chaque œuvre n’est qu’une manifestation des capacités de l’esprit à un moment donné. Aucune ne clôt la lente extension de la demeure, ou de l’existence, en ce rapport qu’établit la conscience avec l’être, que Kierkegaard décrit comme fin du désespoir : « Voici donc la formule qui décrit l’état du moi, quand le désespoir en est entièrement extirpé : en s’orientant vers lui-même, en voulant être lui-même, le moi plonge, à travers sa propre transparence, dans la puissance qui l’a posé. » (Traité du désespoir, 1848, Tel, Gallimard, 2003, p. 352). La conscience réflexive, retournant à la source, s’ouvre à l’origine inconnue. Le philosophe danois décrit ainsi le choix éthique : « Le choix fait ici deux mouvements dialectiques à la fois, ce qui est choisi n’existe pas et n’existe que par le choix, et ce qui est choisi existe, car autrement il n’y aurait pas de choix. Car si ce que je choisis n’existait pas, mais devenait absolu par le choix, je ne choisirais pas, mais je me créerais ; mais je ne me crée pas moi-même, je me choisis moi-même. Tandis que la nature est créée de rien, tandis que moi-même en tant que personnalité immédiate, je suis créé de rien, comme esprit libre je suis né du principe de la contradiction, ou je suis né par le fait que je me suis choisi moi-même. » (ou bien… ou bien…, 1843, Tel Gallimard, 1984) Ce que Kierkegaard présente ici, c’est la naissance du singulier, ou seconde naissance : « c’est la liberté » (p. 506). Il parle aussi de « validité éternelle de la personnalité ». L’individu ainsi fondé en son choix n’est plus excentrique, comme celui qui en reste au stade esthétique, tout extériorité.

Dans cette perspective existentielle, nous trouvons aussi cette association entre différents termes : fidélité (retour sur soi), confiance (ouverture vers l’inconnu et l’avenir), infini et liberté (l’avenir pleinement disponible). « Mais alors, qu’est-ce que je choisis, est-ce ceci ou cela ? Non, car je choisis au sens absolu, et ainsi je choisis justement par le fait que j’ai choisis de ne pas choisir ceci ou cela. Je choisis l’absolu, et l’absolu – qu’est-ce que c’est ? C’est moi-même dans ma validité éternelle. » (pp. 505-506) Ce choix ne s’accomplit pas dans la dualité du sujet et de l’objet, mais dans l’unité du sujet – cette réciprocité du monde d’En-haut et du monde d’En-bas que décrit Moïse de Léon, auquel on attribue la composition du Livre de la splendeur, ou ce discernement de la conscience qui éclaire en l’être l’ombre de la chair. A la suite de Maine de Biran, Michel Henry parle d’« éprouvé de la chair ». Quand le passage, dans les deux sens, s’opère comme il faut, on a alors effectivement l’impression de bien respirer. De la fidélité à soi et à l’inconnu – cette origine mutuelle du macrocosme et du microcosme – se déduit la confiance. On découvre alors que le sens d’exister découle de cette puissance intérieure, en deçà des phénomènes, à laquelle on peut donner le nom de « voix ». C’est en ce sens que toute œuvre poétique est éthique en son essence, car elle est choix et fondement du sujet. Qu’elle vise seulement la perfection esthétique, et elle se fait « rêve de pierre » au sein du monde fini de la fixité dont s’exclut le sujet. Il faudra alors s’en remettre à la forme exclusivement pour tenter de trouver une originalité ainsi privée de son origine.

Dans son ouvrage intitulé Construction d’un château, Robert Misrahi montre que ce que les poètes appellent « origine » s’atteint par la conscience réflexive. Le passage suivant fait écho aux passages cités de Kierkegaard, dont Robert Misrahi, dans l’analyse critique qu’il établit de sa philosophie dans La problématique du sujet aujourd’hui, reconnaît l’importance décisive : « L’origine, ce fonds lumineux dont parlent les mystiques, est donc à chercher dans l’ambiguïté du dédoublement de l’écriture : elle constitue un commencement par elle-même, mais dans la mesure où elle dit l’autre que soi, l’autre qui commença avant elle sans avoir jamais eu, pour autant, la possibilité de commencer sans elle. » (Construction d’un château, Entrelacs, 2006 ; première édition, Seuil, 1981), p. 19) On se souviendra de ce qu’affirme Maine de Biran : « L’homme commence à vivre et à sentir, sans connaître sa vie […]. » (Rapports du physique et du moral de l’homme, Vrin, 1984, p. 108) On comparera ce que dit le philosophe juste avant d’établir cette conclusion, avec le passage cité du Zohar : « La lumière propre et intérieure de conscience n’éclaire pas subitement l’homme naissant au monde des phénomènes, et le fait constitutif de l’individualité personnelle, vraiment premier dans l’ordre des faits de l’existence aperçue ou pensée, ne l’est point absolument dans l’ordre du temps, ou de la succession des phénomènes d’une vie purement animale et sensitive. » Et c’est, dit Maine de Biran, par un « certain tact intérieur » (p. 110), qu’il nomme plus loin « tact immédiat de l’âme sensitive » (p. 128), que nous parvenons à « pressentir ou deviner immédiatement » cette « affection pure » (p. 110) ou « sensibilité passive » (p. 111), que le philosophe qualifie d’impersonnelle, car la volonté ne s’y trouve pas mêlée. Peut-être justement le langage nous permet-il de faire advenir à la personnalité singulière cet affect qui, sans ce ressourcement, nous demeurerait étranger. Quelle confiance éprouver si la scission entre conscient et invisible ne nous permet pas de rassembler notre être singulier ? Dans l’extériorité nous guettent tous les conformismes garants d’impersonnalité, et notre intériorité muette échappe à notre propre discernement. De là à conclure que tout ce qui demeure invisible est inconscient et inaccessible, il n’y a qu’un pas, allégrement franchi au sein de notre modernité dualiste, comme l’a d’ailleurs remarqué Michel Henry. Dans cette perspective, le poète ne peut que passer pour farfelu, mystique ou imbu de lui-même, alors qu’il se préoccupe simplement de l’avènement de l’être singulier, heureusement partagé.

« Le réfléchissement, » écrit Robert Misrahi, « est l’acte de l’écriture qui ne commence à soi que parce qu’il n’est rien que l’acte de redoubler ce qui a déjà commencé. » (p. 19) Le principe, dialectique, ouvre sur l’infini : « Ecrire est, me semble-t-il, cette évanescence de la scission de soi qui ne commence qu’en recommençant. Là est l’origine, là est donc le sujet. » (p. 20) Ce qui se dessine alors, c’est un espace immatériel « parcouru de la lumière du réfléchissement ». Cet acte réflexif tient donc tout à la fois de la connaissance et de la reconnaissance dans « la distance de soi à soi qui pose l’être dans la lumière de l’origine » (p. 21). « Ecrire n’est donc rien. Tout juste un rien de lumière. » (p. 20)

Or, la lecture du Bestiaire d’amour de Richard de Fournival (treizième siècle) nous incite, considérant cette dialectique du reflet et de l’expérience existentielle, à ajouter un mot à notre collier de vocables ; c’est celui de prudence, en considération de ce passage : « Et celle qui ferait cet enfantement dans l’eau n’aurait pas à se soucier du dragon, car l’eau représente la prudence, dans la mesure où elle a une nature de miroir. C’est pourquoi la colombe se pose très volontiers au-dessus de l’eau, parce que si un autour fond sur elle pour la capturer, elle est avertie de loin par le reflet de l’autour qu’elle voit sur l’eau, et elle a tout loisir de fuir pour se mettre à l’abri. » (Champion Classiques, 2009, p. 267) Qui est « prudent », « prudens », « prévoit », « sait d’avance » et « agit en connaissance de cause ». La « prudentia » est « prévoyance » et « prévision ».
On comprend alors à quel point le sujet qui se fonde ainsi dans sa fidélité à l’origine en lui-même peut éprouver cette confiance dont il était question plus haut, car cette activité réflexive qui l’ouvre à l’inconnu le fonde aussi au sein du devenir à la convergence du passé et de l’avenir. Et c’est bien l’instant présent qui se manifeste alors à la lueur de la conscience. Revenons à Maine de Biran : « Conçues et effectuées hors du vouloir et de la pensée, ces premières déterminations de la sensibilité, n’ayant pas reçu cette empreinte ou forme intellectuelle qui pouvait les approprier au sens interne, demeurent à jamais loin de lui, et ne sauraient s’y redoubler sous forme d’aperceptions, ni s’y reproduire sous forme de souvenirs ou de réminiscence ; ainsi la vie animale ou purement sensitive est-elle toujours au présent. Jamais on n’y rétrograde. » (Rapports du physique et du moral de l’homme, p. 109) Commencer en recommençant ; connaître en reconnaissant, entre intuition (« pressentir ou deviner ») et réminiscence (la vie est antérieure à la conscience qu’on en a).

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Caravage, Narcisse. Galleria Barberini, Rome.

Ecrire, c’est donc bien porter l’instant présent à la conscience, et ouvrir ainsi l’infini, dans la promesse d’un perpétuel recommencement. Voici ce que dit le Traité des Palais, sur le septième d’entre eux : « C’est là le secret du septième Palais qui est le lieu de l’étreinte, du couplage faisant s’unir le septième au septième afin que tout soit complètement un, ainsi qu’il doit être. Quant à celui qui sait opérer cette unification, heureux son partage. Il est aimé de l’En-haut, il est aimé de l’En-bas ; le Saint, béni soit-Il, décrète et lui annule le décret. S’il te vient à l’esprit que ce faisant il contredit son Maître, dis-toi qu’il n’en est rien ! De vrai, quand il noue des liens en sachant effectuer l’unification, les visages se mettent à rayonner, la paix totale règne et tout reçoit une bénédiction appropriée. Toutes les condamnations (dinim) sont dépassées et annulées et il ne reste plus aucune sévérité (din) dans le monde. Heureux son partage dans ce monde-ci et dans le monde à venir ! » (Verdier, p. 329) Se dessine ici, loin de la rigueur, le monde de la grâce, autre face de l’origine, monde de l’intériorité heureuse, alors que le jugement introduit dans l’être une dualité inquiète, ce que Kierkegaard exprime en disant qu’au sein de sa foi religieuse, il connaît une joyeuse assurance tandis que, en dehors de son « entendement religieux » (Etapes sur le chemin de la vie, Tel Gallimard, 1979, p. 295), il se sent l’objet maltraité de la fatalité. L’alternative paraît être la suivante : être sujet ou ne l’être pas. L’individu excentrique se confond bientôt avec l’objet. Et nous pouvons même opposer ces deux termes : l’excentricité du stade esthétique ne peut s’accommoder de la fidélité qui définit le sujet et lui ouvre, en le déploiement plein de sa puissance à l’instant présent, l’infini, d’où découle la confiance.


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