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Fidélité aux origines : Benjamin Fondane, Albert Camus et Claude Vigée

26 septembre 2010

par Anne Mounic

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Bateaux, jardin du Luxembourg. G.Braun

Albert Camus (1913-1960) et Claude Vigée (né en 1921) se sont trouvés tous deux dans des situations historiques propices au questionnement. En effet, la remise en cause des fondements de l’existence durant la seconde guerre mondiale (Benjamin Fondane, né en 1898, fut assassiné à Birkenau en octobre 1944), puis, de nouveau, pour Camus, lors de la guerre d’Algérie, et, pour Claude Vigée, à partir de la guerre des Six Jours, les a tous trois incités à s’interroger sur les valeurs du monde occidental et sur le langage qui les porte. Le titre du dernier roman que Camus publia de son vivant, La chute (1956 ; c’est un recueil de nouvelles, L’Exil et le Royaume, qui paraît ensuite, en 1957), est à cet égard éloquent. On pourrait rapprocher de cette vision pessimiste du monde, et en particulier du monde politique et intellectuel, quelques réflexions de Claude Vigée dans La lucarne aux étoiles (1998). « Ceux qui font l’histoire ? Des pantins homicides », écrit-il. Dans La Chute, Camus fait faire cette remarque à Jean-Baptiste Clamence, « juge-pénitent » : « Ils ont besoin de la tragédie, que voulez-vous, c’est leur petite transcendance, c’est leur apéritif. » (Paris : Gallimard Folio, 1994, p. 38) La même voix associe ensuite violence et politique : « La vérité est que tout homme intelligent, vous le savez bien, rêve d’être un gangster et de régner sur la société par la seule violence. Comme ce n’est pas aussi facile que peut le faire croire la lecture des romans spécialisés, on s’en remet généralement à la politique et l’on court au parti le plus cruel. » (p. 60)
Songeant à cette occupation paradoxale que l’auteur de La Chute prête à son personnage et narrateur, « juge-pénitent », je me souviens de cette réflexion de Benjamin Fondane dans son essai de 1939, « L’homme devant l’histoire ou le bruit et la fureur » (Le Lundi existentiel et le dimanche de l’histoire suivi de La philosophie vivante. Monaco : Editions du Rocher, 1990). L’auteur part en effet de ce mot de Gide, soulignant ce qu’il y ajoute : « Ce n’est pas drôle de jouer dans un monde où tout le monde triche – en commençant par moi-même. » (p. 123) Et il s’explique : « Ainsi complétée, la pensée de Gide me semble vraiment au-dessus de tout soupçon : car tout homme triche qui, énonçant une proposition à caractère général et universel, trouve le moyen de s’en excepter : vérité bien ordonnée doit commencer par soi-même. » En se dénommant « juge-pénitent », Jean-Baptiste Clamence ne s’excepte pas de son propre jugement. Il assume ce faisant sa responsabilité dans la perte des fondements : « Celui qui adhère à une loi ne craint pas le jugement qui le replace dans un ordre auquel il croit. Mais le plus haut des tourments humains est d’être jugé sans loi. » (p. 123) Fondane, lui, esquissant la situation de l’individu, ou du singulier, face à l’Histoire ou l’universel, dénonçait la perversion de l’esprit : « A la tour de Babel inhumaine que nous avons dressée et que nous avons appelée la civilisation, la nature humaine n’a point résisté ; ce n’est pas à la recrudescence de la violence, du goût du sang qu’on s’en aperçoit ; mais au fait qu’ils font leur entrée dans l’histoire érigés en principes, badigeonnés de science… » (Le Lundi existentiel et le dimanche de l’histoire, p. 139). Dans La lucarne aux étoiles, Claude Vigée considère ainsi le nihilisme : « La méchanceté suicidaire cachée au cœur du nihilisme est naïve : elle ne mesure pas jusqu’où peuvent aller la ruse, l’obstination, la fureur de devenir, propres au bien et à la vie qui subsistent. Le nihilisme ne connaît qu’un seul vers du distique de l’existence, un demi-battement du cœur entier de l’homme. Il n’est peut-être qu’un masque jeté sur l’autre face, la réalité démonique de notre être. Le démonique goethéen effectue le retour de nos figures dans le creuset du temps pour un nouveau surgissement. Puisqu’il nous faut périr à la fin, crevons au moins en beauté ! » (p. 70)

Un point commun réunit ces trois hommes : ils s’impliquent dans ce qu’ils disent ; ils ne s’exceptent pas de leurs propres jugements. Et ceci parce qu’ils savent que la véracité du langage qu’ils emploient tient à la mesure même de cet engagement, et la réflexion sur le langage parcourt leur œuvre. Benjamin Fondane, ami de Chestov, récuse l’idiome désincarné de la Raison affranchie du reste de la personne, l’« affectivité », par exemple, terme qui apparaît dans son ébauche d’étude sur la philosophie de Stéphane Lupasco. Toujours dans le même essai, il affirme : « Si quatre siècles d’humanisme et d’apothéose de la science n’ont abouti qu’au retour des pires horreurs que l’on croyait à jamais révolues, la faute n’est certainement pas, comme le dit M. Maritain, à ce ‘contre-humanisme noble’, qui avait prévu le désastre et dont se détachent les figures prophétiques d’un Luther, d’un Kierkegaard, d’un Chestov, voire d’un Nietzsche. La faute est peut-être à cet humanisme même, qui avait trop manqué de pessimisme, qui avait trop misé sur l’intelligence séparée et divine, et négligé plus qu’il ne fallait l’homme réel que l’on avait traité en ange pour finalement le ravaler au-dessous de la bête… » (Le Lundi existentiel et le dimanche de l’histoire, p. 140) Camus, dans La Peste, s’en prend lui aussi à cet humanisme aveugle à la réalité : « Nos concitoyens à cet égard étaient comme tout le monde, ils pensaient à eux-mêmes, autrement dit ils étaient humanistes : ils ne croyaient pas aux fléaux. » (La Peste. Paris : Le Livre de Poche, 1967, p. 32)

Photographie de Guy Braun.

Cet « humanisme » qui crée son langage en s’abstrayant de la réalité finit par faire œuvre de refoulement, comme le sous-entend Fondane dans Le lundi existentiel. On s’aperçoit alors, dans ces périodes de crise aiguë dont Camus tente l’analyse dans son roman de 1947, que nombre de penseurs et de poètes, s’efforcent de renouer le langage à sa source : on peut alors parler d’un retour sur soi de la conscience réflexive – ce que Robert Misrahi nomme « origine » et « sujet » (voir, dans ce numéro, « Fidélité et confiance : la dialectique du choix existentiel »). Cette fidélité aux origines, Claude Vigée l’exprime dans La lucarne aux étoiles : « Peu de causes valent la peine de vivre pour elles, et presque aucune n’est digne qu’on en meure, si ce n’est de rage, de peur, ou de dégoût. Aucune, sauf celle-ci : l’alliance intime avec le porteur du Nom, la complicité secrète avec celui qui habite, inexpugnable, au cœur obscur du Nom. » (p. 239) Ce que le poète exprime ainsi, c’est, comme le veut le passage du Deutéronome qu’il cite souvent (30, 19), le choix de la vie.
En d’autres termes, quand toute pensée paraît faillir, quand la morale paraît prendre le contre-pied d’elle-même, alors demeure pour l’individu, la voix singulière, ce retour éthique sur les fondements de l’existence et du sujet. C’est aussi toute la démarche de Kierkegaard en réaction à l’idéalisme allemand. « J’accueille la nouvelle de la signature d’un traité de paix israélo-égyptien avec une circonspection où se mêlent l’espoir, l’inquiétude, le doute aussi. La perspective soudaine d’une compréhension mutuelle, d’un rapprochement possible entre ces deux grands peuples donne espoir et courage, en chacun de nous, à cette part de notre être qui refuse de désespérer de l’avenir humain et veut croire aux naissances, croire aux nouveaux commencements de la vie. » (p. 83) Claude Vigée écrivait ceci en 1979 et chaque poème est pour lui une réaffirmation de sa croyance « aux nouveaux commencements de la vie ». La réflexion sur le langage est une constante de l’œuvre de Camus, influencé qu’il fut par Nietzsche. Comme le philosophe allemand, Camus récuse tout langage d’emprunt ou dogmatique, tout discours qui, dans un conformisme paresseux ou docile, serait seulement appris et répété, et donc désincarné. C’est le langage de la justice ou de l’Eglise dans la seconde partie de L’Etranger. C’est celui de l’abstraction dans La Peste : « Paneloux est un homme d’études. Il n’a pas vu assez mourir et c’est pourquoi il parle au nom d’une vérité. Mais le moindre prêtre de campagne qui administre ses paroissiens et qui a entendu la respiration d’un mourant pense comme moi. Il soignerait la misère avant de vouloir en démontrer l’excellence. » (p. 162) Fondane, lui, en son « expérience du gouffre », prend comme modèle du poème le « rat vivant » que décrit Baudelaire dans « Le joujou du pauvre », et rejette toute diction poétique ; il refuse l’esthétique, arguant de la puissance de la voix intérieure, du démonique en lui : « Non, ce n’est pas là, tant s’en faut, de la poésie ! Quelque chose de plus fort que moi, de plus délibéré, me tire en arrière, me propulse en avant. Quelque chose de plus puissant que moi monte en moi, m’envahit, me dévore, brouille mes plus secrets desseins, me force à exprimer à travers le bric-à-brac des structures lyriques les moins apparentées, les plus dépareillées, les plus décriées, la confusion d’un esprit que hantent pêle-mêle, des vœux, des présages, des superstitions, des calembours, des ténèbres et des essences. » (Le Mal des fantômes. Paris : Paris-Méditerranée, 1996, p. 178) Pour lui, le poème est le chant du singulier sous tous ses aspects, même les moins glorieux : « La poésie chante et, par là même, elle humilie cette raison orgueilleuse qui ne veut, dans son univers, rien qui ne soit intelligible, rien qui ressemble davantage à un ‘charme’ qu’à une démonstration. Ce n’est pas ce que chante le poète qui semble un mal au philosophe, mais le fait même de chanter. » (Baudelaire ou l’expérience du gouffre. Bruxelles : Editions Complexe, 1994, p. 250)

Pour ces trois auteurs, le langage authentique doit s’incarner dans les profondeurs ambivalentes de l’être et de la vie, et cette incarnation s’accompagne de la présence d’un lieu, qui offre une sorte d’écho, ou de résonance, au mouvement intérieur de la voix. Le lieu, pour Claude Vigée, est l’Alsace natale, telle que reprise dans l’enthousiasme pour les paysages autour de Jérusalem : « Ici tous les temps et tous les lieux du monde, avec leurs empires disparus, se rejoignent en un site unique : Jérusalem, comme l’Alsace frontalière, nous initie à l’universel singulier. » (La lucarne aux étoiles, p. 82) La richesse du sous-sol, que ce soit par la présence de quartz, ou celle de vestiges du passé, correspond à cette ampleur de la voix qui affleure dans le poème. Cet « universel singulier » que Claude Vigée souligne ici, c’est d’ailleurs ce qui ressort du récit biblique, de celui de Jacob notamment, que le poète a pris pour modèle.
On sait combien Camus a trouvé en Algérie, le pays natal, de quoi incarner sa langue : « Mais le vent souffle sur le plateau de Djémila. Dans cette grand confusion du vent et du soleil qui mêle aux ruines la lumière, quelque chose se forge qui donne à l’homme la mesure de son identité avec la solitude et le silence de la ville morte. » (« Le vent à Djémila », Noces. Paris : Gallimard Folio, 1994, p. 24.
Pour Fondane, venu de Roumanie en 1924, car il aimait la culture française, ce n’est pas un pays qui figure son aspiration au langage incarné, mais tout simplement le sol lui-même, la terre, un chemin, une route, où poussent les orties, ces humbles créatures qui projettent dans le devenir la voix du poète :

« Ce n’est
qu’un cri, qu’on ne peut pas mettre dans un poème
parfait, avais-je donc le temps de le finir ?
Mais quand vous foulerez ce bouquet d’orties
qui avait été moi, dans un autre siècle,
en une histoire qui vous sera périmée,
souvenez-vous seulement que j’étais innocent
et que, tout comme vous, mortels de ce jour-là,
j’avais eu, moi aussi, un visage marqué
par la colère, par la pitié et la joie,

un visage d’homme, tout simplement ! » (Le Mal des fantômes, p. 263.)

Ravenne. Photographie de Guy Braun.

On sait que Claude Vigée, qui a consacré un essai à Benjamin Fondane (« Benjamin Fondane ou Le cœur irrésigné », Le Passage du Vivant. Paris : Parole et Silence, 2001) et s’est entretenu de lui avec Monique Jutrin et Gilla Eisenberg (« Une voix tragique et fraternelle : Benjamin Fondane », Vision et silence dans la poétique juive. Paris : L’Harmattan, 1999), a repris ces orties dans le titre d’un de ses poèmes alsaciens, Les orties noires. En tout cas, le poète est fidèle aux origines quand il se projette dans l’exil comme « Ulysse juif ».
Cet « esprit du lieu » (« spirit of place », comme le dit Lawrence dans ses Studies in Classic American Literature, où il rejoint d’ailleurs, avant elle, les réflexions de Simone Weil sur l’enracinement : « Les hommes sont libres quand ils se trouvent dans une patrie vivante, non quand ils se livrent à l’errance ou sont en rupture. » London : Penguin, 1977, p. 12) offre un ancrage à l’esprit du devenir : c’est le temps qui s’y incarne.
« Oui, c’est vrai. Des hommes et des sociétés se sont succédé là ; des conquérants ont arqué ce pays avec leur civilisation de sous-officiers. ils se faisaient une idée basse et ridicule de la grandeur et mesuraient celle de leur Empire à la surface qu’il couvrait. le miracle, c’est que les ruines de leur civilisation soient la négation même de leur idéal. » (Camus, « Le vent à Djémila », p. 31)
Ainsi incarné dans un lieu qui manifeste la réalité du devenir humain, l’être ressent au plus haut point, en cet éclat de « l’universel singulier » dont parle Claude Vigée, sa présence au monde et à lui-même – une seule et même chose.
« Ce bain violent de soleil et de vent épuisait toutes mes forces de vie. A peine en moi ce battement d’ailes qui affleure, cette vie qui se plaint, cette faible révolte de l’esprit. Bientôt, répandu aux quatre coins du monde, oublieux, oublié de moi-même, je suis ce vent et dans le vent, ces colonnes et cet arc, ces dalles qui sentent chaud et ces montagnes pâles autour de la ville déserte. Et jamais je n’ai senti, si avant, à la fois mon détachement de moi-même et ma présence en ce monde.
« Oui, je suis présent. Et ce qui me frappe à ce moment, c’est que je ne peux aller plus loin. » (« Le vent à Djémila », p. 26.)

Camus ne parle pas là d’idéal, mais de « lucidité aride » (pp. 26-27). Si le langage dans ces lieux du devenir peut s’incarner, c’est bien que l’ambivalence de l’existence s’y manifeste avec une acuité nouvelle. Ce sont des lieux originels en ce qu’ils suscitent la reconnaissance de la vie et en recommandent le choix. C’est ce que Claude Vigée a chanté dans Délivrance du souffle notamment :

« Naître
tomber
sans souffle
entre les cuisses étroites
un instant écartées
de la nuit notre mère
Puis tournoyer
en haletant
dans l’escalier de marbre noir
en spirale du temps
jusqu’au second détroit : l’infini sans mémoire. »

(Dans le défilé », Mon heure sur la terre. Paris : Galaade, 2008, p. 472)

Dans certaines circonstances historiques critiques, la parole en s’incarnant prend alors tout son sens, éminemment utile – plus que cela : nécessaire – et, ce faisant, elle se retrempe aux origines, qui n’est que le questionnement sur les fondements de l’existence. Le choix existentiel consiste à se montrer capable d’effectuer ce ressourcement en dehors de toute situation critique, et de façon à en éviter le surgissement. Le langage incarné de la conscience réflexive est attention à l’être, reconnaissance du visage humain, et fidélité au choix fondamental, celui de la vie, que Camus exprime en ces termes dans Le mythe de Sisyphe : « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. » (Paris : Folio Gallimard, 1986, p. 17) Et l’engagement est alors fidélité. L’origine est aussi la décomposition des apparences complexes en la simplicité des éléments premiers, qui ont leurs correspondances dans les forces intimes du désir – ce que Camus nomme « un certain degré de dénuement », dans « Entre oui et non » (L’Envers et l’endroit. Paris : Gallimard, 1958, p. 72) : « Simple, tout est simple, dans les lumières des phares, une verte, une rouge, une blanche ; dans la fraîcheur de la nuit et les odeurs de ville et de pouillerie qui montent jusqu’à moi. Si le soir, c’est l’image d’une certaine enfance qui revient vers moi, comment e pas accueillir la leçon d’amour et de pauvreté que je puis en tirer ? Puisque cette heure est comme un intervalle entre oui et non, je laisse pour d’autres heures l’espoir ou le dégoût de vivre. Oui, recueillir seulement la transparence et la simplicité des paradis perdus : dans une image. »

Photographie de Guy Braun.

La fidélité au monde originel de l’enfance se manifeste dans ce qui se dit sur le langage dans La peste. La réflexion sur cette question transparaît tout d’abord dans l’abord oblique de la narration, à la troisième personne, mais on sent que celui qui est dénommé tout au long du récit « le narrateur » y est intimement impliqué. Au récit central s’ajoutent les notes de Jean Tarrou, un des visages de l’auteur sans doute, si l’on en croit ce qu’il dit de son plaisir des bains de mer (p. 22). Le prénom de Jean peut aussi faire penser à Jean Grenier. On n’est pas surpris du tout d’apprendre à la fin que le « narrateur » n’était autre que Rieux, le médecin, l’homme faisant profession d’honnêteté (voir l’article de Frédéric Le Dain dans Temporel n° 8), comme le fait aussi Tarrou, d’ailleurs. Tous deux veulent demeurer honnêtes à « l’être de chair » que nous sommes tous et que l’abstraction, meurtrière, condamne. Rieux travaille, dit-il, à partir de documents, comme un historien. Tarrou est fidèle au « hibou roux » (p. 202) que son père, avocat-général, a fait condamner à mort. Rieux, lui, paraît fidèle à l’attention tendre, mais peu diserte, que lui porte sa mère. Quant au roman sur lequel travaille incessamment Grand, et grâce auquel il souhaite susciter l’admiration de lecteurs éditeurs, à Paris, en son conformisme aux modèles du passé, il est déraciné. Souvenons-nous de cette première phrase, sans cesse remaniée : « Par une belle matinée du mois de mai, une élégante amazone parcourait, sur une superbe jument alezane, les allées fleuries du Bois de Boulogne. » (p. 84) Ce langage non seulement s’abstrait complètement de « l’esprit du lieu », mais s’affranchit en outre de l’instant présent de l’expérience vécue. La vocation littéraire de Grand est vouée à l’impasse puisque le langage se doit d’être fidèle à la vie incarnée. L’inquiétude de la chair vaut mieux que le « sommeil des hommes » (p. 201), comme le dit Tarrou en contant combien il se trouva lui-même « pestiféré » en croyant lutter contre la peste. En ce sens, ce personnage annonce celui de Jean-Baptiste Clamence, « juge-pénitent ».

« J’ai compris alors que moi, du moins, je n’avais pas cessé d’être un pestiféré pendant toutes ces longues années où pourtant, de toute mon âme, je croyais lutter contre la peste. J’ai appris que j’avais indirectement souscrit à la mort de milliers d’hommes, que j’avais même provoqué cette mort en trouvant bons les actions et les principes qui l’avaient fatalement entraînée. Les autres ne semblaient pas gênés par cela ou du moins ils ‘en parlaient jamais spontanément. Moi, j’avais la gorge nouée. J’étais avec eux et j’étais pourtant seul. » (p. 201)

Cette fidélité à la vie, sans détour, s’incarne dans le poème de Baudelaire que Fondane commente dans Baudelaire ou l’expérience du gouffre, le gouffre étant le singulier et sa mortalité dans l’opprobre de l’idéal. Soyons donc fidèles au « joujou du pauvre » :

« De l’autre côté de la grille, sur la route, entre les chardons et les orties, il y avait un autre enfant, sale, chétif, fuligineux, un de ces marmots-parias dont un œil impartial découvrirait la beauté, si, comme l’œil du connaisseur devine une peinture idéale sous un vernis de carrossier, il le nettoyait de la répugnante patine de la misère.
A travers ces barreaux symboliques séparant deux mondes, la grande route et le château, l’enfant pauvre montrait à l’enfant riche son propre joujou, que celui-ci examinait avidement comme un objet rare et inconnu. Or, ce joujou, que le petit souillon agaçait, agitait et secouait dans une boîte grillée, c’était un rat vivant ! Les parents, par économie sans doute, avaient tiré le joujou de la vie elle-même.
Et les deux enfants se riaient l’un à l’autre fraternellement, avec des dents d’une égale blancheur. »

(Le spleen de Paris. Paris : Le Livre de Poche, 1969, p. 57.)

Monique Jutrin me dit que Fondane et Camus se sont rencontrés en 1943 à Paris. Claude Vigée et Albert Camus se sont rencontrés plus tard, quand le second a publié le premier judan du premier, L’été indien, chez Gallimard en 1957. Claude Vigée a consacré plusieurs essais à Camus.


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