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Fidélité à l’expérience : Jean Améry.

26 septembre 2010

par Anne Mounic

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Vidéo de Guy Braun.

Nous partirons de deux considérations de Jean Améry, écrivain d’origine autrichienne, né à Vienne en 1912, de son vrai nom Hans Mayer, qui dut s’exiler en 1938 en Belgique, où il fut arrêté pour faits de résistance, torturé et déporté à Auschwitz. Après la guerre, il revint vivre à Bruxelles. La première considération est extraite de l’ouvrage intitulé Du vieillissement : Révolte et résignation (1968. Paris : Payot Poche, 2009) et marque, au fil des ans, l’étrangeté à soi dans le miroir : « En vieillissant, nous nous devenons doublement et insondablement étrangers, car lorsque devant le miroir, A dit en hochant la tête : ‘Ce n’est plus moi, ça’, le sujet lui est aussi peu connu que le prédicat. » (p. 104) La seconde, extraite d’un chapitre de Par-delà le crime et le châtiment : Essai pour surmonter l’insurmontable, 1966. Arles : Actes Sud, 1995, p. 109), « Dans quelle mesure a-t-on besoin de sa terre natale ? », associe ces termes, comme nous l’avons fait dans « Fidélité et confiance : la dialectique du choix existentiel », sous « la catégorie psychologique plus vaste du sentiment de sécurité » : « Je prétends que la terre natale c’est la sécurité. Chez soi on maîtrise souverainement la dialectique du connaître et du reconnaître, du risque pris en confiance : c’est parce que nous connaissons notre pays que nous le reconnaissons, et nous nous y risquons à parler, à agir, parce que notre confiance en ce processus de connaissance-reconnaissance est fondée. Tout le champ sémantique qui regroupe des mots comme foi, fidélité, se fier, confiant, confier, confidentiel, etc., s’inscrit dans la catégorie psychologique plus vaste du sentiment de sécurité. On ne se sent en sécurité que là où l’on n’a rien à craindre de fortuit ou de totalement étranger. Vivre dans son pays signifie voir ce que l’on connaît se reproduire toujours de la même manière autour de soi, avec des variations minimales. Certes si l’on ne connaît rien d’autre que son pays, cela peut conduire à l’appauvrissement et à l’étiolement intellectuels mieux connus sous le nom de provincialisme. Mais quand on est privé de pays, on est livré à l’absence d’ordre, à un ordre dérangé, à l’aberration. »

Giodano Bruno. Photographie de Guy Braun.

On mesure grâce à cette réflexion combien il sera souhaitable pour qui désire dominer et asservir de faire perdre à ceux qu’il veut soumettre le sentiment de la sécurité, la confiance, une forme de bien-être moral, voire spirituel. Le mot de déracinement prend alors un sens qui va bien au-delà de l’idée d’exil. Il porte sur l’exil en soi, qu’on pourrait désigner comme rupture de cette fidélité à l’origine dont nous avons parlé dans l’essai ci-dessus mentionné. De plus, qui dit fidélité à soi dit aussi fidélité à autrui puisque, dans les deux cas, c’est à l’être humain, au visage humain, que nous sommes fidèles. Dans son ouvrage intitulé L’enracinement, qu’elle écrivit à Londres en 1943 et laissa inachevé, Simone Weil, en rapport d’ailleurs avec la Résistance qui réfléchissait à la réorganisation de la France une fois qu’elle serait libérée, consacre quelques lignes à la sécurité, affirmant d’emblée qu’elle est « un besoin essentiel de l’âme » (Paris : Gallimard Folio, 2007, p. 48) : « La peur ou la terreur, comme états d’âme durables, sont des poisons presque mortels, que la cause en soit la possibilité du chômage, ou la répression policière, ou la présence d’un conquérant étranger, ou l’attente d’une invasion probable, ou tout autre malheur qui semble surpasser les forces humaines. » Qu’un tel état d’insécurité soit maintenu à des fins de soumission de l’individu, voici qui contrevient à ce que Simone Weil dénomme « obligation » et qui, inconditionnée, lie les êtres humains : « Elle est reconnue par tous dans tous les cas particuliers où elle n’est pas combattue par les intérêts ou les passions. C’est relativement à elle qu’on mesure le progrès. » (p. 12. C’est moi qui souligne.) La peur est ainsi la condition de l’esclavage : « Les maîtres romains exposaient un fouet dans le vestibule à la vue des esclaves, sachant que ce spectacle mettait les âmes dans l’état de demi-mort indispensable à l’esclavage. » (p. 48) Et l’auteur de ces réflexions conclut ainsi : « Même si la peur permanente constitue seulement un état latent, de manière à n’être que rarement ressentie comme une souffrance, elle est toujours une maladie. C’est une demi-paralysie de l’âme. »
Pour ce même philosophe, l’enracinement est « peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine » (p. 61) : « C’est un des plus difficiles à définir. Un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l’existence d’une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir. » L’enracinement paraît alors concerner le temps au moins autant que l’espace. Selon Simone Weil, on ne peut créer l’avenir en rompant avec le passé, mais en l’assimilant et le recréant. La notion de fidélité a donc partie prenante avec celles de sécurité et d’enracinement dans l’humain. C’est ainsi que le philosophe songe à la politique, toujours considérée comme « la technique de l’acquisition et de la conservation du pouvoir : « Or le pouvoir n’est pas une fin. Par nature, par essence, par définition, il constitue exclusivement un moyen. Il est à la politique ce qu’est un piano à la composition musicale. […] Malheureux que nous sommes, nous avions confondu la fabrication d’un piano avec la composition d’une sonate. » (p. 276) Elle compare d’ailleurs politique et poésie, toutes deux dépendant de la faculté de « composition sur plans multiples : « Quiconque se trouve avoir des responsabilités politiques, s’il a en lui la faim et la soif de justice, doit désirer recevoir cette faculté de composition sur plans multiples, et par suite doit infailliblement la recevoir avec le temps. » (p. 274)
On s’aperçoit donc que ce que le philosophe nomme « enracinement », c’est le bon équilibre de l’esprit – de l’âme – dans la relation de l’individu avec autrui. Nous irons jusqu’à affirmer alors que peur et insécurité constituent une forme de déracinement. Ceci nous sera confirmé par la lecture de Jean Améry. Avant d’étudier ce que dit l’écrivain de son expérience dans le chapitre de Par-delà le crime et le châtiment consacré à la torture qu’il a subie dans le fort Breendonk en Belgique en juillet 1943, revenons à Simone Weil et à son essai sur « L’Iliade ou le poème de la force » : « La force, c’est ce qui fait de quiconque lui est soumis une chose. » (Œuvres. Paris : Gallimard Quarto, 1999, p. 529) Et celui qui est soumis à la force est autant celui qui l’inflige que celui qui la subit. Il s’ensuit que l’âme est par là contrainte à faire le choix de la mort, et non plus de la vie : « « C’est assez pour que la chair perde la principale propriété de la chair vivante. » (p. 531) L’âme soumise au caprice du guerrier perd jusqu’à sa faculté de tressaillir : « Un homme désarmé et nu sur lequel se dirige une arme devient cadavre avant d’être touché. » (p. 530) S’atteint alors un état d’aliénation qui fige la vie comme si elle était déjà la mort, mais elle souffre : « Etre bien étrange qu’une chose qui a une âme ; étrange état pour l’âme. Qui dira combien il lui faut à tout instant, pour s’y conformer, se tordre et se plier sur elle-même ? Elle n’est pas faite pour habiter une chose ; quand elle y est contrainte, il n’est plus rien en elle qui ne souffre violence. »

Photographie de Guy Braun.

Dans son évocation de son arrestation, Jean Améry écrit : « Toute personne arrêtée en possession d’écrits de ce genre par ces hommes vêtus de manteaux de cuir qui braquaient sur vous leur pistolet n’avait aucune illusion à se faire. » (Par-delà le crime et le châtiment, p. 65) Il explique toutefois que l’on a beau s’attendre au pire, on « ne sait qu’à moitié » (p. 66) ce qui va se passer. L’instant de l’expérience n’est pas réductible à l’abstraction de l’imagination : « En vérité nous ne regardons la réalité dans les yeux qu’en de très rares moments de notre vie. » (p. 68) Et il me semble que, paradoxalement en apparence, Jean Améry aura tenu à demeurer fidèle à cette réalité-là de son expérience propre. Il revient sur ces moments pour en élucider la portée et la signification et c’est sans doute parce qu’il poursuit cette réflexion en se reconstituant grâce à elle comme sujet, et non plus comme l’objet de la force, en une approche qui serait esthétique, que ce chapitre est lisible – ou, du moins, que j’ai pu le lire. Cette relation de l’auteur à son lecteur me paraît ici encore plus importante que d’ordinaire puisque Jean Améry y fait le récit de sa dépossession « de ce que nous appellerons provisoirement la confiance dans le monde » (pp. 71-72). L’être sans défense qui reçoit le premier coup se voit en effet violer dans ce qui fait son être : « Les frontières de mon corps sont les frontières de mon Moi. La surface de ma peau m’isole du monde étranger : au niveau de cette surface j’ai droit, si l’on veut que j’aie confiance, de n’avoir à sentir que ce que je veux sentir. » (p. 72) L’autre, en frappant, impose « sa propre corporalité », « et ce faisant il m’anéantit » (p. 72) : « Finalement le viol physique par l’autre se mue en acte d’anéantissement existentiel dès lors qu’il n’y a plus d’aide à espérer. » (p. 73) Toute forme d’enracinement humain est ainsi abolie dans le fait qu’un être soit ainsi livré à la discrétion, au caprice, d’un autre. Pour Jean Améry, la torture était « l’essence même » (p. 64) du Troisième Reich, et il s’interroge sur la psychologie du bourreau en utilisant les travaux de Georges Bataille et en parlant de « psychologie existentielle » plutôt que de « pathologie sexuelle » (p. 85). En d’autres termes, la question, plus que seulement psychologique, est avant tout philosophique. La torture est « négation radicale de l’autre comme refus d’en reconnaître à la fois le principe social et le principe de réalité » (p. 85). A la lumière des écrits de Simone Weil, nous parlerons de « déracinement » existentiel. Le torturé est dépossédé de son lien à autrui, puisqu’autrui l’abolit afin de « réaliser sa propre souveraineté totale » (p. 86), et de son lien à lui-même, puisqu’il n’est plus que corps (« Sa chair se réalise totalement dans son autonégation. » p. 82). Il n’est plus enraciné dans la vie : « A la fin nous aurions donc l’équation suivante : corps = douleur = mort, et dans notre cas cette équation se ramènerait à son tour à l’hypothèse que la torture par laquelle l’autre fait de nous un corps abolit la contradiction de la mort et nous fait vivre notre propre mort. » (p. 83) Et l’écrivain ajoute : « Celui qui a été torturé reste un torturé. »
Il s’ensuit que la fidélité à ces instants n’est pas un choix ; elle tient à la nature de cette réalité elle-même. Mais recommencer à vivre comme si de rien n’était serait une trahison. Dans le chapitre intitulé « Ressentiments », Jean Améry s’explique sur son refus d’oublier pour construire un avenir meilleur. Il veut rétablir avec son tortionnaire un lien éthique, c’est-à-dire de sujet à sujet. Le passage mérite d’être cité dans son développement :

« L’objectivité que l’on me réclame dans le débat avec les bourreaux, avec ceux qui les aidaient, avec les autres qui regardaient en silence, me semble logiquement absurde. Le méfait n’a en tant que méfait aucun caractère objectif. Le massacre, la torture, la mutilation de toute espèce ne sont, objectivement, que des enchaînements d’événements physiques, descriptibles dans la langue formalisée des sciences exactes : ce sont des faits à l’intérieur d’un système physique, non des actes inscrits dans un système moral. Wasj, le SS flamand attisé par ses maîtres allemands, qui m’assena des coups de manche de pelle sur le crâne parce que je ne creusais pas assez vite, ressentait l’outil comme une prolongation de sa main et les coups comme le déferlement des vagues de sa dynamique psychophysique. J’étais et je suis le seul à posséder la vérité morale des coups qui aujourd’hui encore résonnent dans mon crâne et je suis dès lors plus apte à juger non seulement le malfaiteur mais aussi la société uniquement préoccupée de sa survivance. La société ne songe qu’à sa sécurité et se fiche complètement des vies endommagées : elle regarde en avant, et dans le meilleur des cas elle le fait pour éviter que ce genre de choses ne se reproduise. Mais mes ressentiments sont là pour que le crime devienne une réalité morale aux yeux du criminel`lui-même, pour que le malfaiteur soit impliqué dans la vérité de son forfait.
Wasj, le SS d’Anvers, plusieurs fois meurtrier et tortionnaire bien drillé, a payé de sa vie. Qu’est-ce que mon odieuse soif de vengeance pourrait désirer de plus ? Mais si j’ai correctement sondé le problème, il ne s’agit pas de vengeance, pas plus que d’expiation. En dernier ressort l’expérience de la persécution était celle d’une extrême solitude. Ce qui m’importe, c’est d’être délivré de cet état d’abandon qui persiste toujours. » (pp. 152-53)

Fidélité, si j’ai bien compris ce que veut dire Jean Améry, signifierait dès lors reconnaissance, c’est-à-dire recul, prise de distance, extériorisation, à nouveau, par rapport au Moi violé : que l’espace potentiel, pour employer les termes de Winnicott, se reconstitue, et ainsi, la sécurité qui garantit la liberté. Et ce qui est en jeu ici, c’est le singulier : « Celui qui permet à son individualité d’être assimilée par la société et se conçoit uniquement comme une fonction du social, celui que l’on peut donc taxer d’indifférence et d’hébétude affective, pardonnera en effet. Il laisse ce qui s’est passé être ce qui s’est passé. » (p. 154) Benjamin Fondane écrivait, durant les années de guerre : « Mais l’atroce clameur du monde et ma propre angoisse exigent non pas seulement un avenir meilleur, mais un passé réparé, non seulement des souffrances justifiées, mais encore essuyées, effacées – et non pas seulement guéries, comme n’ayant pas été. Il est impossible à l’Histoire, à la Raison de faire que ce qui a été n’ait pas été. » (« L’homme devant l’histoire ou le bruit et la fureur », Le Lundi existentiel et le dimanche de l’histoire suivi de La philosophie vivante. Monaco : Editions du Rocher, 1990, p. 147) Mais l’universel, ou la collectivité, se plaisent à ignorer le singulier et ce qu’Améry nomme les « vies endommagées ».
Jean Améry parle donc de fidélité au singulier, qui est aussi sa reconnaissance, c’est-à-dire tout l’exact opposé de la démarche qui conduit à torturer. Dans l’individu, c’est l’idée même de l’individu que l’on torture. La force anéantit le singulier, le désincarne. L’oubli est alors l’auxiliaire de cette négation : « Ceci est exact au point d’en devenir un truisme tant qu’il s’agit de la société, ou même de l’individu qui s’est moralement socialisé et dissous dans le consensus. Cela ne vaut plus du tout pour l’homme qui se perçoit comme un être unique sur le plan moral. » (p. 155) Jean Améry parle de « l’œuvre cicatrisante naturelle et immorale du temps » (p. 165) – ce que l’on peut prendre comme réplique à la réflexion de Hegel dans la Phénoménologie de l’Esprit : « Les blessures de l’esprit se guérissent sans laisser de cicatrices. » (Tome II. Paris : Aubier, 1947, p. 197)

Abbaye de Cluny. Photographie de Guy Braun.

Etre fidèle à la cicatrice, c’est donc être fidèle à soi, au singulier, que la torture vise à anéantir. Et c’est aussi aspirer à un enracinement dans une communauté : « Sans le sentiment d’appartenance à la communauté des menacés, je ne serais plus qu’un homme qui laisse tomber les bras et qui fuit la réalité. » (p. 206) « Communauté des menacés », cette communauté des êtres singuliers est la communauté des vivants : « Seul un ‘Ecoute monde’ pourrait jaillir de moi dans un éclat de colère. Telle est la volonté du nombre de six chiffres inscrit sur mon avant-bras. Telle est la volonté du sentiment de catastrophe, dominante de toute mon existence. » (pp. 208-209)


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