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Fabio Scotto, par Michèle Finck

1er mai 2008

par Michèle Finck

Fabio Scotto, Le corps du sable, L’Amourier, 2006.

Par Michèle Finck

S’il est vrai que le poète aujourd’hui est souvent un traducteur, il arrive que le traducteur, surtout s’il est prolixe, soit plus connu que le poète. Aussi Fabio Scotto, qui a déjà derrière lui une imposante œuvre de traduction, en particulier de poésie française contemporaine (Bonnefoy, Noël, entre autres), peut-il enfin être découvert en France comme poète grâce au livre Le corps du sable qui, préfacé par Bernard Noël, réunit, aux éditions l’Amourier, des extraits de quatre recueils traduits par cinq traducteurs différents.
La clé de voûte, qui soude ces quatre recueils et donne au livre sa profonde unité, est une poétique de la fugitivité et de la fragilité de la rencontre, surtout de la rencontre amoureuse. Mais la fugitivité et la fragilité ne sont pas ici négatives. C’est dans le moment où elle est la plus fugitive et la plus fragile que la rencontre est la plus proche de sa destinée de rencontre. La fugitivité et la fragilité sont des multiplicateurs de l’intensité de la rencontre. Si la rencontre est une poétique du don et du retrait, Fabio Scotto excelle à accentuer légèrement, souvent par un discret mouvement de ralenti, de rallentando comme on dit en musique, le moment du retrait : "Déjà Milan la gare / Le corps péniblement vers la sortie / vu de dos / ralenti / puis plus rien" (p.21)… "Mais je ne sais qui tu es / ne sais à qui je parle / Quand la nuit tu t’enfuis / vers une autre nuit" (p.33) … "Je suis sur le point de dire « Restons » / Tu veux déjà t’en aller / Nous remontons la colline à pas lents" (p.59). L’autre se dérobe. Reste à la conscience poétique la "solitude" : " Nous qui allons / ensemble et seuls / parmi les ombres / la tête basse" (p.59). Reste surtout l’avenir d’une écriture. Le retrait de l’autre est l’expérience d’un commencement : le commencement de la poésie.
Ce qui est particulièrement remarquable dans ces poèmes, c’est ce que j’aimerais appeler l’art de la clausule : la manière, tout en finesse et en nuance, par laquelle Fabio Scotto termine ses poèmes en condensant presque toujours le sens dans les derniers vers. Très souvent cet art de la clausule, qui rassemble ce que Rilke (présent dans le poème"Tu lis Rilke") appellerait "le sens et le suc", s’inscrit dans la tension et la scansion d’un distique encore mis en relief par l’absence de ponctuation. Voici l’un des plus intenses de ces distiques de clausule, qui sont la signature de Fabio Scotto : "J’ai tout de toi / Et tout me manque" (p.55). Fulgurante coïncidence du don et du retrait dans "la douce blessure" ("la dolce ferita") de la rencontre. Ou encore, autres distiques de clausule qui condensent le sens du poème : "« momentanément absente » / - oui, absente" (p.47)… "Le mal te ressemble / Tu me laisses à côté" (p.67) … "Je crie tout le ciel / dans un sanglot" (p.71). Cet art de la modulation dans les distiques de clausule permet à Fabio Scotto de faire qu’au moment où le poème se termine, il ne se ferme pas mais il s’ouvre – et dans cette ouverture (qui est aussi souvent un allègement) se joue l’échange avec le lecteur : "pour ne pas mourir / pour devenir légère" (p.65).


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