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Eva Srittmatter, par Nelly Carnet

27 septembre 2012

par Nelly Carnet

Eva Srittmatter, Du silence je fais une chanson, traduit de l’allemand et préfacé par Fernand Cambon, bilingue. Cheyne, 2011.

Les éditions Cheyne proposent un florilège de six recueils parus entre 1973 et 1988 en ex RDA où vécut Eva Strittmatter (1930-2011). La parole comme relation, la parole comme ouverture à l’autre, est une ligne directrice essentielle pour cette poétesse car elle « peut abolir toutes les frontières ». L’humanité se construit aussi sur la parole échangée. Son regard franchit les limites douanières, réellement lorsqu’elle voyage dans des pays de l’Est, ou fictivement avec les œuvres des écrivains cités dans ses recueils.

La simplicité des mots et de la syntaxe parle une langue nue. Econome et donnée est cette poésie dans le désir de dire une plénitude d’âme qui capte le silence autant que le bruit du monde. Dans Nuit d’octobre, Eva Strittmatter écrit : « (…) La nuit est habitée de cerfs / Qui brament et de leurs chasseurs. / La nuit est absolument sans vent. / Pas un mouvement dans le tout. Sauf le bouleau dont les feuilles / Tombent sans un bruit ». Lire cette anthologie, c’est découvrir différentes facettes d’Eva Strittmatter. Certains poèmes se construisent comme des pièces de puzzle, juxtaposition et pénétration fluide organisent des éléments simples de la nature. C’est ainsi que peut se lire la pièce Matin. La nature s’éveille sous ses différentes formes : lumière, arbre, oiseaux se retrouvent réfléchis dans un être angoissé, nostalgique d’un monde « rêvé » et « perdu ». La distance qui nous sépare de ce vers quoi nous tendons est la somme de notre inquiétude. Tout converge vers « naissance et mort et l’entre-deux ». Le désespoir comme la joie viennent s’imprimer dans chacune des six parties du recueil. Il convient d’accueillir ce tout sans l’étouffer de quelque manière que ce soit. Toutes les fluctuations de l’âme doivent être vécues afin de mieux se connaître et mieux appréhender les êtres humains en général. Eva Strittmatter regarde vers l’universel au plus près d’elle-même. Elle prend soin de tout ce qui l’entoure. Elle capte et retient les fibres sensibles du monde. Ses tâches se partagent entre le quotidien, le domestique et la pensée la plus spirituelle. « C’est en tout cela que [son] chant prend sa source ». Le poème Les cygnes exprime une véritable force humaniste, où l’angoisse, l’inquiétude, l’amour et la joie se mêlent comme chez le couple d’oiseaux inséparables. Le questionnement sur leur mode de vie est interrogation sur les tréfonds de l’être humain. Le « battement d’ailes » « éveille en nous » « la grande musique du temps condensé » « dont la douleur nous reste en travers la gorge » « comme si existait quelque chose comme l’éternité ».

Par rapport à son temps, la poétesse peut prendre quelque distance quand elle considère que l’époque nous détourne de nous-même. L’homme moderne ne supporte pas la souffrance et la fuit de toutes les manières possibles. Eva Strittmatter a compris que la vie est autant désespoir que chant. Les saisons le lui rappellent chaque année comme en décembre où la lumière basse conta-mine le cœur. La poésie cherche la juste mesure. Elle cherche à exprimer le plus ineffable de l’être. Des mots, des affects, des pensées remuent dans la langue allemande qu’elle fait corporellement sienne au-delà des crimes dont cette langue fut complice. Eva Strittmatter est particulièrement attentive à tout ce qui peut refléter ou renvoyer la lumière, cette couleur de l’âme heureuse, éveillée et révélée. Cela peut être un visage rencontré et la fugacité d’un éclair qui s’en est échappé. C’est encore dans la solitude que tout prend sens. Elle accueille les visages à Berlin, ou à Belgrade, un simple sourire se transfigurant en « apparition de Notre-Dame qui se dresse solitaire ». La réflexion sur nos relations à l’autre est également envisagée. Le soi caché peut se révéler dans l’écriture secrète, tenue à distance de tous dans le quotidien de la vie.

Eva Strittmatter reste vigilante et n’aime guère les flatteries, parfois douteuses, de ceux qu’elle n’épargne guère dans un de ses poèmes, Affaires interallemandes : « Comment aurais-je donc pu me douter, / Lorsque je commençais à écrire des poèmes, / Que tant de gens maintenant se frotteraient à moi / Et d’autres essaieraient de me faire entrer / Dans leur jeu, ne cherchant pas la poésie, // Pas la poésie, mais des phrases monnayables. / (…) ». La prostitution de ces « courbettes » manipulatrices ne convient pas à la femme libre qu’elle est, habituée aux lieux sauvages et isolés. Sous ses mots, de la délicatesse, du sens et des sensations. L’espace, le lieu dans lequel elle vit, le temps qu’elle mesure, traversent et marquent son écriture. Ce n’est point la représentation extérieure de soi qui l’intéresse mais la vie intime, tout ce qui bouge en soi d’invisible et pour lequel il convient de trouver des mots justes et équilibrés. L’existence représente cet endroit visité loin des « devoirs » qui « diffèrent la vie » et des multiples appels de l’extérieur. A l’automne de sa vie, consciente d’un horizon existentiel et poétique désormais restreints, Eva Strittmatter ne transige plus sur les priorités : lire « les vieux livres » qui « attendent », prendre soin de son jardin, s’ouvrir au temps, écrire, aimer, répondre et acquiescer à l’appel de ce qui l’entoure est aussi une condition pour fuir l’« angoisse ». La projection dans l’avenir réapparaît alors, effaçant momentanément l’approche de la mort. Nelly Carnet


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