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Etre poète pour que vivent les hommes, par Claude Vigée

27 septembre 2006

par Michèle Duclos

Claude Vigée, Etre Poète Pour que vivent les Hommes, choix d’essais, 1950 2005 Editions Parole et Silence, 2006

Ce volume regroupe un certains nombre d’essais sur des poètes et des prosateurs, pour la plupart français et contemporains, sans néanmoins suivre d’ordre chronologique ou thématique strict. La pensée de Claude Vigée s’élabore selon deux grands axes qui finissent par se rejoindre : en filigrane, l’influence double du Livre, à savoir de la pensée juive et chrétienne, accordant par la force des choses plus d’importance quantitative à la seconde, mais au bénéfice éthique et esthétique de la première. Sur le second axe plus directement visible, Vigée distribue les auteurs étudiés selon deux grandes catégories antinomiques dont la première, encore une fois majoritaire par le nombre, s’inscrit dans le grand courant occidental que Vigée inscrit sous l’expression « les Artistes de la Faim » empruntée à Kafka. Il met en coïncidence directe leur attitude négative, nihiliste, et « la haine du monde héritée de l’enseignement chrétien » (p.57). Ainsi conclut-il son essai sur « La Princesse de Clèves et la Tradition du Refus » :

On n’a guère écrit d’ouvrage qui, sous des dehors tendres, chastes, édifiants, soit plus dur, plus amer, plus désillusionné. Cette apologie du refus dans notre premier grand roman ne restera pas sans écho dans l’Occident moderne, héritier des conditions sociales qui l’engendrèrent au XVIIe siècle. D’Adolphe et d’Armance au Grand Meaulnes, en passant par La Nouvelle Héloïse, Werther , René, l’Education sentimentale, Axel, Dominique, l’Hérodiade de Mallarmé, « Un Artiste de la Faim » de Kafka, The Waste Land de T S Eliot, la tentation du renoncement connaîtra une longue histoire dans notre civilisation (p.209)

L’essai suivant, intitulé « Les Artistes de la Faim » s’ouvre sur la phrase :

Le sens de la culpabilité hante nos lettres depuis le romantisme. Cette obsession du péché s’accompagne d’une soif de renoncement aux choses terrestres, d’un désir de libération des liens humains, entachés de souillure aux yeux sévères du juge intérieur (...)

Et à propos de Kafka, Flaubert, Mallarmé, TS Eliot ... : « Chez ces écrivains, les souffrances du purgatoire remplacent une destinée authentique » (p.213)

Moins nombreux mais présentés avec une délectation certaine, sont les poètes auxquels Vigée applique sa propre conception existentielle et esthétique du « Joui-dire ».
En premier lieu, et le chapitre à lui consacré s’intitule : « St John Perse, ‘Parole de Vivant’ », le poète de Vents, d’Eloges , d’Exil, d’Anabase et d’Amers, qui déclarait dans son Discours de Stockholm que « La poésie est d’abord mode de vie et de vie intégrale...Il n’est pas vrai que la vie puisse se renier elle-même » (cité p.49). Vigée oppose Perse à Valery pour qui il faut seulement « tenter de vivre » et à Mallarmé, pour qui « Parler n’a trait à la réalité des choses que commercialement » Pour Perse, en quête d’une parole originelle, « Non pas l’écrit, mais la chose même. Prise en son vif et dans son tout » (cité p .80). Vigée voit dans « Lyncee-Perse, ou le premier héraut d’au-delà du nihilisme, le premier poète du consentement exultant à la condition des créatures : quelle révolution dans l’ordre de la condition occidentale (...) miracle de l’unité chantante de l’homme et des choses » (p.57).

Il y a aussi le Baudelaire de l’imagination créatrice (mais surtout pas l’homme dans ses relations tourmentées avec l’éros) ; le tout dernier Rilke lorsque « Sa fidélité au monde a triomphé du désespoir initial » (p.249). Et surtout Goethe chez qui, écrit Vigée, « se joignent (...) l’extase orphique et l’objectivité artisane » (p.156) ; et pour qui « Le Tout n’est rationnel qu’en surface » (...) et « Le démonique se manifeste dans une énergie entièrement positive » (cité p.153). « A la place du Moi et de l’objet une troisième entité surgit, écrit Vigée, qui dissout à la fois l’objectivité fragmentaire du monde et ma propre individualité consciente...’ » (p.168). les « Mères » annoncent les archétypes de la psychologie de Jung, « représentées(...) comme les conservatrice et les distributrices des formes universelles » (p.169).

La dimension religieuse sous-jacente à la culture occidentale se manifeste à nouveau lorsqu’il est question d’éthique et surtout d’esthétique. Vigée oppose les visions chrétienne et hébraïque en ces domaines. A travers l’analyse de textes bibliques il montre que le judaïsme a sécrété le moins de misogynie, se montrant plus ouvert aux réalités quotidiennes et intimes que le christianisme. Mais surtout la différence se manifeste au niveau de la vision physique que l’artiste jette sur le monde : « Le visuel, dans le monde juif, est souvent secondarisé par rapport à l’auditif et au parler ».(p. 274). Il suggère à ce déplacement sensoriel une origine et une conséquence onto-éthique : « les oreilles sont d’abord, pour nous, la clarté natale du monde » car il y a « engendrement de la lumière par les sons » (p.206). « En court-circuitant imprudemment l’obscurité des entrailles et des oreilles, on atteint tout de suite l’extériorité de l’espace, le royaume de l’exil, qui est la réalité quotidienne dans le monde occidental moderne. (p.267)

« Poète juif d’expression française, j’ai essayé de me frayer mon chemin dans les défilés impraticables de notre siècle (...) dans une civilisation déclinante dont nous, Juifs, sommes les cohéritiers. » ( « Image et Parole dans l’esthétique juive », p.262 ).. Surtout, Vigée nous apparaît comme un Poète au sens le plus profond de la vocation, réalisant la définition que Hölderlin en donnait.. Car si « C’est seulement dans la parole que l’homme accède à sa dignité véritable » (p.277), il n’aura jamais oublié que la poésie propose un programme de vie individuelle intégrale non coupée de celle des autres hommes. Ce qu’indique le beau titre du volume : « Etre poète pour que vivent les hommes ». Ce volume révèle aussi un poète qui l’est dans et par sa prose, dans une langue simple, précise et claire où l’enthousiasme devant la vie, le « joui-dire » s’exprime dans l’élan ascendant des phrases : Vigée, un Mozart de la prose et de la poésie, pour reprendre son hommage au merveilleux Poète de la Musique qui avait tôt décidé de sa vocation poétique.


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