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"Et la terre coule" et "Vivre poème", par Henri Meschonnic

27 septembre 2006

par Anne Mounic

Henri Meschonnic, Et la terre coule. Paris : Arfuyen, 2006.
Vivre poème. Liancourt, Reims : Dumerchez, 2006.

Mouvement, dynamique, rythme et vigueur, tels sont les mots qui viennent à l’esprit en refermant le recueil de poèmes d’Henri Meschonnic, Et la terre coule. Mouvement mis à nu (« à chaque mouvement / que je vois de toi que je vois des autres » p. 15), rien que lui-même, de je à tu, puis nous, mouvement du regard, des yeux et des dieux (pp. 85-88) ; mouvement du verbe, absolument prépondérant, et de quelques substantifs qui ne le trahissent pas, car ils sont énergie, « oiseau » (p. 64), « arbres » (pp. 65, 86, 90) pour l’envol et la verticalité ; « force » (p. 86), « une violence de la douceur » (p. 82) ; le « corps » et ses seuils, « yeux », » bouches » (p. 82) ; « fleuve » (p. 84), « chemin » (p. 27), pour la marche et son rythme, liés aux verbes « suivre », « avancer », « marcher », mais aussi à l’adverbe « encore » et à la locution adverbiale « sans fin ». Le poète fait figure de rude sculpteur du langage, dont il soumet la syntaxe aux impératifs de la coulée transitive : « je nous dors » (p. 82), « dans un élan / qui nous marche nous marche ensemble » (p. 62), ou encore (p. 75) :

« mon encore et encore
me dissémine
dans tous les corps
que je m’aime »

On songe ici au « je serai que je serai » de l’épisode du Buisson ardent, dans la traduction d’Henri Meschonnic, même si ce « que », dans le poème, a un statut plus délicat à interpréter. Chaque poème contribue à la poursuite de cette ligne sonore, une sorte de course (p. 88) existentielle, dramatique, qui sature l’instant de sa dimension d’infini, cette énergie du désir qui sans cesse repense le sens, dans le temporel :

« vivre nous prend plus de temps
que nous ne pensions
dans nos calculs
l’instant n’a pas de fin
pas de commencement
notre force c’est lui
nous sommes à lui
l’instant est notre travail » (p. 72)

****

Le poète écrit, dans Vivre poème, que les poèmes tiennent moins de place dans sa vie que le reste de son travail (p. 7), mais qu’ils se tiennent à l’origine de tout, puisque le poème se fonde sur l’interaction de la vie et du langage (p. 28). Ce « vivre poème » qui met ici encore en valeur le verbe, constitue la poétique : « Et si la poétique est d’abord le travail du poème, du vivre poème, et ensuite le travail sans fin pour le reconnaître, alors la poétique est elle-même une anthropologie, une éthique, une politique. » (p. 31)

Le poème dès lors est action, au sens où l’entendait Hannah Arendt, un « commencement » synonyme de liberté, l’action morale et politique étant le propre de l’homme. C’est ainsi que le poème échappe à l’esthétique ; il n’est plus une forme, mais une force. Il s’inscrit donc dans le temps et non plus dans l’espace, avec une certaine austérité d’ailleurs, car la vigueur ne s’attarde pas aux images (extériorité), mais nomme les éléments pour ce qu’ils recèlent d’énergie (c’est le cas du « soleil », qui devient d’ailleurs verbe, p. 53, dans Et la terre coule).

En sa méfiance à l’égard de l’émotion, Henri Meschonnic rejoint T.S. Eliot dans son essai sur « Hamlet », mais ne cherche pas à lui trouver de « formule » grâce au fameux corrélatif objectif. C’est par rythme et mouvement qu’il « intensifie le monde ». Il ne considère pas non plus que le poème soit une épitaphe, mais qu’il se dresse contre la mort pour faire irruption dans l’avenir : « ... et ce que doit faire un poème pour être un poème : il doit réinventer, inventer pour son compte, la poésie. Sortir du stock. Sinon, l’amour de l’art, c’est la mort de l’art. Avec tous les effets d’imitation des suiveurs : un après Hugo, un après Mallarmé, un après Saint John Perse, etc.

Ce qui fait apparaître un nouveau sens de la poésie, c’est l’activité d’un poème, des poèmes. » (pp. 22-23)

Fougue est un autre mot qui vient à l’esprit ; fougue et dépassement, sans cesse, des limites, brisure de l’enfermement en cette course anti-dogmatique. Henri Meschonnic s’en prend entre autres au dogme des genres, roman contre poésie par exemple, conception qui s’en tient en effet à la forme plutôt qu’à l’acte, mais qui règne en un monde où l’œuvre littéraire s’évalue à l’aune du passé (sans parler des considérations marchandes) et non à celle de ses possibilités, ce que chaque œuvre ouvre pour elle-même.

juin 2006


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