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Esther Orner : prose

26 avril 2010

par Esther Orner

Contrastes

En ce moment même de par le monde dans des chambres obscures ou éclairées des femmes et des hommes sont assis à leur pupitre. Ils sont sûrs ou pas que c’est ce qu’ils ont à faire dans ce monde. Elle ne me paraît pas convaincue. Elle acquiesce pourtant quand je lui dis que ce qui compte ce sont leurs préoccupations, voire la foi en ce qu’ils font assis à leur pupitre.

Hamsin. La baie est invisible. Même la nuit. Une brume enveloppe la baie. Disons plutôt voilée par un vent venu du désert. Ce vent qui cinquante jours, d’ici son nom, s’introduit jusque dans les yeux. Cette fois ma chambre ne donne pas sur la baie. Ce n’est pas trop grave puisque la baie est empoussiérée et pâle.

Deux femmes dans un café dans un petit village dans la montagne. On se croirait en Provence ou en Grèce. Paysage méditerranéen. Comme moi, elles ont dû choisir ce café orienté vers l’est. Nos tables se jouxtent. L’une guette le coucher du soleil. L’autre fixe un couple. Loin de ce couple je n’entends rien. Elles non plus. Chacune des deux femmes essaye d’intéresser l’autre à sa cause. L’une construit un roman à partir de la gestuelle des deux protagonistes. Une femme au regard sombre et un homme qui argumente par de grands gestes. Il essaye en vain de capter le regard de sa compagne. Elle bouge à peine, s’enfonce de plus en plus en elle même.
L’une dit - le soleil a disparu derrière la montagne. Coucher magnifique comme toujours dans cet endroit. Je dois être la seule à l’avoir entendue. Elle s’en va avec son amie qui passe devant le couple qui s’est tu. Chacun regarde son verre.
Le ciel est rosâtre. J’attends la tombée subite de la nuit.

Elle s’est couchée trop tard. Elle risque de ne pas se réveiller avant le point du jour. S’imagine-t-elle retrouver la magie du jour à son lever ? Sans doute. Comme à son habitude, elle se réveillera fréquemment. La cinquième fois, elle ouvre les rideaux. Nuit noire. Le réveil indique que l’heure est imminente. Et malgré tout elle se laisse emporter par sa fatigue. Et lorsqu’enfin elle s’est réveillée si le soleil était encore orangé, déjà il s’élevait dans le ciel au-dessus des pins. Je l’ai entendue s’enthousiasmer d’avoir eu la chance d’occuper une fois de plus une chambre avec vue sur baie.

N’y aurait-il rien d’autre à voir qu’un lever de soleil ou son coucher dont elle ne parle pas. Et les rues qui montent et descendent ? On arrive tout essoufflé au sommet en se disant que le retour sera moins pénible. Quant à moi je ne peux m’empêcher de rêver à d’autres villes, à d’autres rues en pente que l’on gravit ou descend. Mais ici me fait-elle remarquer c’est une ville qui commence au bord de mer pour s’épanouir sur la montagne. Effectivement pour quelqu’un qui vient de la plaine ou du plat pays le spectacle vu d’en haut d’un soleil qui s’élève ou disparaît dans la mer est à chaque fois un bonheur renouvelé.

Nuages noires en dentelle. Pins parasols. Une chambre en coin ne facilite pas le lever du jour. Que dis-je le lever du jour dépendrait d’une chambre en coin ou pas ? Un soleil orangé près de la mer. Pas vraiment caché. Il apparaîtra un peu plus tard par dessus les arbres. Orangé avant de pâlir dans un ciel vert eau lorsque les nuages noirs en dentelles auront disparu.

La beauté noire a éclipsé toutes les beautés. Une autre beauté. Elle aussi fleur sur longue tige. Fine, tirée au pinceau.
La princesse noire est entourée. Admirée. Oubliée la fleur blanche légèrement rosée. Elle s’est glissée parmi les admirateurs le doigt sur l’appareil photo.
La princesse noire ne dansera plus. Elle est trop pauvre. Elle apprendra un métier. Protéger les siens. La fleur pâle, par contraste, s’en retournera ailleurs comme nous tous emportant le souvenir d’une belle princesse noire et pauvre.

Partir. Revenir. Se réapproprier. La phrase est inachevée. Le quotidien. Raccrocher les prises. Retour au quotidien de la femme, maîtresse de l’intendance. Mais aussi celui du poète tout à son écriture ou du peintre devant sa toile. Et si l’on est femme et poète ou peintre, les deux. Dans quel ordre ai-je demandé. La réponse est encore à venir, m’a-t-on rétorqué.

La saison est bien avancée. L’automne va finir. Et l’hiver ne s’annonce pas. Se laisser tenter. S’immerger dans la mer. Une première fois dans l’année. C’est si tentant. Ailleurs il neige. La mer trop souvent agitée est calme. Y entrer ? Et si cette nappe d’huile cachait des tourbillons sous sa surface lisse. Et puis l’eau est froide. Pas vraiment. Froide comme en été sous d’autres latitudes. Pourquoi toutes ces hésitations, alors qu’elle finira par y entrer. La mer est transparente. Presque personne dans l’eau. De même sur la plage. Les enfants en classe. Les touristes partis. Et une eau à vingt-deux degrés.
Une seule fois dans l’année un seul tourbillon et on disparaît. Tout comme cet homme ayant commis un seul écart, selon ses propres paroles, attrapa une maladie mortelle. Il n’avait pas pour autant perdu son humour. Il nous fit rire lorsqu’il ajouta qu’il avait fait le grand écart pour un homme trop âgé et plus tellement en activité. Nous avons tous ri. Ri de son malheur aurait dit ma mère sur un ton de reproche.

Pendant des années lorsqu’elle faisait sa confiture à l’orange, elle écrivait sur le coin de la table une longue lettre à l’auteure de la recette. Elle n’a pas seulement perdu l’habitude d’écrire des lettres. Elle a perdu le contact avec l’auteure de la recette, amie de longue date. Elle n’y pense plus sauf lorsqu’elle fait sa confiture. Je me suis dit que les recettes de cuisine étaient malgré tout une trace. Dans ce cas précis elle a survécu à une amitié brisée. D’ailleurs qui ne sait que les recettes nous survivront comme le reste. Comme nos meubles par exemple. Oserait-on dire plus qu’à l’amitié ?

Cette fois elle est apparue avec de longs cheveux poivre-sel, elle, qui des années avait le crâne rasé. Aussi belle avec ou sans cheveux. Des années sont passées entre les deux métamorphoses. Elle habite ailleurs maintenant. Cette apparition m’a rappelé les américaines contestataires des années soixante avec leurs chevelures poivre-sel.

Il s’est dirigé droit vers elle. Sans hésiter. Ils ne s’étaient jamais rencontrés. Ils devaient juste se rendre ensemble dans le lieu-dit. Elle aussi avait tout de suite compris que c’était lui le compagnon de route. Abondante chevelure poivre-sel. Elle a tout de même été étonnée. Alors elle lui a demandé quels étaient les signes de reconnaissance. Une personne souriante. Lui aurait-elle souri lorsqu’il est sorti de l’ascenseur ou alors lui avait-on donné d’autres signes dont elle est affublée. Alors je lui ai rappelé que souvent les maîtres lui ordonnait d’aller rire toute seule dans le couloir justement à cause de ce visage souriant sans qu’elle ait ri pour autant.


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