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Encres Vives

9 mars 2007

par Michel Cosem

UNE HISTOIRE D’ENCRES VIVES

Encres vives est née à Toulouse dans les années 60. Autour d’elle se sont regroupés des étudiants qui s’intéressaient à la poésie. La démarche était claire : offrir aux jeunes poètes un espace d’expression. A l’époque il était sans doute plus difficile qu’aujourd’hui de se faire éditer. Il y avait deux revues plutôt hostiles à ceux qui n’étaient pas du sérail : « Le Pont de l’épée » et « Action poétique ». C’est un peu contre elles et contre les pratiques poétiques de ce temps-là qu’Encres Vives s’est construite, contre les clans et les chapelles, contre la poésie néo-classique qui était notre cible privilégiée, contre la poésie dite engagée plus proche de nous mais dont nous rejetions le caractère circonstanciel et parfois la pauvreté d’écriture.

Polycopié sur des ronéos de fortune, Encres Vives n’en a pas moins publié Mohammed Khair Eddine, Jean Marie Le Sidaner (qui rejoint très vite le comité) Bernard Baritaud et bien d’autres.
En 1965 un évènement important allait donner à la revue une assise plus large et surtout un dynamisme accru. Il y eut à Bruxelles, organisé par Claire Legat, un « congrès de la jeune poésie ». Il y avait là d’autres directeurs de petites revues venant de France et de Belgique. Nous avons ensemble participé activement aux débats, mais aussi un nouveau comité de rédaction se constitua avec la fusion de plusieurs revues installées à Reims, Toulon, Nancy, Liège, Bretagne etc. avec Encres Vives. Ces perspectives furent concrétisées l’été suivant à Coaraze où Jacques Lepage et Paul Mari organisaient un joyeux rassemblement poétique.

Dès lors beaucoup de choses avaient changé. Le tirage fut de 2500 exemplaires et j’écrivais dans l’éditorial du n° 55 : « C’est le début d’une longue marche ». Je ne croyais pas si bien dire. Les numéros s’étoffèrent, des collections annexes furent crées et des gens nouveaux rejoignirent le comité de rédaction où Le Sidaner et moi étions les plus actifs. Beaucoup de Toulousains nous quittèrent à ce moment-là.
C’est cette équipe qui se trouva partie prenante dans le grand remuement d’idées autour de Tel Quel, le rapport à la psychanalyse ou à la linguistique. Dans notre n°68 intitulé « Faire de la langue un travail » selon une expression de Julia Kristeva nous étions trois à nous interroger sur l’avenir de la poésie : Alain Duault préconisait un travail en profondeur et un rapprochement avec Tel Quel. Le Sidaner pensait lier poésie et social espérant trouver dans les sciences les passerelles nécessaires. Quant à moi, privilégiant les mythes et l’imaginaire, je voyais en la poésie un moyen de désaliénation. Nos publications respectives de cette époque montrent bien nos différentes approches et une grande convergence.

Ce fut une période d’intense réflexion, de débats prometteurs, d’articles théoriques incertains, de débats, de colloques comme Encres Vives n’en a jamais connu. Nous avons publié des auteurs venant d’horizons très différents comme Michel Butor ou Denis Roche, Jean Malrieu ou Hélène Mozer, Jean Digot ou Christian Hubin, Jean-Luc Parant ou Jacques Ancet.
Jean Max Tixier, Michel Dugué et Jacques Lovichi renforcent le comité. Alain Duault et Alain Borer par contre le quittent.
En 1971, sous l’impulsion de Michel Dugué s’est élaborée une plate forme (Encres Vives n°70/71) qui semble mettre un point final aux violentes polémiques qui agitaient la revue.
De cette période il reste pour nous un vif intérêt pour les recherches critiques tant qu’elles ne brident pas ou n’étouffent pas la création et le lyrisme. On ne peut penser sans une certaine nostalgie à toutes ces recherches stimulantes et si diverses, même si les redondances formalistes n’ont pas donné de bons résultats. Je crois que la théorie n’était pas pour nous une fin en soi ou un quelconque outil de terrorisme dont « Le Monde » une fois nous a accusés, mais une manière d’élargir, de féconder l’imaginaire. C’était en fait la position que je défendais et que partageait tout le comité devenu surtout un collectif où chacun, tout en demeurant fortement amarré à Encres Vives s’est attaché à développer le domaine lui convenant : le roman, le théâtre ou la musique. D’autres il est vrai choisirent le silence mais Encres Vives en tant que lieu de création continua pleinement à jouer son rôle.

Cependant une nouvelle aventure était au rendez-vous en 1972 : la relation privilégiée avec un mouvement pédagogique : le Groupe Français d’éducation nouvelle et la participation à des stages d’enseignants et à des ouvrages collectifs comme Le pouvoir de la poésie chez Casterman.

C’est au cours de ce long moment de réflexion, de mises au point mais aussi d’initiatives que nous ont rejoints Gilles Lades, Michel Ducom, Chantal Danjou, Jean-Louis Clarac, Annie Briet, Jacqueline Saint Jean. Désormais le champ d’action d’Encres Vives était établi solidement.
Tout en demeurant dans un format modeste EV continue d’attirer, de retenir, d’influencer des générations nouvelles, en faisant preuve à la fois d’exigence et d’ouverture. C’est là je pense une volonté affirmée qui regarde plus certainement vers l’avenir que vers le passé.
J’ai essayé de conserver l’enthousiasme du début, d’être attentif aux nouveaux, de les aider à se construire en bonne compagnie et il n’y a là rien que de très naturel. De là peut naître un rapport à la poésie avec qui il faudra compter. Cet afflux de nouveaux auteurs –et je ne saurais tous les citer – oblige à encore plus de rigueur mais aussi d’attention et de gestion. Mais aussi de demeurer en dehors des clans, des modes et des obligations que peuvent susciter les médias ou autres nouveautés. Avec comme volonté constante de demeurer à l’écoute de ce qui se passe. J’ajoute qu’il y a en même temps de fortes attentes d’auteurs confirmés et des retours aux sources de ceux qui un moment avaient oublié tout ce qu’ils devaient à Encres Vives.
C’est ainsi que sont nées deux collections : « Encres Blanches » permettant bien des expériences, des relations avec d’autres poésies européennes ou maghrébines et la collection « Lieu » offrant à un auteur la possibilité de rencontrer un de ses lieux réels ou imaginaires et d’approfondir par l’écriture cette relation.

Robert Sabatier dans son histoire de la poésie au XXème siècle dit qu’il est impossible de citer tous les auteurs qu’a publiés Encres Vives et il a bien raison. : EV à sa manière a écrit toute seule, et écrit toujours certainement, une belle page de la poésie française.


février 2007