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En rupture d’être, par Oleg Poliakow

9 mars 2007

par Olieg Poliakow

EN RUPTURE D’ÊTRE
… pour un soupçon d’inconnu.

« Je me prolonge dans l’inconnu ». [1]

« Car le plus important, le plus nécessaire, on ne peut le voir, on ne peut que l’entendre. Les mystères de l’être sont soufflés silencieusement à l’oreille de celui qui sait, quand il le faut, devenir tout ouïe ». [2]

« Isaac creusa à nouveau les puits d’eau qu’on avait creusés du temps d’Abraham, son père, et que les Philistins avaient comblés après la mort d’Abraham. Il leur imposa les mêmes noms que leur avait imposés son père ». (Genèse. XXVI ; 18).

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« CHOISIS LA VIE » [3]

« Le lac de rosée ». - La continuité de mon existence peut être vivante. Elle est alors en prise directe sur une source d’eau vive, un puits foré au cœur de mon être et dont il m’arrive parfois, et soudainement, de capter l’eau, toujours vive, fraîche et nouvelle, mais sans jamais vouloir, ni pouvoir l’exploiter car elle sourd d’un lointain à portée de silence. Claude Vigée [4] évoque à son propos, non pas l’image, mais l’expérience poético-divine du «  lac de rosée ». Un lac que personnellement je ne ressens jamais autrement que ridé par le frisson de lumière du premier matin. Expérience, au demeurant, exceptionnelle.
Car cette continuité vivante, je ne la sais vivante, je ne la sens vivante qu’en de rares occasions. Des instants qui illuminent, exaltent et tout à la fois apaisent. Conscience d’aube naissante, qui toujours, très rapidement s’embourbe.
La continuité de mon existence devient alors stagnante. Bien que compatible avec une vie sociale « réussie », elle ne cesse d’être secrètement, et douloureusement déprimée. Existence exsangue sourde au murmure d’une vie dont elle ne perçoit même plus le souffle. Le puits foré au cœur de notre être est obturé, et le temps, progressivement, « allège » notre mémoire de sa présence. Le sentier qui conduit au « lac de rosée » de souffrir et d’être seul s’efface [5]. Un autre le remplace vers un bourbier, vers un puits de fortune. On s’engage sur ce sentier, à la suite de ceux qui l’empreinte, ou - quelle importance !? - on les précède. La rumeur psychologique laisse entendre qu’on se cherche. En vérité le « lac de rosée » nous manque, et le sentier qui y conduit.

Il y aurait ici en apparence un choix : d’un côté, l’eau vive puisée au lac de rosée, de l’autre, le puits de fortune, ce qu’on appelle un « puits perdu », un puits dont le fond perméable ne retient pas l’eau, un puits dont le fond est un bourbier. Il y aurait donc en apparence un choix. C’est faux. Il n’y a pas de « ou bien… » « ou bien… ». Je suis condamné au lac de rosée. Je ne puis que le choisir ou m’abstenir. Si je m’abstiens, il n’en demeure pas moins source. Je ne puis le refuser. Si je le choisis, si ma mémoire ne s’allège jamais de sa présence, je vis d’eau vive, c’est-à-dire d’une vie que rien ne peut contenir, d’une vie que je ne fais qu’entrevoir. Bien que présente ici même - rien ne serait sans elle - elle ne fait que passer et je ne la perçois que comme son effet. Mais un tel « choix » - une telle mémoire - ne peut que me remettre en question, remettre en question ce que je suis. Rouvrir les puits qu’Abraham avait forés et que les Philistins avaient bouchés - raviver donc la mémoire - ne va jamais sans grande souffrance. Quelle mémoire ? Nous le verrons.
Maintenant si je m’abstiens de « choisir » le « lac de rosée », je m’enfonce dans le puits perdu, dans l’eau stagnante du marécage de cette terre. Nous le verrons également.

« Je me prolonge dans l’inconnu ». - Mais comment faire le choix de la Vie - car le lac de rosée est la Vie - comment, concrètement, dans notre vie de tous les jours, non pas seulement réfléchir à propos du choix justifié de cette vie, mais agir ? En d’autres termes, comment forer un puits vers le lac de rosée ? Comment retrouver la mémoire d’avant le temps, et ce frisson de lumière du premier matin ?
« Je me prolonge dans l’inconnu », nous dit presque en passant Henri Meschonnic. Formule ramassée et concise. Pudique. Car, se « prolonger » ainsi dans l’inconnu n’est possible que parce qu’un jour, en ce temps là où tout était comme avant, l’inconnu s’est invité, et peut-être même imposé. Il a fait le premier pas. Comment ? Nul ne peut le dire. Est-ce à l’occasion d’un événement, d’une rencontre, d’un bonheur ineffable, d’un malheur ? Nul ne peut le dire. Et pourtant quelque chose est advenu. A la suite toujours d’une rupture, il est vrai, mais laquelle ? Ou est-ce, plus sûrement, à l’occasion de cette rupture - nous sommes sortis du sillon, étymologiquement, nous avons « déliré » - que le sentiment d’un ailleurs présent de tout temps ici-bas, s’est « formé » en nous, comme un embryon appelé à naître en son temps. L’inconnu s’est imposé à nous, et cela parce que, un peu « fou », nous nous sommes détournés du droit chemin, prudent et raisonnable (כי סר משה) [6] et désormais nous savons que d’une façon ou d’une autre nous participons de אהיה אשר אהיה [7] .« Je me prolonge dans l’Inconnu ». A mes risques et périls.
Cependant, d’avoir, en un temps, plus ou moins accepté de participer à אהיה אשר אהיה ne m’assure de l’Inconnu que si un vouloir, par fidélité - encore aujourd’hui - y aspire. Y aspire et le cherche. Non pas dans le ciel religieux des idéalismes savants, fussent-ils ceux d’Emmanuel Lévinas, mais ici-bas, chez nous sur terre, et souvent, très souvent, du moins en ce qui me concerne, au sein des hommes qui n’y croient guère, et qu’une certaine « folie » écrase.

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AU-DELA DE LA FOLIE

L’ânesse de Balaam. - « L’invisible, nous Adin Steinsaltz, ne peut être « vu » qu’au moyen d’instruments appropriés de transformation ou d’interprétation : dans le langage de la Cabale, ces instruments sont appelés vêtements ou réceptacles » [8]. Ils cachent, protègent et révèlent. Mais ces vêtements, comme tout vêtement, peuvent n’être qu’eux-mêmes, et ne jamais remplir cette fonction de révélateur. Mais cela bien plus en raison de la cécité du « monde » que d’une particularité de leur nature. Ces vêtements ne sont rien d’autres que certaines de nos expériences, des « vécus » souvent douloureux, étranges, et surtout déstabilisants. Des vécus de rupture. D’ordinaire, la déformation psychologique aidant, on leur cherche du « sens ». On ne s’interroge que très rarement sur ce qu’ils révèlent, sur ce dont ils sont porteurs, ou sur ce à quoi ils donnent accès. On ne s’interroge que trop rarement sur leur valeur. Et celui qui d’aventure tente de les décrire, ou simplement d’en parler, ne peut le faire qu’en des termes qui confinent à l’irréel et au fantastique [9]. Qui confinent à la folie. Ou alors il se comporte comme l’ânesse de Balaam.
La cécité en présence de ces « vêtements » qui ne révèlent rien de ce qu’ils cachent et protégent, c’est ce que j’appelle « être en présence d’un puits obturé ». Vouloir me prolonger dans l’inconnu c’est tenter d’ouvrir ce puits. De faire en sorte que le vêtement révèle. Je suis incapable de forer de nouveaux puits - je ne suis pas Abraham, ni poète - mais je puis, à l’instar d’Isaac, tenter d’ouvrir ceux obturés par le conformisme ambiant qui ne voit en ce monde qu’un lieu où l’irréel et le fantastique n’existent que réduits à ce qu’ils semblent être : la déraison parfois, ou la folie au pire - le plus souvent.
Et pour ce faire c’est à la folie par excellence que je vais m’adresser, à la schizophrénie, et surtout au processus fondamental qui la caractérise : la dissociation.

La dissociation. - Dans son acception originaire, clinique et psychiatrique, la dissociation est « un processus de dissolution psychique, avec dislocation du Moi, de ses composantes et de son autoconscience. Ainsi définie, (elle) est certainement le processus le plus fondamental de l’ « aliénation » mentale au sens exact du mot, tel que nous le concevons actuellement dans la notion de schizophrénie. (…) La dissociation est une des notions les plus précieuses de la psychiatrie clinique, une des plus indispensables à acquérir dans l’expérience concrète » [10]. Comprenons bien qu’il ne s’agit pas là d’un processus déduit d’observations minutieuses réalisées par des médecins psychiatres, et présenté ensuite par eux de façon claire et didactique dans je ne sais quel manuel. La dissociation, en tant que processus, se révèle, se manifeste au cours de la relation que nous établissons avec le malade. En ce sens il s’agit effectivement d’une expérience clinique vécue qu’aucun manuel ne pourra restituer. Alors comment, puisque aussi bien j’en parle, en suggérer la nature ? Par le recours, souvent indispensable, à l’étymologie.

Être dissocié. - Dans un sens fidèle à l’étymologie : dissocier vient du latin dissociare, de dis- (qui indique la séparation) et de sociare (qui indique l’union). Sociare vient de socius (qui veut dire allié, associé).
Dissocier veut donc dire séparation d’avec le socius, c’est-à-dire d’avec un « allié », un « associé ». Etre dissocié c’est alors, s’agissant du sentiment de mon identité, quitter un allié, un associé qui m’assurait temporairement de mon être et de mon unité. C’est, d’un autre point de vue, sortir du sillon, du sillon de la vie tracée, du personnage qui assurait, et assure peut-être encore, la pérennité de ma présence sociale, « sortir du sillon », c’est, étymologiquement, « délirer ». Faut-il donc être « fou » pour vivre vraiment, pleinement ? D’une vie autre ? Peut-être pas fou, mais pour le moins étonnamment courageux.
Dissocié, délirant, je ne m’appartiens plus. « Je » ne suis plus « Moi ». Il ne m’est plus possible de dire « moi, je… ». Et contrairement à ce que prétend Rimbaud, [11] « je » ne suis même pas un « autre ». Etre dissocié c’est alors, dans le sens où je l’entends, être appelé hors de hors de cette pérennité, hors du souci de l originalité hautement proclamée d’être « Moi ».
Être dissocié c’est, en pleine nuit, fouler le désert. C’est être fou au sens psychiatrique qui a souvent raison - de par mon métier j’en ai apprécié la valeur. Mais c’est aussi, au sens où je l’entends, mourir pour pouvoir puiser à la source d’eau vive des puits forés par nos Pères. Ou alors, comme Isaac, ouvrir ceux que des bras de terre ont refermé. Prétentions mystiques ? Que non ! Intentions poétiques, assurément, thérapeutiques et, pourquoi pas, quelque peu « sotériologiques » - nous le verrons avec Rimbaud. Mais auparavant, déblayons le terrain.

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LE « PUITS PERDU » DE FREUD

« Wo Es war, soll Ich werden » - J’ai choisi, pour mettre en lumière la continuité stagnante, celle du puits perdu, d’analyser la démarche freudienne. J’insisterai, j’espère que vous y serez sensibles, bien plus sur les métaphores utilisées par Freud, que sur son argumentation intellectuelle toujours attentive à rester fidèle à son propre système, c’est-à-dire aux ambitions d’un esprit soucieux de sa gloire.
Comment vais-je procéder ? Je vais solliciter quelques textes, lettres et exposés théoriques, pour essayer de montrer en quoi la gnose freudienne transpose un vécu originaire propre à Freud, et à lui seul, en une théorie générale de la psyché et en une conception de l’homme. Mettre au jour donc un vécu originaire, pour montrer en quoi il porte témoignage du peu de cas que faisait Freud de la vie, et comment surtout il s’est abstenu de la choisir alors qu’elle s’offrait à lui.
Commençons par ce que d’aucuns considèrent comme la « formule-clef » de la cure et de la guérison selon la psychanalyse : « Wo Es war, soll Ich werden » [12]. J’examinerai deux traductions.

Le MOI dans cette formule. - Anne Berman, dans sa traduction, propose : « Le moi doit déloger le ça ». Traduction justifiée par la métaphore du Zuyderzee utilisée par Freud : L’homme, par son action, repousse au loin la mer, source de vie s’il en est ! Il la « déloge » [13] au bénéfice de la terre. Et cette tâche incombe à l’humanité, c’est à dire à l’homme, à chacun d’entre nous.
La traduction récente [14] elle, colle à l’original freudien : « Où le ça était, le moi doit advenir ». Elle a pour avantage de mettre en évidence ce que la traduction d’Anne Berman évacuait, le temps. Où le ça était : (« Wo Es war ») le ça y était, c’est-à-dire au passé. Si je reviens à la métaphore du Zuyderzee, force m’est alors d’admettre que la mer déjà s’est retirée. Elle est loin.
La fameuse formule-clef de la cure et de la guérison selon la psychanalyse, fait état ainsi d’un présent où le ça n’est plus. Là où la mer (source de vie) n’est plus, le moi doit advenir. Le moi ne déloge rien, ni personne, il occupe le sol détrempé et spongieux du Zuyderzee.
L’humanité - je reprends les termes de Freud - doit déloger la mer pour advenir sur un sol marécageux, et y demeurer en « continuité stagnante » afin de poursuivre l’œuvre commencée. Le Zuyderzee - je vous prie de noter que je ne m’arrête qu’à la métaphore utilisée par Freud, je la prends très au sérieux - le Zuyderzee est bien ce lieu, vous en conviendrez, au sol spongieux, détrempé, où la mer n’est plus, un lieu donc qui ne la contient plus. Mais qui pourrait encore, les circonstances aidant, en contenir quelques vagues. Mais l’homme doit s’en prémunir.
Cette image traduit, selon moi, toute l’ambiguïté de l’homme Freud, l’ambiguïté de sa qualité de Juif assimilé. Ce Zuyderzee n’est rien d’autre qu’un puits perdu. Il faut creuser, cela Freud, puisque Juif, le sait. Alors creusons, mais surtout de telle façon qu’il n’y ait jamais de l’eau dans ce puits que nous forons. Laissons les puits obturés de l’Orient, de קדם, où ils sont. Forons-en de nouveaux, à l’image de Babel, en Occident, plongeons dans les « profondeurs » du ça freudien ambiguë à souhait.

Le moi, le ça. L’ambiguïté de Freud .
- « Il est fort vraisemblable, nous dit Freud, que les divisions [entre le moi et le ça] sont très variables chez les différents individus, qu’elles se modifient même durant le fonctionnement et qu’elles peuvent momentanément s’effacer. (…) Nous-nous représentons aisément, poursuit-il, que certaines pratiques mystiques arrivent à bouleverser les relations normales entre les divers fiefs psychiques, que la perception devient ainsi capable de saisir des rapports dans le moi profond et dans le ça qui lui seraient sans cela restés impénétrables. [15] » Or ce bouleversement, œuvre de certaines pratiques mystiques, se trouve être très précisément ce à quoi, nous dit Freud, « s’appliquent les efforts de la psychanalyse ».
Bouleversement par l’accession donc au ça ! Bouleversement parce que le moi convié à une sorte de bain de jouvence dans le « profond » du puits du ça, s’éclate à la source de la vie, ou plus sereinement s’estompe, renonce à lui-même sans pour autant s’évanouir ? Le moi se prolonge dans l’inconnu ? Eh bien non ! Car pour Freud, cette plongée du moi dans les profondeurs n’a qu’un seul objectif, je le cite : « s’approprier de nouveaux fragments du ça. [16] ». Et il termine par son fameux : « Wo Es war, soll Ich werden », suivi de la métaphore du Zuyderzee.
Attachons-nous au mouvement du texte.
C’est un peu comme si au dernier moment, à l’instant fatal d’un choix, d’un engagement, Freud, au chant du coq, suspendait son élan mystique vers ce qu’il appelle le ça, au bénéfice de la réalité marécageuse du Zuyderzee, du puits perdu.
De quoi s’agit-il en réalité ? Freud ne choisit pas la vie, il s’abstient. Au bénéfice, s’il l’on peut dire, d’une continuité stagnante et mortifère qu’aucun jaillissement de vie ne bouleverse et renouvelle. Et le plus navrant, c’est que cette continuité stagnante, ce marécage qui s’impose à lui, Freud l’abhorre. Voyons cela.
En 1922, dans une lettre à Ferenczi, Freud se laisse aller à une étonnante confidence qui en dit long autant sur la nature marécageuse de son existence, que sur ce projet thérapeutique qu’est pour lui la psychanalyse.
« Quelque chose en moi, dit-il, se rebelle contre le fait qu’il faut continuer à gagner un argent qui ne suffit jamais, et à utiliser les mêmes procédés psychologiques qui pendant trente ans m’ont permis de rester équitable en dépit de mon mépris des gens et de ce monde détestable. Je sens en moi d’étranges élans secrets - dus peut-être à mon héritage ancestral - pour l’Orient [17] et la Méditerranée et pour une vie d’une tout autre espèce : souhaits datant de la fin de mon enfance, qui ne seront jamais exaucés, qui ne se conforment pas à la réalité comme pour faire allusion au relâchement de nos liens avec elle. Au lieu de quoi nous-nous retrouverons sur le sol du raisonnable Berlin  [18] ».

Combien lugubre m’apparaît personnellement ce lieu qui s’impose à un Juif assimilé incapable de le refuser, ce lieu où ses « élans secrets » et la « vie d’une tout autre espèce » à laquelle pourtant il aspire, n’ont pas voix au chapitre. L’âme de Freud - juive s’il en est - bien qu’aspirant à ce « vrai lieu » qu’est l’Orient et la Méditerranée - encore la mer et קדם - « vrai lieu » donné en perspective où coulent le lait et le miel, est toute entière gagnée par la tourbe rance du « raisonnable Berlin ».
Et pour expliquer ses élans secrets, son aspiration à une vie d’une tout autre espèce, aspiration datant, dit-il, de son enfance, Freud recourt à son héritage ancestral : l’Orient et la Méditerranée. Un lieu tout à la fois historique et mythique auquel il reste viscéralement attaché, et dont le ça est, si l’on peut dire, le réceptacle. « Il semble, nous dit Freud, que les expériences vécues du moi se perdent tout d’abord pour le patrimoine héréditaire, mais que, si elles se répètent avec une fréquence et une force suffisantes chez de nombreux individus, se succédant de génération en génération, elles se transposent, pour ainsi dire, en expériences vécues du ça, dont les empreintes sont maintenues par hérédité. De la sorte, le ça héréditaire héberge les restes des existences d’innombrables moi, et lorsque le moi puise son sur-moi dans le ça, peut-être ne fait-il que remettre au jour des figures du moi plus anciennes, et les ressusciter [19] ».

Le çà est donc porteur d’un héritage ancestral que le moi peut remettre au jour. Il ne peut le faire cependant qu’à une condition : choisir au préalable de s’abandonner à ses « étranges élans secrets - comme le dit Freud - pour l’Orient et la Méditerranée et pour une vie d’une tout autre espèce ». Or il ne le fait pas. Freud ne se dissocie pas de soi, c’est-à-dire du « raisonnable Berlin », du puits perdu qui le déporte loin, très loin de l’héritage ancestral, pour faire de sa vie une existence désormais stagnante. C’est un peu comme si son destin de Juif assimilé témoignait, malgré lui, d’une réalité que chacun d’entre nous assume comme il le peut dans les instants médiocres de son existence. Voire de sa vie.

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OUVRIR LES PUITS

La « naissance » du Moi. - Je ne sais pas si Freud a vécu cette sorte de démission comme un échec. Peut-être. Quoi qu’il en soit, échec ou non, elle est pour moi riche d’enseignement. Il y a ce « bouleversement » auquel doivent s’appliquer, nous disait Freud, les efforts de la psychanalyse. Il y a ces « élans secrets » auxquels il aurait du s’abandonner, mais ne l’a pas pu, « souhaits qui ne seront jamais exaucés, qui ne se conforment pas à la réalité comme pour faire allusion au relâchement de nos liens avec elle ». Il y a la Méditerranée. Il y a l’Orient. Mais il y a aussi … qu’il faut renoncer. Car céder à tout cela n’est-ce pas céder en quelque sorte à la tentation psychotique ? En effet ! Et l’on comprend alors pourquoi la fameuse formule « Wo Es war, soll Ich werden » est au passé. Au présent, elle aurait été insupportable.
Néanmoins, présentée comme elle l’a été, c’est-à-dire au passé, elle est révélatrice d’une profonde vérité. Ne lisons pas « où le ça était, le moi doit advenir », mais « où l’expérience psychotique était, le moi doit advenir ». Ce qui veut dire que l’expérience psychotique est nécessaire à la naissance du moi. Ce fait est originaire : « wo Es war, soll Ich werden ». S’il n’est précédé de l’expérience psychotique le moi n’existe pas.
Le fait est originaire, certes, mais aussi ontologique. Le moi n’est que s’il est sous-tendu, à chaque instant, par l’expérience psychotique qui l’assure : « Wo Es ist, soll Ich werden ». « Je me prolonge dans l’inconnu ». La Création est continue.
Le moi n’a de cesse que de revenir à l’expérience psychotique comme à ses origines, de revenir au « moi naissant », en un lieu qui est le « vrai lieu », pour brûler et renaître comme le phénix de ses cendres. Il se ressource dans l’expérience psychotique afin qu’advienne, en un temps renouvelé, une continuité d’eau vive, celle du lac de rosée.
Le « wo Es war , soll Ich werden » signe la continuité stagnante. Le « wo Es ist, soll Ich werden », la continuité vivante. « Où le ça - l’expérience psychotique - est, le moi doit advenir ». Et il advient ! Le « wo Es war  » et le « wo Es ist  » doivent impérativement être associés. L’expérience du passé - au passé - doit être réactualisée au présent car elle est aussi du présent, et cela se fait au bénéfice du « monde qui vient ». Ainsi en est-il du Seder de Pessah.
Mais revenons à nos expériences psychotiques.

L’expérience psychotique. - « Ces expériences psychotiques, nous dit Racamier, je ne suis pas seul à prétendre qu’elles peuvent survenir et qu’elles surviennent dans toute existence, et non pas seulement dans celle des psychotiques, mais, normalement, fugitives et ponctuelles, et maîtrisées après coup, enkystées comme des corps étrangers, et sitôt oubliées, même lorsqu’elles sont reprises par le moi pour se mettre au service de l’expérience créatrice  ; ne faut-il pas en effet perdre une seconde le sens du monde, pour lui en donner un nouveau ? [20] Entre le monde en gésine et le monde en déroute, il n’y a pas loin. Ainsi, la genèse et la fin du monde ne sont pas réservées aux schizophrènes, elles sont à tout le monde. (...)
Toutefois ces expériences psychotiques « normales », maîtrisées, voire exploitées par le moi, sont à distinguer des expériences psychotiques des psychotiques, lesquelles sont plus extensives et moins maîtrisables, et en viennent à corroder le moi, dont elles traduisent aussi la foncière incertitude. [21] »
Retenons de ce texte ces trois points : Les expériences psychotiques (dissociation de soi) surviennent dans toute existence. Elles permettent de conférer au monde un sens nouveau. Elles peuvent être exploitées par le moi à des fins de création. Racamier ne le dit pas explicitement, mais le laisse entendre : c’est à l’occasion d’un événement majeur, plutôt traumatisant, que ces expériences surviennent. On les laisse, en quelque sorte, advenir alors même qu’elles s’imposent.
Pourquoi alors, puisqu’on les laisse advenir et qu’elles sont riches de promesses, ne pas les rechercher. Pourquoi ne pas les provoquer ? Pourquoi ne pas provoquer la dissociation de soi ? Pourquoi ne pas rouvrir les puits ?
Pourquoi ? Etrange question ! Aurait-on donc à ce point oublié que c’est à cela, très précisément, que s’attèlent, non seulement une démarche thérapeutique quelque peu honnête et conséquente, en particulier l’hypnothérapie, mais encore une poésie authentique - pas celle des consolations du rêve - une poésie qui renouvelle le monde du poète, et le monde de celui à qui le poète mystérieusement, secrètement, destine son poème.
Commençons par l’hypnothérapie, du moins telle que je la pratique.
Hypnose et transe psychotique. - Comme généralement on n’a de l’hypnose qu’une vague idée psychologique je vais me permettre de rapporter d’abord l’expérience « mystique », vécue et définie comme telle par Didier Anzieu qui, s’il était encore de ce monde, s’étonnerait probablement de se retrouver en notre compagnie. Ensuite seulement je produirais un « scénario en hypnose ».

L’expérience « mystique ».
« Cela commence - nous dit-il - par l’isolement complet dans mon bureau, avec le vide de l’intelligence, de l’imagination et des sens devant la page blanche, avec, dans mon être intérieur, le sentiment d’une déréliction radicale. Là, déjà, les mots trahissent. Y a-t-il encore un être intérieur, non seulement parce qu’il est vide, mais parce que j’expérimente d’ordinaire en moi comme mon volume s’est aplati ? je ne suis qu’une surface sans profondeur, le corps écrasé d’une bête sur la route, tube digestif et tuyau respiratoire confondus le traversant d’une dernière arête de vie. Et puis-je parler d’un sentiment, oui, mais dépourvu d’affect : indifférence, aridité, sécheresse - en bref, un blanc, je suis un carré blanc sur fond blanc. Une absence, si l’on veut, mais l’absence tout autant d’un extérieur à moi-même qui me stimulerait, m’intéresserait, me ferait sortir de mon néant et « ek-sister ». Je m’éprouve non seulement sans mémoire ni désir (…) mais cela va plus loin, ou plus bas ; j’ai perdu tout contenu mental, (…) les idées, les images, les émois (…). Il ne me reste plus qu’à abandonner d’écrire, mais ce serait renoncer à avoir de l’être, et je persiste, inertie, douleur, rien, entre l’irrenoncé et l’imprononcé. C’est comme la nuit du Jardin des Oliviers, mais en plein jour, un jour dont la clarté ne me concerne pas. J’étouffe un cri : Monde intérieur, pourquoi m’avoir abandonné ? Soudain la lumière d’une joie, un tremblement s’anime, me ranime, c’est une douleur qui flambe, ou un rythme qui se scande, empreinte revenue du plus loin, trace ou indice que je fus mais que j’aurais pu ne plus être, signaux d’avant les mots, et ceux-ci me reviennent, et l’espoir avec eux, mais comme ils me paraissent malhabiles et inappropriés à cerner l’inattendu qui surgit, comme je dois les chercher, les substituer, les raturer - enfin eux au moins sont-ils malléables -, et je rejaillis vivant, mais convalescent, éprouvé, et péniblement écrivant, pliant enfin le langage à mes formes et aux mesures de mes replis, attentif à ne rien perdre de la révélation qui se fait, dans l’angoisse, dans l’extase, et qui a quelque chose à voir (…) avec les maladies initiatiques décrites par les ethnologues et qui font parcourir à ceux que nous appelons des primitifs le cycle de la mort et de la résurrection . » [22]
Je ne commenterai pas ce texte. Une simple remarque cependant pour situer le « scénario en hypnose » qui va suivre. Lorsque Didier Anzieu parle des signaux d’avant les mots entendez « la lumière d’une joie, un tremblement (qui) s’anime, et (le) ranime, une douleur qui flambe, ou un rythme qui se scande ». Et c’est parce que ce rythme est porteur de tant de signaux d’avant les mots, qu’il est possible en prenant appui sur lui, de reconfigurer le monde. Et qu’est ce rythme, sinon la conscience vibrant à l’unisson avec la Vie ! L’aube d’une conscience à l’aube des images. Ce dont témoigne le « scénario en hypnose » qui suit.

La transe hypnotique et le scénario onirique.
L’hypnose, effectivement, est à même de provoquer la dissociation. Est à même seulement, ce qui veut dire qu’elle ne la provoque pas automatiquement. La transe hypnotique ne fait qu’offrir l’occasion à un patient de vivre l’expérience psychotique de la dissociation. Elle ne la lui impose pas. Il peut, non pas la refuser, mais, comme nous l’avons vu précédemment pour Freud, s’abstenir. S’il la choisit, il la vit. Et il revit.
Dans ma pratique thérapeutique le patient est invité non seulement à s’abandonner à la transe hypnotique, mais encore, alors qu’il la vit intensément, à décrire, autant que possible dans ses moindres détails, le « flot imagé » qui lui est consubstantiel, à le décrire de façon à en saisir le mouvement et l’« éprouvé  ». Le lecteur se convaincra par lui-même, à la relation du scénario onirique qui va suivre, de l’étroite parenté qui existe entre cette expérience hypnotique-là, et l’expérience vécue par Didier Anzieu et décrite précédemment.

En transe hypnotique, la patiente est invitée à voir un arbre et à le décrire.
- C’est un gros arbre avec un très gros tronc ... c’est un arbre qui a ... une grosse branche de deux mètres et à ce niveau il est creux l’arbre ... c’est un arbre de mon enfance dans lequel je suis souvent montée parce qu’il y avait justement cette possibilité de se mettre dans le tronc ... et j’aimais pas monter plus haut parce que j’avais peur ... déjà là pour moi c’était un effort ... et on pouvait s’y cacher ... regarder les gens passer ...
OP. Est-ce que vous-vous revoyez dans cet arbre ?

- Oui très bien ... c’est un gros … gros marronnier ... j’y étais souvent avec mes frères ... je ne suis jamais montée plus haut ...
OP. Vous aimeriez maintenant le faire ?
- J’aurais peur ...
OP. Ou alors en descendre ...
- Non ... rester dans le tronc moi j’aimais bien ...
OP. Si vous y êtes actuellement, quelles sont vos impressions ?
-J’ai l’impression d’être toute petite ... j’ai l’impression que tout est noir ... j’ai l’impression d’être un point ...
OP. Vous allez laisser ce point que vous êtes devenir ce qu’il a envie de devenir.
- Ca tourne ...
OP. Laissez tourner ...
- Une impression de vitesse ... de pesanteur comme si j’étais attirée ... comme si j’étais un météorite ... je suis à la fois lourde et complètement ... je sais pas où je suis ...
OP. Laissez les choses prendre forme ...
- J’ai l’impression d’être énorme là ... lourde très lourde ... tout à l’heure j’avais l’impression de partir à gauche ... maintenant c’est à droite et je redeviens un minuscule point ... (...) ... je sais pas comment décrire ce qui m’arrive ... mes jambes sont tendues comme si je voulais résister ou tenir ... cette sensation d’être comme de la fonte et pas exister en même temps ... je sais pas où je suis y a rien autour de moi ... j’ai l’impression d’être comme un point en orbite comme si çà montait ... (...) ... je sais pas ... j’ai l’impression d’être qu’un battement ... mes yeux oscillent complètement ... oui un battement ...
OP. Imaginez un battement d’aile ...
- Effectivement c’est comme si les ailes battaient mais là quelque chose de lourd comme s’il ne pouvait pas y avoir d’envol ... j’aurais envie d’être un oiseau blanc très grand et qui à force de battre des ailes réussit à s’envoler ... il s’envole là ... tout est blanc ... y a pas de forme pas de ... pas d’images ...
OP. Vous-vous sentez toujours oiseau blanc ...
- Oui ... (...) ... là y a plus rien ... là c’est noir ... tout noir ...
OP. Pourriez-vous vous retrouver dans cet arbre que vous décriviez tout à l’heure ?
- C’est dur ... j’étais plutôt avec votre bougeoir ...
OP. Vous pouvez le décrire ...
Oui il est légèrement oblique ... il a une forme d’envol justement ... (Fin du Scénario onirique)
Commentaires « à chaud » de la patiente : « Impression d’une vitesse phénoménale. Une force, une dilatation sur laquelle l’extérieur n’a pas de prise. Quelque chose qui se joue pour soi-même, en soi-même. Impression que quelque chose part. C’est lâcher le réel. Partir, aller quelque part, mais on ne sait pas où. Une force quelque part qui vous appartient et qui ne vous appartient pas ».
Quant au fameux bougeoir, il produisait sur elle une impression de légèreté, de puissance et de stabilité. Il s’agit en fait d’un bougeoir « ailé » qui évoque la stabilité et l’envol, une « hanoukia ».

La transe poétique. – Je pense ici à Rimbaud, poète à la vie si vaste, si vivante et si paralysée dans un monde déserté, à son intention, par l’amour. Il a voulu arriver à l’inconnu, qu’il considérait comme une rédemption - il pensait pouvoir être alors « sauvé » - il a voulu arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens, - briser la permanence pour se dissocier de soi.
« La première étude de l’homme qui veut être poète, nous dit-il, est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, il l’apprend. Dès qu’il la sait, il doit la cultiver ! (…) Il s’agit de faire l’âme monstrueuse : à l’instar des comprachicos, quoi ! Imaginez un homme s’implantant et se cultivant des verrues sur le visage. Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, - et le suprême Savant ! – Car il arrive à l’inconnu ! Puisqu’il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu’il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innommables : viendront d’autres horribles travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé ! [23] ».

Rimbaud a voulu se faire « voyant » pour « écrire des silences, des nuits, noter l’inexprimable, fixer des vertiges » [24]. Il s’est habitué « à l’hallucination simple : une mosquée à la place d’une usine, une école de tambours faite par des anges, des calèches sur les routes du ciel, un salon au fond d’un lac ; les monstres, les mystères. » Jusqu’à finir par trouver sacré, comme il le dit, le désordre de son esprit. [25]
Se dissocier donc pour être voyant ! Vision du « ça » afin d’y advenir. « Wo Es ist soll Ich werden ». « Vision, nous dit Yves Bonnefoy, du cœur battant de la réalité naturelle, libération des forces de la subjectivité retrouvée ». Mais aussi « tentative de disloquer le Je ancien, opaque et inerte, pour la croissance de l’autre, cet infini. » Car « Je est un autre [26] ». Et de conclure : « ce projet si nouveau dans la poésie n’a conduit Rimbaud qu’à l’échec. [27] »

Echec certes, mais lui, au moins, n’a jamais renoncé. Aux « élans secrets » de son cœur, « souhaits datant de son enfance pour l’Orient » … et la mer Rouge, il a répondu présent. Elans peut-être liés, comme le pensent certains de ses biographes, au désir de mettre ses pas dans ceux d’un père trop tôt évanoui. Certainement. Il n’a jamais cédé à quelque invitation que ce soit d’apaiser sur le sol familier du rêve, sa fièvre de l’absolu ici-bas, « chez nous, sur terre » comme le dit Chestov. S’il est vrai, comme le pense Yves Bonnefoy, que « la poésie authentique, celle qui est recommencement, celle qui ranime, naît au plus près de la mort. [28] » alors celle de Rimbaud l’est assurément. Malgré son échec, ou peut-être en raison même de celui-ci. Il a tenté l’impossible, une dissociation démonstrative, par trop soucieuse d’elle-même et de sa force recluse. Là est son échec.

« Encore tout enfant, j’admirais, nous dit-il, le forçat intraitable sur qui se referme toujours le bagne ; je visitais les auberges et les garnis qu’il aurait sacrés par son séjour ; je voyais avec son idée le ciel et le travail fleuri de la campagne ; je flairais sa fatalité dans les villes. Il avait plus de force qu’un saint, plus de bon sens qu’un voyageur - et lui, lui seul ! pour témoin de sa gloire et de sa raison. [29] »

Pour un autre langage. – Comme on le voit, du moins j’espère l’avoir suggérée, l’approche de la « vie », puits foré en nous même vers cet ailleurs présent qu’est le lac de rosée, n’est pas du ressort d’une réflexion. Il s’agit d’une « thérapeutique » dans le sens où l’entendait Philon d’Alexandrie. Un renoncement fondamental préside à sa mise en branle. Un renoncement, ou un événement. Allez savoir !
Le Talmud rapporte que lorsque l’ange de la mort, par mégarde visite un homme dont l’heure n’est pas encore arrivée, il le terrifie, bien sûr, jusqu’à la moelle de ses os - et cela dépasse tout entendement - mais en compensation il lui fait don d’un des ses multiples yeux dont il est couvert. Cet homme, désormais, n’est plus le même, il n’est plus jamais en paix – sauf peut-être de temps en temps avec lui-même – mais il voit, grâce à cet œil ce que d’autres ne peuvent ni voir, ni même imaginer, sauf si comme lui, ils ont été, eux aussi, visités. Alors tout comme lui ils savent comment raisonnablement se livrer corps et âme à l’expérience psychotique - car la dissociation en est une - comment se livrer à cette expérience poétique sans restriction mentale aucune. Ils savent comment la vivre, comment honnêtement l’assumer, sans se déprendre d’une conscience pourtant nécessaire à l’expérience, mais qui peut la trahir. Et qui en vérité la trahit toujours.
Car l’ordre du langage conceptuel - le raisonnable Berlin - n’est jamais en prise directe sur cette réalité. Le concept est toujours, qu’il soit psychologique, psychanalytique ou philosophique, l’artisan d’une fuite. S’il contribue à l’élaboration de notre « moi », ce n’est jamais que pour lui conférer une permanence qui à terme l’asphyxie.
Pour accéder donc à cette expérience psychotique que je dis être le « vrai lieu », celui du moi à l’état naissant, affleurant aux rives du lac de rosée, il nous faut un autre langage que celui, conceptuel du « raisonnable Berlin », un langage pénétré d’onirisme et d’oubli de soi, celui de la poésie, de la mystique, c’est-à-dire de l’amour de la Vie. Du rythme de la vie. L’image sans ce frisson de lumière du premier matin conduit au néant.
Oleg Poliakow

Notes

[1Henri Meschonnic. « Jona et le signifiant errant ». Gallimard 1981. p. 7.

[2Léon Chestov. « Le pouvoir des clefs ». Flammarion 1967. p. 236.

[3Deutéronome. XXX ; 19.

[4Claude Vigée . « Dans le silence de l’Aleph ». Albin Michel. 1992.

[5Je m’inspire d’un vers d’Yves Bonnefoy.

[6שמות (III, 4). (Et Dieu vit) [ki sar Moshé « que Moshé s’était détourné »].

[7שמות (III, 14). [éhié acher éhié « je serai qui je serai »].

[8Adin Steinsaltz. « La rose aux treize pétales ». Albin Michel Spiritualités vivantes. 2002 p. 21.

[9Ibid. p. 22.

[10Antoine Porot. « Manuel alphabétique de Psychiatrie ». PUF 1975. 5e édition. Article « dissociation ». (C’est moi qui souligne).

[11Arthur Rimbaud. « Œuvres complètes ». La Pléiade 1963. Lettre à Izambard. p. 270. Je reprendrai cette question au terme de mon étude.

[12Sigmund Freud. « Nouvelles conférences sur la psychanalyse ». Idées/Gallimard 1981 p. 107.

[13Déloger : Faire sortir quelqu’un du lieu qu’il occupe. Faire sortir par la force ».

[14Jean Laplanche et J.B. Pontalis. (id. note 1).

[15Sigmund Freud. Op. cité. p. 106.

[16Ibid. p. 107.

[17קדם ? La fin de son enfance ? Freud, à cette époque là, ne connaissait rien du fameux Orient dont il parle.

[18Ernest Jones. « La vie et l’œuvre de Sigmund Freud ». T. 3 PUF 1975. p. 94 et 95. (C’est moi qui souligne).

[19Sigmund Freud. « Le Moi et le Ca » in Essais de psychanalyse. PBP. 1981. p. 251 et 252. A quoi personnellement je ne puis qu’adhérer.

[20Ce que refusait de faire Freud (cf. p. 9).

[21Paul-Claude Racamier. « Les schizophrènes ». PBP. 1980. p. 72. (C’est moi qui souligne).

[22Didier Anzieu. « Du code au corps mystiques ». Nouvcelle Revue de Psychanalyse. N°22. p. 160 et 161. (C’est moi qui souligne).

[23Arthur Rimbaud. « Œuvres complètes » Lettre à Paul Demeny. La Pléiade 1963. p. 269.

[24Arthur Rimbaud. Ibid. « Une saison en enfer ». p. 233.

[25Ibid. p. 234.

[26Arthur Rimbaud. Ibid. « Lettre à Izambard ». p. 270.

[27Yves Bonnefoy. « Rimbaud ». Seuil 1994. p. 173.

[28Ibid. p. 23. (C’est moi qui souligne).

[29Arthur Rimbaud. « Œuvres complètes ». « Une saison en enfer » La Pléiade 1963. p. 222 et 223.