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En bref

23 avril 2016


Par Nelly Carnet :

Jacques Goorma, Irrésistible. Strasbourg : Editions Les lieux dits, Strasbourg, 2015.

L’on reçoit un petit fascicule sous la forme d’un cahier dans la boîte aux lettres au titre irrésistible pour une future lecture qui ne saurait tarder puisqu’il faudra peu de temps pour s’en imprégner où que l’on soit. Finalement, mieux vaut le lire bien calé sur une chauffeuse douce et moelleuse, un environnement épuré et un profond silence qui laisse entendre le crépitement d’un feu de bois et l’écho des mots. Certaines écritures nécessitent plus de confort que d’autres. Celle de Jacques Goorma semble évidente, élémentaire, harmonieuse. Pourtant divers sens peuvent apparaître.

Une femme sortie d’une folie internée selon ses propres dires prend parole, s’adresse à vous, s’invite, vous dévoile ce qu’elle croit être son véritable nom. En réalité, elle vous tutoie dès la première page. Irrésistible pourrait également être la langue qui vous parle d’âme à âme, s’invitant un instant pour être entendue, lue, maniée le temps d’un égarement dans les sphères de l’Etre. Elle est sérieuse, ne parle pas de travers : « Ce que j’ai à te dire, ce sont des paroles brûlantes et vitales. Je n’aurais pas pris tant de risques à m’évader ainsi, nue, en pleine nuit, pour venir te conter des futilités. » Qu’est donc cette folie de laquelle elle s’est échappée ? Peut-être le savoir, « la soif de l’étude », « obstacle » plutôt que véritable chemin menant à la connaissance. « Le savoir n’avait pas rempli ses promesses. Il me laissait insatisfaite, à brouter du vide. » L’issue est entrevue lorsqu’elle prend conscience qu’elle doit retourner la pensée sur elle-même pour espérer voir une vérité. La langue a alors rencontré quelques personnes : le destinataire est le dernier de ses amis après le médecin et le moine. Que vient-elle faire auprès de vous ? Chuchoter des phrases : « lors de mes passages sous la fenêtre, j’en laissais échapper quelques unes. Elles montaient aussitôt vers toi et s’enroulaient autour de ta plume. » Elle révèle progressivement les fruits de l’écriture, « des phrases nues » qui dénudent l’être, le rende à son évidence, ouvre « à la simplicité ». Elle mène celui qu’elle rencontre vers le poème et le centre de soi-même, une lumière au sein du monde. Elle parle la langue de l’âme à qui l’écoute.

Le petit cahier d’écriture mène le lecteur sur les rivages d’une langue offrant la pleine conscience de soi dans un silence apaisant. Il est une originalité qui diffuse de la langue poétique dans son évidence.

Jacqueline Merville, Ces pères-là  : Paris : Editions des Femmes-Antoinette Fouque, 2016.

L’image du père n’est guère glorieuse dans le monde de Jacqueline Merville. La langue du père comme ses gestes arrachent des lambeaux de chair sur le corps de la fille. La déchirure trouve son écho dans le dernier livre de l’auteure où la langue est bancale, cassée, interrompue, saccadée, hachée, renversée, déchirée, faite d’asyndètes. La syntaxe est transgressée pour une langue rouge. Un mal de père se retranscrit dans un mal de langue. Face à la voix du père qui « frappe », la langue est mise à mal par une violence incorporée mais réfléchie, autrement dit projetée sur la page : « (…) les filles de ces pères-là font la langue pas tranquille (…) » La finalité de ce livre n’est-il pas, entre autres, de retranscrire l’impact de la violence reçue ? L’image du père dessinée ici est finalement assez banale et a peut-être peu évolué : certaines femmes restent à la cuisine lorsque les hommes s’en vont à la pêche ou à la chasse.

La police des caractères jouent entre les italiques, le gras et le normal. Tout est en mouvement comme dans les représentations picturales qui scandent les textes de ce livre. En gras, l’injonction de la fuite face à cette espèce de père et le vœu en filigrane de sa mort. « Mourir » se transformerait plutôt en « crever ».

La douceur de la mère ne fait guère le poids face à cette violence qui ne s’exprime pas seulement par la violence verbale et gestuelle mais aussi par l’indifférence et l’absence. Dans les foyers où règnent ces pères-là, l’atmosphère est irrespirable jusqu’à envier « la mort du père des autres ». Il y a un abîme dans ce qui a été abîmé à l’intérieur de la personne. Face à la cacophonie vécue au plus profond de soi-même, répond l’acte radical qui est celui du départ pour espérer trouver ce qui est désiré : une langue adoucie pour celle qui écrit, « lavée, purifiée, sauvée ». De quoi rêve Jacqueline Merville ? Elle rêve d’entendre « la musique des nuages ». Et le père rêvé est de ceux qui sont « doux », « cajoleurs », « donneurs de fleurs » avec « la voix musicale ».

Partie très loin, c’est à la mère que l’auteure pense à laquelle elle envoie des « cartes postales ». Partie, c’est une autre langue qui peut s’inventer, « une langue à soi », « une langue que personne ne [peut] tuer ». Il demeure à la fin du livre une mère partagée et un père renié, non reconnu, étranger à soi, qui, paradoxalement, dépose son nom sur la couverture d’un livre. La tentation de lui pardonner affleure mais cela n’est peut-être possible qu’après sa mort.

Alain Roussel, Un soupçon de présence, Saint-Clément : Le Cadran ligné, 2015.

Un soupçon de présence pourrait être un livre pour le peu de lecteurs qui aiment le silence, le retrait, la langue simple sans fioriture, directe et droite, venant se fixer sur quelques motifs pour en faire le tour et aller à leur cœur avec l’attention qu’ils méritent.
Les sens deviennent l’objet de la pensée de ce « traité ». Un premier regard vers la fenêtre offre la perception d’un arbre dont l’essence ne sera révélée qu’à la dernière page. Cet arbre est à l’origine du premier jet d’écriture et de la conscience d’exister de celui qui l’observe. Un homme assis et qui regarde fut le titre d’un livre de réflexions de Jacques Ancet mais aussi Image et récit de l’arbre et des saisons ; Alain Roussel reprend les motifs de l’arbre et du regardant tout comme ceux qui ponctuent les créations d’Alexandre Hollan. L’auteur tente de faire le tour des sens, de prendre la mesure de l’importance de chacun d’eux, des relations qu’ils entretiennent, avec une préférence pour le visuel car « c’est par la vue que l’on s’oriente dans l’étendue, que l’on cherche son chemin parmi toutes les directions possibles, avançant parmi toutes les formes et les couleurs souvent enchevêtrées qu’elle nous dévoile et sur lesquelles nous nous évertuons à mettre un nom. » L’appréhension du monde est plus prégnante avec la vue qu’avec « le goût et le toucher » qui « escamotent la notion d’espace par la recherche du corps à corps. L’odorat l’identifie à un certain flottement : il baigne parmi les effluves. L’ouïe la reconnaît, mais elle apprécie mal les distances. »
Le rapport entre les sens est « poétique » lorsqu’Alain Roussel transforme l’environnement ressenti par le biais de la langue analogique. « C’est dans la langue, creuset de la pensée et des émotions, que tout cela résonne. » Sens et langue permettent de rendre la vie et l’existence intelligibles tout en étant en constante relation avec le temps qui passe. Mais cette langue peut être rétive. L’écrivain tâtonne avant de trouver le mot juste et, parfois, la tentative reste vaine. La langue est un territoire ouvert et marécageux. Elle écrit des « phrases-océans » et des « mots [qui] jaillisse[ent] des choses ».

« Je suis dans l’émotion de la perception », nous dit Alain Roussel. Il en va ici de la révélation même de la présence de soi au monde par la langue et le processus de l’énoncé comme celui de l’énonciation.


par Michèle Duclos :

Jean-Jacques Bailly, L’Annonce Faite A La Femme suivi de Lettres à Ischah, poèmes. Bruxelles : M.E.0., 2016.

Des deux parties qui composent le recueil, la seconde, Lettres à Ischah, Poème, ici proposée en seconde édition, est antérieure d’une quarantaine d’années à la première, également un long poème. Le poète présente le premier, tout récent poème, L’Annonce Faite A La Femme, comme « un chant d’amour original (…) une pénétration de la splendeur de l’éros ». Qui prend une dimension cosmique : « Je me suis livré à l’absence infinie. / J’ai scruté l’accord des cieux et de la terre/ avant de t’étreindre. » « Ta robe transparente/ est le reflet du ciel ».
Et même religieuse : « Tu saisis ma verge/ et doucement tu l’élèves/ comme un cierge pascal/ l’icône du ressuscité/ où je me ramifie. »
Lettres à Ischah est composé d’un seul tenant, de vers rimés ou assonancés de six syllabes à la prosodie voulue stricte par l’auteur.
Moins explicite, moins directement érotique, plus ésotérique et dans une langue plus érudite dans Lettres à Ischah (Ishah signifie femme en hébreu, dit wikipedia), c’est toujours l’amour fou qui triomphe : « Tu dégageais des flores/ et des atours recuits/ de sentences sonores/ et la terre tournait/c’était bien au chevet/ des enfants sans mémoire/ issus d’eucalyptus. »
Jean-Jacques Bailly est un personnage inhabituel, grand voyageur et linguiste grand lettré professeur d’hébreu et de philosophie, d’où la lettre d’accompagnement du philosophe Emmanuel Levinas pour Lettres à Ischah, poèmes. Il est également l’illustrateur de la couverture du livre, qui illustre avec des couleurs vives cette passion érotique joyeuse.

Claude Donnay, Ressac, poèmes. Bruxelles : M.E.0., 2016.

Ce recueil d’une cinquantaine de vignettes nous propose un parcours agréable dans la lumière quotidienne des jours depuis l’aube où « Tout renait dans le regard posé, qui lave et ressuscite », après une nuit où « l’âme se confond avec le désir ».
Les lieux et les hommes échangent leurs mots dans « un silence vivant, charnel, un appel à boire le jour qui vit », le long de la mer qui « porte mon âme », où « la mer retient mes chevilles de marin sans attaches ».
En arrière-plan de cette quiétude quotidienne des jours, à plusieurs reprises le poète évoque « la mort au-delà de l’horizon », « dans les yeux d’enfants inconnus que le chant d’un oiseau distrait un instant de la peur des bombes ».
« Et la mer recule, la mer avance, toujours plus bleue du ciel ». Ce modeste volume invite davantage à une réflexion sur la fragilité de la vie, sur l’injuste répartition des chances, que bien des essais abstraits.

Ivor Gurney, Ne Retiens Que Cela, poèmes de guerre traduits de l’anglais par Sarah Montin, édition bilingue. Thonon-les-Bains : Alidades, 2016.

Morts au combat ou provisoirement rescapés, abîmés dans leur corps et leur âme, la plupart des (souvent très) jeunes poètes envoyés en France sur le front des combats en ont dit l’horreur et aussi la pitié. Comme nous le rappelle pertinemment dans son introduction la traductrice, Ivor Gurney, pratiquement inconnu en France, poète et musicien élégiaque à la langue claire simple et musicale dans la tranquille tradition romantique du début du 20ème siècle, a payé de sa joie de vivre et de sa raison les traumatismes vécus seul et collectivement dans les tranchées. Ses poèmes disent d’un côté un passé récent, la beauté tranquille du Gloucestershire où « Seul le voyageur / Connait les charmes de l’Angleterre / Ou revoit avec clarté / Les visages familiers » et de l’autre la guerre atroce et absurde, la peur aux tripes de « ces garçons / Que ni les huiles, ni les feux de l’enfer ne peuvent atterrer. / Ni les canons, ni les rodomontades du sergent-major ». Même finie la guerre, « Les hautes collines sont pleines d’amertume » et ces hommes qui « Au premier bombardement, devant le grand cri noir / (…) ont baissé la tête / ont chanté, le diaphragme tendu contre l’effroi, // (…) Où sont-ils maintenant, au chômage ou camelots »…
La traduction est précise et élégante. Merci à la traductrice et à l’éditeur de nous révéler ce poète connu et apprécié dans son pays.

Nizâr Qabbânî, Ma vie avec la Poésie (extraits), suivi de Notes dans le Cahier de la Défaite. Traduit de l’Arabe par Claude Krul. Thonon : Alidades.création, 2015.

Comme le rappelle Claude Krul dans sa préface, très peu traduit en France le poète syrien Nizâr Qabbânî (1923-1998) connut un immense succès dans le monde arabe depuis son pays qui lui « a enseigné l’alphabet du jasmin ». Pourtant il n’hésita pas à pourfendre le repli passéiste de sa civilisation dans un moment tendu et douloureux de l’histoire, et dans la foulée celui de la poésie résignée après l’écrasement de la coalition arabe par Israël lors de la Guerre des Six Jours en 1967 :

Pas étonnant que nous perdions la guerre, /nous y entrons /avec toute l’éloquence de l’Oriental //(…) génération du mensonge, / funambule… / Vous les enfants ! / Pluie printanière, semence d’espoir ! / Vous féconderez nos vies stériles, / vous, / la génération qui défera la défaite…

Dans la prose de son autobiographie écrite dans une langue colorée à l’égal des illustrations persanes il retrace son enfance « passée sous un dais d’ombrage et de fraicheur » et son combat en faveur d’une « langue tierce » empruntant « à la langue académique sa logique, sa sagesse, sa pondération, et au langage populaire sa chaleur, son courage et ses téméraires conquêtes ». Dans sa présentation, le volume, particulièrement sa couverture, ne dépareraient pas ces illustrations orientales.

Monique Thomassettie, Encres sympathiques, Poèmes – Réédition. Bruxelles : M.E.O., 2016 .

Comme l’indique partiellement la couverture, ce court volume fut publié une première fois en 1992 sous le titre Poèmes 1989-1990, mais sans les illustrations qui émaillent le présent volume, des peintures exposées par le poète à Bruxelles et Anvers avant d’être mises en ligne. Le tableau de la couverture, dont les couleurs et les lignes rappellent celles de Sonia Delaunay, est également exemplaire des couleurs, l‘or, les ors, azur, pervenche, et de l’atmosphère joyeuse, des thèmes, musique, peinture et danse qui parcourent les poèmes : Vivaldi, Beethoven, Chopin, « au son des sitars », « Vincent », mais aussi les oiseaux chantant dans les arbres, des anges, le Bouddha…

Monique Thomassettie semble proclamer la réconciliation du corps, de l’inconscient et de l’esprit, ou mieux de l’âme, lorsqu’elle écrit : « Cette lame de fond/ sombre/ plutonienne/ dont la riche lourdeur inquiète/ celle-là oui t’élève/ quand vague dressée/ elle aspire à l’azur ».

Marius Chivu, La ventolière en plastique. Traduit du roumain par Fanny Chartres. Bruxelles : M.E.O., 2015.

Il s’agit d’un long thrène composé de longs poèmes libres, déploration ou narration à bâtons rompus sur la lente et inexorable maladie de sa mère que l’auteur suit avec affection et dévouement en évoquant quelques joyeux épisodes de son enfance et en s’attardant sur les manifestations douloureuses de la dégradation des corps et de la mémoire, ponctuées en quelque sorte par la présence des perfusions, « les doigts recroquevillés/ le poignet attaché pour la nuit/ sanglé/ la bouche tordue/ les paupières hermétiques... »

Poème d’amour fou : « aujourd’hui vraiment elle ouvre les yeux/ et garde les paupières levées/ (lorsqu’elle dort elle est belle et entière) »...qui rédime la souffrance, la douleur et la laideur de la longue maladie. Le poète n’insiste pas sur l’effet salvateur de l’écriture qui supplée au dialogue disparu mais nous fait partager la longue attente redoutée et souhaitée de la fin.

Olivier Vandera, Abreuvements Nécessaires, poèmes. Bruxelles : M.E.O., 2015.

Comme l’annonce la quatrième de couverture, il est poète slameur, ça se sent, ça s’entend tout de suite dans le rythme des séquences, des syntagmes bien détachés, lents ou rapides, surtout dans les sonorités des consonnes dures, d, g, : « Je danse la gaillarde », et des voyelles qui rebondissent en créant un maillage d’allitérations clair original : « cette moitié-ci m’appartient/ à moi frais sorti de la ravine/ où je voyais me anciens amis/les meurtris/retranchés/ machicoulis pont-levis/ &tirs de couleuvrines » : admirons le danse des i .

Eros et Thanotos : éros surtout, érotisme à la fois audacieux et voilé. Un peu de mysticisme aussi, appel au tao et un peu de géographie légendaire . « sagaces mers des Sargasses où se fécondent nos sucs entremêlés/ ton corps /comme le désir à l’âme /viens me frayer me bousculer »...
De l’humour aussi, pour cacher l’émotion : « face à mon calme apparent de flamand rose apatride /à qui tu apprends à voler » …
On espère une suite.

Igor Luksic, Le Livre de la Peur, poésie, traduit du monténégrin par Jasna Samic et Gérard Adam. Bruxelles : M.E.O., 2015.

Peur de qui ou de quoi ? De soi-même, car dans cette probable ou possible confession, deux êtres s’affrontent dans les deux premières des trois parties du livre, « Quelque part derrière », composé de courts textes en vers, puis « Dans le cerveau », ensemble de huit « Jours » d’un voyage vraisemblablement immobile où l’auteur s’affronte avec un un inconnu dont la quatrième de couverture nous apprend qu’il s’agit des deux « moi » très dissemblables d’un même individu, la persona comme l’appelait Jung, un homme politique, économiste brillant ou du moins assuré, et l’homme intérieur conscient de ses faiblesses mais aussi de celle de ses congénères : « En fait, les hommes sont des vers de terre, autant que des fourmis ou des abeilles..... plus tristes sont ceux qui se prennent pour des intellectuels... » Et pourtant : « Nous sommes créés pour commettre des erreurs, car si nous n’en commettions pas la société ne ferait pas de progrès ». A la fin du voyage, le moi intérieur semble avoir pris le dessus sur le ministre : « je t’ai déjà dit que je n’envie rien chez toi. De tout autres valeurs me guident dans la vie »
L’une de ces valeurs ne serait-elle pas l’amour, dans la troisième partie, « Dans le cœur » exprimant un sentiment moins tourmenté mais le doute règne encore : « Tu es sûr/ qu’il y a, là-bas, derrière,/ quelque chose de plus beau, de plus gai/ ou ne fût-ce qu’un peu moins gris ». Mais le personnage du poète reste tourmenté : « Je deviens sombre et m’efforce/De franchir les barricades/ Quoique blessé, triste, en colère/ Je m’obstine dans l’espoir »...

Plutôt qu’un livre de poèmes il s’agit d’un journal intime qui utilise les poèmes et la prose. Un livre original stimulant par les cris du cœur de l’auteur.

par Gérard Paris :

France Burghelle Rey, Révolution II. Laon : La porte, 2016.

« Je veux choisir la vie comme ils choisissent la beauté. »
Si le premier livret intitulé Révolution s’appuyait sur Van Gogh (les blés) et Apollinaire (les alcools), le second part sur un double constat : la déception de la jeunesse et la croyance à la haine, aux cruautés ! Etranges métamorphoses extérieures (la guerre, la mort, la haine) et intérieures (mort en soi du poète, l’abolition de la beauté, de l écriture ). Si un enfant va mourir, si la révolte crépite sur les réseaux, faudra-t- il choisir entre l’amour et la haine, entre la révolte et la tendresse ?

« la haine est sans limite quand ma
Page est petite.je me demande si je suis libre.
Sommes-nous, nous dit France Burghelle Rey, un prisonnier dans la nasse des guerres et des cauchemars ?
Alors, en dernier recours, le poète substitue la chanson à l’écriture et offre son identité pour leur renaissance, hurle de joie et nous « console ici des morts à venir ».

Danièle Marche, Sur le chemin de Merlouchicq. Nancy : Aspect, 2015.

« La nature contient en elle-même
une contemplation silencieuse »
Plotin

Sous l’égide de Yagadish Potock, Plotin et Danielle Corre, Danièle Marche nous invite, énigmatiquement, sur le chemin de Merlouchicq, son septième recueil après notamment L’enclose (1996), Exodes et Failles. Si les photographies peuvent nous laisser à penser à une symphonie de lumière, de silence et de clair-obscur, tout cela n’est que rituels, trompe-l’œil, au travers de l’éloge de la lenteur, cette lenteur essentielle. Si le lyrisme de Danièle Marche, plein de ferveur et de chaleur, se marie facilement avec son goût profond pour la nature, sa poésie, elle, est plus nuancée, plus symbolique : « le chemin est aussi pavé de deuils
partagés dans l’au-delà des étoiles »

Piverts, écureuils, oiseaux élaborent une double symphonie visuelle et sonore. Même si le temps lui est surpris dans ses multiples déclinaisons (l’incertain du temps, le temps dérobé, touffes du temps, passage inavoué du temps) la quête du Graal est bien présente dans une recherche éperdue et effrénée du beau, de l’intime et du lumineux : « Tant de douceur
au bord de la brisure »

Alors, nous dit le poète, il convient de « Courber l’échine toute dignité préservée

pour rester debout, serrer
femmes et enfants à l’ombre
des taches essentielles »
Mais revenons à notre chemin, ce chemin d’éclosion, (lignes de vie, lignes de force) dans l’épaisseur du silence et face aux faux-fuyants de la lumière.
Il nous faut alors aller de la lointaine Lorraine aux Landes « Sur le chemin de Merlouchicq ».

par Temporel :

David Gascoyne, La vie de l’homme est cette viande / Man’s Life Is This Meat. Traduit de l’anglais par Blandine Longre, avec des auto-traductions de David Gascoyne. Postface de Will Stone. Paris - London : Black Herald Press, 2016.

Cette traduction française de l’ouvrage du poète, paru en 1936, est suivie du « Premier manifeste anglais du surréalisme » ainsi que de poèmes traduits par Gascoyne lui-même, extraits de Metaphysical Poems (1943). Au sein du recueil lui-même, quelques poèmes sont traduits par le poète. A l’occasion, deux traductions sont proposées.

Voici la traduction de la première strophe de « La Cage » par David Gascoyne :

Dans la nuit qui s’éveille
Les forêts se sont arrêtées de pousser
Les coquilles sont à l’écoute
Les ombres dans les mares deviennent grises
Les perles se dissolvent dans les ombres
Et je reviens vers toi

Shizué Ogawa, Une âme qui joue - l’horizon. Poèmes traduits du japonais et de l’anglais par Soraya Umewaka et Michèle Duclos. Dessins de l’auteur. Paris : Caractères, 2015.

Nous retrouvons dans ce recueil Shizué Ogawa, que nous a présentée il y a quelque temps Michèle Duclos.

La plui
e qui tombe sur vous
et sur moi est la même.
Nous n’avons qu’un ciel,
notre terre est unie sous les océans.
Nous pouvons vivre séparées
nous sommes toujours ensemble.

Stéphane Sangral, Fatras du Soi, fracas de l’Autre. Paris : Galilée, 2015.

Ce livre est un recueil de réflexions, parfois présentées sous forme de dialogue et liées à l’actualité. Dès l’abord, le psychiatre et philosophe qu’est Stéphane Sangral, pose un principe et un néologisme, celui d’« individuité », « progressif passage à l’âge adulte de la civilisation », qui se fait « avec le matériau de l’enfance » et « étouffe toute tentative d’étouffement ». Contre le sacrifice, ce concept porte son utopie en tentant de déjouer le fantasme du « groupe identitaire » et, plus profondément, d’engendrer une transcendance au sein de l’immanence. En somme, plutôt l’éthique que la métaphysique. L’auteur pose les questions de Dieu, de la guerre, du militarisme, de l’amour. « Tu as cela de plus que dieu, mon amour : tu existes. » « La religion est la spiritualité de celui qui n’en a pas. »

Alain Suied, Le visage secret, précédé de trois lettres inédites d’André du Bouchet. Paris-Orbey : Arfuyen, 2015.

Les éditions Arfuyen demeurent fidèles à l’œuvre d’Alain Suied.

Il n’y a pas de Consolation.
Nous le savons lorsque soudain
sur le chemin de l’erreur, nous
pensons à ce qui fut perdu
ou trahi et cherchons en vain
le retour, le diapason du rêve
l’impossible réparation natale.
Il n’y a pas de Consolation.

Il s’agit d’un long thrène composé de longs poèmes libres, déploration ou narration à bâtons rompus sur la lente et inexorable maladie de sa mère que l’auteur suit avec affection et dévouement en évoquant quelques joyeux épisodes de son enfance et en s’attardant sur les manifestations douloureuses de la dégradation des corps et de la mémoire, ponctuées en quelque sorte par la présence des perfusions, « les doigts recroquevillés/ le poignet attaché pour la nuit/ sanglé/ la bouche tordue/ les paupières hermétiques... »

Poème d’amour fou : « aujourd’hui vraiment elle ouvre les yeux/ et garde les paupières levées/ (lorsqu’elle dort elle est belle et entière) »...qui rédime la souffrance, la douleur et la laideur de la longue maladie. Le poète n’insiste pas sur l’effet salvateur de l’écriture qui supplée au dialogue disparu mais nous fait partager la longue attente redoutée et souhaitée de la fin.


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