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Emmanuel Hiriart, jardinier des mots

1er février 2006

par Michèle Duclos

Le thème du jardin est omniprésent dans la poésie d’Emmanuel Hiriart, mais il nous prévient qu’en Basque un unique mot désigne le jardin et le cimetière et que le jardin s’ouvre sur la lande sauvage et sur la mer atlantique, « paradis marin », d’où après quelques avatars est issu Adam notre premier ancêtre. Le jardin-cimetière est localisé dans L’oiseau noir, le dieu mort et sa mère : « Des profondeurs je t‘appelle » où le poète narre avec sobriété et un détachement qui cachent mal la profondeur de l’émotion la mort de la grand-mère, une vieille femme usée au bord de la déchéance physique ; une mort dont la banalité et la quotidienneté ouvrent sur une méditation planétaire qui contraste implicitement les grands mythes antiques avec les conventions sociales d’aujourd’hui. Dans le cimetière où un broc à eau traîne sur l’allée gravelée, un rouge-gorge rappelle la vie et la beauté du monde.

Le jardin familier d’Hiriart est sa région, un espace géographique évoqué par des noms de lieux - Campan, l’Arbizon, Saint-Savin dans les Pyrénées ; avec leurs petites églises et leurs Vierges, païennes autant que chrétiennes ; de là on gagne l’Océan contemplé de « Socorri », et le Musée Asiatica de Biarritz, jusqu’au Musée des Beaux Arts de Bordeaux ; jusqu’à Blaye « comme au temps des troubadours » ses ancêtres. Les poèmes développent une cohabitation paisible entre un christianisme qui ne se coupe ni des paysages ni de la nature - « Sur les galets de la Nive / Danse la Vierge du vieux pont ». et un paganisme plein d’oiseaux et de petites bêtes familières. Dans Toi qui viens de la Mer s’ébauche une dialectique, par poèmes interposés et alternés, entre une « enfant sauvage » qui danse sur la lande et un « juge » qui a « perdu l’horizon (...) perdu terre / et mer », et que semblent effrayer « cette lune trop vive » et la liberté des corps (comme ce fut le cas de l’Eglise au 16e siècle évoquée ici par des citations données en exergue).

Son œuvre est réchauffée par une innocence héraclitéenne. Dans ce jardin que borde la mer et où Se vanter ne serait pas bien (le titre est explicité en exergue comme emprunté à Michaux), le paysage, les animaux, les plantes ne sont pas coupés de l’humain et le poète devient un chaman souriant qui, « Le temps que mûrissent les mots », abolit la frontière entre animé et inanimé, l’humain et la pierre, « La mer endormie dans les pierres » (TM, 65), « les murs traversés par les racines ». Il écrit le « Journal des saisons » et nous confie « Les clefs des champs » (TM,60), « tutoie les rochers silencieux » « dans l’amitié des arbres » (Un Jardin manque au poème), « le soleil ruisselle » (ON, 13) sur « La tête brûlée des tournesols » (ON,21) ; dans ce jardin qui sent bon « l’odeur sucrée des pommes/ Abandonnées aux papillons » (ON, 74) ; et qui « chante aux oiseaux », « tricote ses printemps » (JMP) ; où, à l’automne « le jour réduit / Comme une confiture » (JMP) ; « Le chat nonchalant » s’offre la « chatterie » de croquer « Le lézard engourdi » (VPB,18) ; un jardin où pousse encore « un reste sauvage d’enfance /Indéracinable » (ON, 75) avec un petit clin d’oeil à Rimbaud « Quand on n’a pas dix-sept ans » (PMJ).
Au-delà de sa région et de son bestiaire familier, c’est tout un jardin planétaire, une culture, où le poète salue en passant, au rythme de ses lectures classiques élargies : saint Augustin relisant Virgile, Horace, Diogène et Néron, Hildegarde de Bingen ; Murillo, Poussin ; Hallaj, Rûmi, et Ibn Arabi pour qui « le monde est la beauté de Dieu » Ryokan et Bashô ; mais aussi Nadja, Max Jacob « acrobate » et mystique, Sherlock Holmes, Ted Hughes - Kubrick... Jusqu’en l’Orient d’une sagesse quotidienne où rien ne pèse. Les mots, où dominent les substantifs qui disent solidement la terre et la mer, les rythmes, suggèrent une paix dans l’impermanence cosmique avec l’évanescence légère du haïku ou en peinture du soumi-e : « Face au vent/Dans la nuit/ Le chant des grues errantes » ; « Les grues reviennent /Leur cri résonne .Si différent cette année ».Un poème dédié à Ryokan (SPB,51), cité en exergue, dit le credo poétique du poète : « Quand tu auras compris que mes poèmes/ ne sont pas des poèmes/ alors nous pourrons parler poésie ».
Hiriart écrit en souriant, on aimerait dire, avec bonhumour - Sa langue est un jardin d’images où « la vie (...) prend langue » ; où il « cultive les mots seulement et les images » (ON, 21). « Ma langue latine et court-vêtue » « ma langue est sans sagesse » - disons sans « philosopher ». Pourtant il traque la vérité derrière les apparences tranquilles : ainsi l’écolier sage qui le soir devant la télé rêve de beaux assassinats. (VPB, 10). Chaque poème est une épiphanie de la vie ordinaire.

On y cueille des belles brassées de sonorités allitératives et d’assonances plus discrètes, plus douces que la rime, plus malicieuses : ainsi

J’aime les escargots/
Ils vont si lentement/
Je crois qu’ils parlent allemand
Tellement ils ressemblent
A ces vieux philosophes
Qui toujours mâchent les mots
Les mâchent et les bavent
Sur la molle salade
Qu’ils prennent pour le monde.
La nuit les hérissons pointus
Ont pour eux la dent dure
La tendresse des poètes ( VPB, p.9)
 
Hiriart dit « l’émerveillement de vivre » (ON,72))

Bibliographie :
La pluie danse sur le toit, 1999
Toi qui viens de la Mer, 2000 Illustration de Lucien Besson esquisse d’une Vénus sortant verticale des vagues. (TM)
Se vanter ne serait pas bien, 2001 (VPB)
Un jardin manque au poème, 2003 (JMP)
Tante Agathe parle en dormant, 2003
L’oiseau noir le dieu mort et sa mère, postface de Gérard Noiret, 2004 (ON)
Des poèmes retenus dans diverses anthologies, dont deux de haïku et sur son site.
Traduction : Le Livre des baisers, de Jean Second, 2002.