Temporel.fr

Accueil > à l’écoute > Notes de lecture > Emmanuel Hiriart, Je voulais grandir davantage.

Emmanuel Hiriart, Je voulais grandir davantage.

1er février 2006

par Anne Mounic

Emmanuel Hiriart, Je voulais grandir davantage. Saint-Estève : Éditinter, 2005.


Ce recueil de poèmes, accompagnés par des encres de Robert Brandy, peintre, débute par une variation sur une « inconnue ». L’équation se métamorphose, de mathématique en poésie, à partir d’un « cercle C » que l’existence, le paysage, le jeu de l’esprit sans cesse étoffent, prenant la tangente pour échapper à l’enfermement :
« On en déduira les corollaires suivants :
Un vol d’oies sauvages sur la mer en automne
Le soleil sur la vitre un matin d’hiver
Les pavés mouillés et la fraîcheur du soir. » (p. 12)

Affleure déjà ici le ton facétieux (« Tirer la langue pour la photo », p. 14) qui court à travers le recueil. Le tragique s’y immisce également, comme par effraction, sans fascination donc : « Le plus curieux dans l’aventure est cette flottille de signes grecs, tenaces comme le sang des innocents, dans l’entrepont du palais. » (p. 17)
On ne quitte pas la géométrie dans « Jeux icariens » puisque, par semblable métamorphose, on y dessine un « trapèze », qui permet le « saut périlleux ». Face au déluge, le poète prend Dieu avec humour même si le doute est son « démon familier » (p. 33. Ô combien vrai !). Sur l’arche se trouve opportunément un albatros (p. 34).
Quand il évoque Defoe et ses histoires de pirate, Emmanuel Hiriart nomme la lecture « conversation des morts » (p. 45). (Toutefois, me semble-t-il, c’est justement ce qu’il y a de plus vivant qui se transmet en cette communion de l’intime à laquelle invitent la lecture et, à l’origine, le rythme révélateur de l’intériorité partagée.) Par « sept lieux », on atteint au « grand arbre », tant il est vrai que l’arbre est traditionnellement complice des poètes parce que, sans doute, comme « le vieil Yggdrasil » (p. 72), il relie les trois mondes, souterrain, terrestre et céleste, d’où cette recommandation avisée :
« Ne dis pas l’arbre
Fais-le
Si tu peux » (p. 75)

Et la poésie en ses analogies s’inscrit dans le temps :
« Les mots sont des choses,
D’étranges nœuds du temps. » (p. 73)

Après un petit tour chez Jules Verne, Emmanuel Hiriart nous prévient finalement qu’il a des « dettes », envers Baudelaire, Rimbaud, Hugo, etc., mais aussi envers Dôgen, fondateur de l’école Sôtô du Zen au Japon et penseur du Temps dynamique.
L’écoulement du temps et le rapport du poème à la chose se marquent, chez Emmanuel Hiriart, par le rythme qui donne son sens au cheminement, que le poème prenne la forme du vers ou celle de la prose. On avance lentement, tranquillement, à travers ce recueil, entre facétie, pudeur et jeu de l’esprit, et les mots sont musique :
« Pour donner son sens à la route,
Un clocher par village,
Des terres pour le pain
Et le vin des terres folles,
Mille saintes et leurs sources. » (p. 24)

Le poème avance au rythme de la marche.
A.M.


temporel nous contacter | sommaire | rédaction | haut de page