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Emmanuel Hiriart

9 mars 2007


Temporel : Quand tu écris « Je voulais grandir davantage », tu te réfères à « l’enfance, inachevée », mais, d’une façon qui pourrait paraître paradoxale, non comme retour sur l’enchantement intemporel ou paradis perdu des jeunes années, mais comme reprise de ce qui, là, était bon, authentique et recommandable. C’est ainsi, au moins, que je le perçois. Peux-tu nous apporter quelques précisions sur cette question ?

Emmanuel Hiriart :
En effet il ne s’agit pas de retomber en enfance mais de continuer à grandir. De cesser de jouer à vivre pour vivre. De garder l’énergie vitale de l’enfance, sa puissance de construction de soi. D’entrer dans le monde des grands tel que l’enfant peut le percevoir, un monde « pour de vrai ». C’est-à-dire, aussi, dépouillé de la dimension farcesque (comme disait Montaigne) du monde des « adultes ». En somme, il s’agit de poursuivre le mouvement de l’enfance, sans s’arrêter en chemin.

T. : Quand je lis « le désespoir est superficiel » ou bien, mieux encore, « Les mots sont des choses, / D’étranges nœuds du temps », je vois là une poétique. Comment envisages-tu le rapport du poète au temps, aux mots et aux choses ?

E.H. : Il faut pour te répondre que j’aborde séparément tes deux citations, qui renvoient pour moi à des choses bien différentes. Dire que « Le désespoir est superficiel », c’est en quelque sorte un acte de foi. Pendant longtemps, la note dominante de mes poèmes était extrêmement noire, la mort occupait une place centrale et l’ensemble était d’un pessimisme glaçant, j’irais jusqu’à dire suicidaire ! Mais peu à peu dans le travail sur moi-même, sur ma langue, sur ma culture, bref dans l’alchimie d’écrire et de lire, une autre dimension s’est affirmée. Face à la mort, l’amour « fort comme la mort » (pour rendre hommage aux traductions d’André Chouraqui qui m’accompagnent depuis longtemps). Amour de qui, de quoi ? Le poème sait peut-être, il est toujours en avance sur moi.
Et c’est là que j’arrive à la deuxième citation : le poème en effet noue le temps ; porte sa part d’avenir comme je viens de le dire, tire sa force de la mémoire (où l’on retrouve l’énergie d’enfance de la première question). Il le fait par le travail du rythme (au sens large, meschonnicien : la transformation du sujet par la transformation de la forme-sens du langage), par la matérialité sensuelle et signifiante du langage ; et parce que sensuel il appartient au monde des choses et non à quelque dimension platonicienne de l’Idée. Mieux, il nous apprend qu’il est un lieu où la chose est indissociable de l’idée, lieu que nous pourrions appeler l’âme… ou pourquoi pas l’incarnation (ce n’est pas un hasard si pas mal de mes poèmes font référence à Marie).

T. : Tu emploies un mot qui a longtemps été banni du vocabulaire, le mot « âme », dans l’expression « risquer son âme ». Que serait-ce, pour un poète, de risquer son âme ?

E.H. : Je me méfie du mot « âme », et il m’est même arrivé de reprocher à une amie poète d’en abuser. Mais je préfère sa connotation religieuse aux connotations médicales des autres mots qui pourraient aujourd’hui désigner cette réalité. D’ailleurs y a-t-il vraiment un autre mot pour dire notre présence au monde dans sa dimension intérieure en la liant à l’idée de notre responsabilité ? Risquer son âme, ce peut être oublier qu’elle est corporelle, je veux dire chercher à faire croître le poème hors sol, à l’écart du monde ; ce peut être oublier la responsabilité de celui qui parle. Céder à l’ivresse du langage, utiliser le rythme non pour défaire les illusions du prêt-à-parler (le poème noue mais dénoue aussi !) mais pour forger des slogans (contrairement à ce que l’on dit parfois je crois que la publicité n’est pas une forme de création artistique mais un dévoiement de certains moyens de l’art). Or ces risques sont omniprésents dans l’aventure poétique justement parce que le poète s’aventure et quitte les chemins balisés, pas toujours très éloignés des précipices. Par la proximité qu’il établit entre les mots et le monde le poème touche parfois à la magie. Une magie désillusionnée. Et l’on peut aussi parler, avec Daumal, de poésie noire et de poésie blanche. Un de mes recueils, Toi qui viens de la mer, est particulièrement construit autour de ces questions.

T. : Tu parles, dans l’un de tes poèmes, de « donner sens à la route ». Etablis-tu un lien entre le rythme de la marche, celui du poème et le temps vécu ?

E.H. : Il faut d’abord dire que je marche beaucoup, par plaisir, mais aussi parce que je n’ai pas de voiture ! J’écris en marchant, parfois (dans ma tête, bien entendu ; sur le papier en rentrant, ou le soir…). La marche permet une imprégnation qui est aussi un déchiffrement du paysage dans l’espace intérieur du marcheur. Elle fait du paysage un paysage intérieur. Je ne peux ici que redire ce que j’ai déjà écrit dans Poésie/première 36 à propos du livre de James Sacré Broussaille de prose et de vers (Obsidiane 2006) : « Un paysage est un assemblage de motifs issus d’intentionnalités disparates (habiter, cultiver, toucher une subvention de la PAC, faciliter la circulation des automobiles, rendre leur vitalité aux commerces du centre-ville, protéger le patrimoine urbain, favoriser la nidification d’un oiseau rare… Mais pour constituer ce patchwork en paysage il faut l’unité d’un regard, unité forcément provisoire en raison de la mobilité du passant, sans parler de celle de la lumière. Un paysage, c’est en définitive le mouvement d’un regard, son rythme, scandé par les rimes visuelles. Une quasi métaphore de l’acte d’écrire, donc, en même temps que ce qui (parfois) le suscite pour mieux être transformé par lui. »

T. : La plupart des poètes sont fascinés par les arbres. Tu as l’air de l’être pareillement. Que vois-tu, toi, dans la silhouette de l’arbre qui ait cette profonde séduction existentielle ?

E.H. : Mon rapport avec l’arbre est d’abord un rapport de naturaliste : je me suis passionné dès mon enfance pour les science naturelles, et il m’arrive même de temps à autres (cela m’arrivait souvent quand la poésie me prenait moins de temps !) d’animer des sorties de découvertes de la nature. Surtout en ornithologie, certes, mais enfin quand je croise un arbre que je connais j’en parle. Surtout qu’il est souvent plus facile de montrer un arbre qu’un oiseau. J’ai aussi un contact plus étroit avec certains arbres (un ginkgo, un chêne, un mimosa, quelques pommiers, deux pruniers, un cerisier…) en tant que jardinier. Ensuite je parle aussi aux arbres au bord du chemin ; j’ai une préférence pour les chênes têtards du pays basque, pour les frênes des bords de chemins pyrénéens, pour les hêtres enfin. Question de silhouette, en effet, de couleur aussi surtout pour le hêtre (en automne mais aussi au printemps). Mais plus encore que de silhouette, de mouvement : je suis fasciné par ce lent cheminement vers la lumière qui donne forme aux arbres ; mouvement qui ne nous est pas immédiatement perceptible tant il est lent, et qui fait que les arbres, vivants, semblent parfois presque minéraux. Proches de la pérennité dont parle Chouraqui (le temps et l’espace pris dans leur totalité) plus que du temps humain. Comme le poème, donc, l’arbre est un lieu où se nouent les règnes, où l’on pressent l’unité du monde…

T. : Tu parles du vieil Yggdrasil, faisant allusion au fonds mythique germano-nordique. Comment envisages-tu l’articulation du mythe et de la poésie ?

E.H. : Je crois que la poésie ne travaille pas seulement avec le trésor des mots de la langue mais aussi avec des récits, des images, des représentations hérités. Donc avec des mythes. Elle en fait la même chose que des mots (et des poèmes anciens…) : elle les frotte, les heurte, les casse, les recolle, les noue et les dénoue. Elle en invente même parfois. Le mythe est une dimension fondamentale du poème, en fait ce qui lui évite d’être une construction symbolique statique et lui permet de retrouver le mouvement. Je suis sans doute ici influencé par Victor Hugo, sans doute le poète que je relis le plus, et par les études que Pierre Albouy lui a consacrées. Je crois qu’il est important de redonner dans la poésie contemporaine une place au récit, donc au mythe.

T. : Quelle est la part religieuse de la quête poétique ? (Par religieux, j’entends une attitude intérieure et non la référence à un dogme.) Cherches-tu, par le rythme, à susciter une présence ?

E.H. : La part religieuse est centrale dans ma poésie. Le rythme au sens large (tout ce qui rend le sens et la forme inséparables, tout ce qui fait la forme-sens), donc la poésie est à mon sens, quoi que pense le poète, une expérience spirituelle, une forme de recueillement (mot que je préfère à méditation à la suite de certains traducteurs des textes bouddhistes) qui permet de vivre l’unité fondamentale de l’âme et du corps, de l’intérieur et de l’extérieur (ce qui ne veut certes pas dire que les points de vue qu’expriment ces mots sont toujours inutiles) … Une manière, donc, de se rendre présent au monde, d’en faire un intérieur extérieur, plus intime que soi. « La poésie, c’est tout ce qu’il y a d’intime dans tout. » (Hugo) Comme lorsque Saint Augustin découvrait Dieu dans les palais de sa mémoire (il est intéressant de se souvenir que ces palais sont une référence à un procédé mnémotechnique : les objets à mémoriser étaient associés à une série cohérente de lieux qui offraient en quelque sorte une colonne vertébrale à la mémoire). Le rythme poétique, par exemple la rime ou le mètre, qui contribuent ou ont contribué à structurer les poèmes, est lui aussi un instrument mnémotechnique dont l’utilisation ouvre des perspectives vertigineuses. Je crois que le travail sur les mots, les images, le rythme est en définitive un travail sur la mémoire (et certainement pas sur l’inconscient), un travail très conscient de transformation de la mémoire, personnelle et collective.

T. : Tu as fait des études d’histoire, discipline que tu enseignes actuellement. Comment s’articule pour toi le lien entre ces deux domaines, histoire et poésie ?
Est-il heureux pour un poète d’enseigner ?

E.H. : Je ne me pose pas tellement la question de l’articulation de l’histoire et de la poésie. Parce que je ne me sens pas particulièrement défini par mes études et mes diplômes. Je m’intéresse à l’histoire, mais aussi à l’ornithologie, au cirque, au cinéma, à la spiritualité, au roman policier… Comme je m’intéresse à l’histoire on trouve forcément de l’histoire dans la poésie que j’écris (par exemple la référence à la figure de Pierre de Lancre dans Toi qui viens de la mer. Parfois même je travaille un tout petit peu comme un historien pour écrire mes poèmes : pour le volet « pirates » de Je voulais grandir davantage, je me suis documenté sur le Rackham le rouge historique (tout en donnant le rôle principal à un personnage inventé par Hergé) ; sur l’histoire du cirque d’hiver pour un autre poème… La culture historique influence aussi ma manière de lire (ou peut être que ma manière de lire a contribué à me faire choisir les études historiques, je ne sais pas !) : je suis sensible aux ruptures et aux continuités, peu enclin à donner une valeur d’absolu au temps présent. En Histoire comme en poésie je m’intéresse au XIXe siècle, à la spiritualité…
Le poète doit faire autre chose que de la poésie pour gagner sa vie. Ce n’est pas une mauvaise chose dans la mesure où sa vie nourrit la poésie. Par contre cela contribue certainement au peu de rayonnement de la poésie : les poètes, les revuistes et souvent les éditeurs de poésie ne le sont qu’à mi temps (quart temps ?) et ne peuvent guère se consacrer à la promotion de ce qu’ils font. Pour gagner sa vie l’enseignement peut convenir assez bien à un poète, parce que c’est un métier de contact, voir de confrontation. Un métier où l’on n’utilise pas l’autre comme un moyen mais où l’on rencontre des personnes que l’on s’efforce d’aider à grandir. Et il se peut qu’un poète convienne assez bien à l’enseignement parce qu’il peut apporter à l’école ce que la société voudrait lui enlever : ce qui n’est pas immédiatement utilitaire ou productif, ni même toujours diplômant, en un mot la culture, inutile comme la respiration.

Babel

1
Comme des hirondelles
Confiés à l’errance
Des soleils fugitifs,
Les enfants de Babel : nous,
Livrés au vent,
Renouant le fil des rivières,
Offrons nos fugues fragiles
Au passant matinal
De nos rêves obstinés

* *

*

Voilée de brume tu danses,
Toi d’où je parle,
Ecart des signes.

2
Ils se dispersent ;

Les chemins les emportent.
Chacun garde quelques mots
Qu’il répète sans cesse,
Tremblant de les perdre.
On en voit qui s’éloignent
Au fil des souvenirs,
Ou s’abêtissent d’extase
Dans le bégaiement du feu ;
Les plus adroits d’une image
Capturent le vol d’un papillon.

* *

*

J’ai découvert le soleil
Couché sous ton épaule,
Porte de ta nuit.

3
Sur la pierre maudite
Où Jacob s’endormait
On entend ronfler parfois,
de l’autre côté du sommeil,
Le Vieil Ivrogne Barbu,
L’ancien Dieu ;
Il parle en dormant,
Délire,
Appelle sa mère,
Affolé de n’être plus seul.

* *

*

Sous les rêves arrachés
Perce la chair du ciel,
Bleue jusqu’au sang.

4
“Vous serez comme des dieux”
Dans la plaine jonchée de blocs,
Avec vos mots cariés,
Vous ferez face
Aux idoles fracassées,
Vous serez nus comme
Des galets blanchis de soleil
Vous ferez rouler les dés
Entre vos doigts
Vous danserez en vain
Pour éteindre le jour.

* *

*

Le géomètre joue ;
Au centre vide des figures,
Tourbillon de lettres.

5
Babel.
Dans les ruines
Un lézard
Heureux de retrouver
Sous les paroles d’homme
Son soleil.
Babel après l’oubli,
Silencieuse,
Rendue au sacrement des pierres.

* *

*

Le mur des mots se fermait
Presque ; un battement de mort,
Nudité soudaine.

6
Tous les petits tambours,
Chaos grondants ;
La grêle des petits tambours
En foule sur la plaine !
La nuit des petits tambours palpitait.
Vint l’air frais du matin,
La clarté des montagnes
Face au gouffre du ciel,
Un cri de fer la corneille
Dans le peuplier rouillé de gui.

* *

*

Tristes marelles,
Tours abolies,
Dieux brisés de Babylone.

7
Brusquement le soleil
Brise d’angles la ville,
Referme les visages.
Le passant caresse les murs,
S’enchante de leurs crépis rêches ;
Parfois, saisi de leur crépi rêche,
Les rêve jusqu’au vertige.
On veut peindre les fruits,
Denses soudain comme des signes,
Dans leurs coupes de terre crue.
La stridence des martinets
Tourne sur les toits.

* *

*

Danse des signes sur la roche
Attentive des cavernes intimes,
Lettres invisibles.