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Emily Dickinson

1er février 2006

par Anne Mounic

Emily Dickinson (1830-1886), Poème 59 (1859 environ).

Lutte avec l’ange, ou le poète bénit le gymnaste.

 
A little East of Jordan,
Evangelists record,
A Gymnast and an Angel
Did wrestle long and hard -
 
Till morning touching mountain -
And Jacob, waxing strong,
The Angel begged permission
To Breakfast - to return -
 
Not so, said cunning Jacob !
"I will not let thee go
Except thou bless me"- Stranger !
The which acceded to -
 
Light swung the silver fleeces
"Peniel" Hills beyond,
And the bewildered Gymnast
Found he had worsted God !
 
(Emily Dickinson, The Complete Poems.
Edited by Thomas H. Johnson.
London : Faber, 1975, p. 31.)
 
Un peu à l’est du Jourdain,
Rapportent les Évangélistes,
Un gymnaste et un ange
Ont réellement lutté, dur, longtemps -
 
Jusqu’à ce que le matin touchant la montagne -
Et Jacob, déployant sa vigueur,
L’ange demande la permission
D’aller déjeuner - de s’en retourner -
 
Nenni, déclara le rusé Jacob !
« Je ne te laisserai point partir
Que tu ne me bénisses » - Étranger !
Et ceci, accordé -
 
Légères se levèrent, battantes, les toisons d’argent
Par-delà les hauteurs de « Péniel »,
Et le gymnaste abasourdi
Découvrit que Dieu il avait vaincu !

(Traduction A.M.)

Dans son étude sur Emily Dickinson [1] , Christine Savinel indique bien que cette lutte de Jacob avec l’ange est celle de l’artiste, du poète, en sa quête sans cesse effleurant le divin mais ne l’atteignant pas (inaccessible il demeure), sorte de constante claudication entre le secret et la parole, sur le seuil de l’invisible, en cette « pause de l’espace » [2] qu’est l’absence.

Dans une lettre de janvier 1881, Emily Dickinson parle pour elle de « destinée de gymnaste » [3] et, dans son dernier envoi à T.W. Higginson, auquel elle écrivait depuis avril 1862, elle écrit, inversant les rôles (voir plus loin) : « Audacity of Bliss, said Jacob to the Angel « I will not let thee go except I bless thee » - Pugilist and Poet, Jacob was correct - » [4] (Audace de la félicité, dit Jacob à l’Ange « je ne te laisserai pas partir que je ne te bénisse » - Pugiliste et poète, Jacob avait raison -). Le poème 110 (1859) débute par ce vers : « Artists wrestle here ! » (Des artistes ici luttent). De même, le poème 157 (1860) : « Musicians wrestle everywhere » (Partout luttent des musiciens). Comme l’écrit Christine Savinel : « Jacob représente pour le poète une des images de la traduction artistique, celle de l’articulation imparfaite à un face à face incertain. » [5]

La lutte est introduite comme une sorte de conte, écho des lointains, en cette géographie si particulière à Emily Dickinson, géographie de l’esprit. A l’exactitude des termes (« East of Jordan ») se mêle une légère imprécision (« A little »), reliée au vers suivant par le pluriel qui désigne les évangélistes, déplaçant, qui plus est, la source. Jacob n’est désigné par son nom qu’aux deuxième et troisième strophes. Il est, en premier et dernier lieu, dénommé « gymnaste », ce qui déplace le propos vers l’exercice, l’ascèse poétique donc. De plus, la tonalité grecque que ce terme ajoute ici au mythe biblique nous renvoie à l’image de l’athlète qui se met à nu pour la lutte (sens du grec gymnas). En termes poétiques, cette nudité résonne comme authenticité, dépouillement des contraintes dogmatiques (souci majeur d’Emily Dickinson) pour faire face, en direct, pourrait-on dire, au mystère de l’existence. La référence à Jacob comme gymnaste n’est pas dépourvue d’une distance ironique à l’égard du mythe, distance habituelle chez ce poète à l’égard du dogme.

La rigueur du combat se révèle par le « did » d’insistance et par les deux adverbes, monosyllabes, mais affirmatifs. Il apparaît d’ailleurs que la lutte renforce la vigueur du gymnaste, ici nommé Jacob au moment de la coïncidence du matin et de la montagne, le temps étreignant l’espace dans le vers, pour ainsi dire, par cet équilibre allitératif que le rythme soutient :
« Till morning touching mountain - »

On remarque à ce propos que, si les rimes sont inexistantes ou imparfaites, l’alternance est constante entre terminaisons masculines (accentuées, en anglais : « record » ou « hard et féminines (syllabe accentuée, syllabe non accentuée : « Jordan », Angel »), ce qui marque, de l’un à l’autre, (« And Jacob », « The Angel »), une oscillation rythmique. On retrouve ce double mouvement au dernier vers : « To Breakfast - to return », où l’ange se trouve ironiquement humanisé en son désir de petit déjeuner. Jacob, jusque-là vigoureux, se voit maintenant qualifié de « rusé ».

La bénédiction est extorquée grâce à la force déduite de la lutte et la possibilité de ruse qui en découle. L’ange est nommé : « Étranger », mais après le tiret, hors des guillemets. Le poète se substitue au gymnaste, nom qu’elle s’attribuait à elle-même dans sa lettre de 1881. Le dernier vers est elliptique, claudicant, non dans son rythme, iambique, mais par sa syntaxe, « which » ayant pour antécédent les paroles citées de Jacob : « The which acceded to ». L’image de la claudication réapparaît allusivement au poème 875 (1864) :

« This gave me that precarious Gait
Some call Experience. »
(Ceci me donna cette démarche précaire
Que certains nomment Expérience.)

Dès lors, suivant le mouvement de l’étranger, le regard se porte sur l’horizon, sur le ciel, en cette conjonction (mot swedenborgien) du matin et de la montagne, qui mit fin au combat. Le gymnaste voyant s’envoler les ailes vers l’au-delà, demeure abasourdi de la révélation, affrontement, puis consentement. L’imagination, chez Emily Dickinson, est transcendante, mais s’avère parfois plus proche de l’attente lamartinienne que de l’âpre lutte ici décrite. On se reportera au poème 657 (1862) :

« Of Visitors - the fairest -
For Occupation - This -
The spreading wide my narrow Hands
To gather Paradise - »
« En guise de Visiteurs - les plus Raffinés -
Comme Occupation - Celle-ci -
Le déploiement de mes étroites Mains
Pour recueillir le Paradis - »

Le démonstratif, "This", désigne le geste en le mettant quasiment en mouvement dans la parole ; le poème se fait dès lors actualisation du geste du poète, attribué non pas à l’intellect, mais à une partie du corps, celle qui a pour vocation de saisir. Et là se tisse le lien entre l’exiguïté du monde et la petitesse de la volonté ("my narrow Hands") d’une part et, d’autre part, l’ampleur du désir ("To gather Paradise -"), ce dernier restant en suspension à la fin du poème tandis que le tiret ouvre sur le silence à la "frontière" du langage poétique. Le poème ouvrait sur ce vers : "I dwell in Possiblity -" (Je demeure dans le Possible), ce "possible" étant aussitôt défini comme "Maison" : "A fairer House than Prose - " ("Maison plus raffinée que la Prose - "). C’est donc la poésie qui crée le lien entre le Moi et le Non-Moi, grâce à cette activité de saisie des images que le poème, en une sorte d’envol, par le "déploiement" des mains pareilles à des ailes, mène jusqu’aux limites de ce qui se peut concevoir. Le poème se tisse aux frontières de l’indicible et de l’invisible, établissant la relation de son auteur à cette interrogation, ce qui explique que "Me" (Moi, Me) se trouve souvent capitalisé, comme entité symbolique de la subjectivité face au questionnement.

Les mains du poète se transformant ici en ailes se déployant pour recevoir le don de l’au-delà, on songe à l’inversion opérée par Emily Dickinson dans sa dernière lettre à T.W. Higginson : « Audace de la félicité, dit Jacob à l’Ange « je ne te laisserai pas partir que je ne te bénisse » (c’est moi qui souligne). Les deux personnages, l’un double et idéal de l’autre, sont en effet, d’un certain point de vue, existentiel, interchangeables. Au dédoublement de Jacob et de l’ange se superpose celui de Jacob et du gymnaste, le poète l’étant également, le poème étant son nom et sa bénédiction.

Notes

[1Christine Savinel, Emily Dickinson et la grammaire du secret. Lyon : presses universitaires, 1993, pp. 255-59

[2Emily Dickinson, Selected Letters. Edited by Thomas H. Johnson. Cambrige, Massachusetts : Harvard University Press, 1998, p. 223.

[3Id., p. 270.

[4Id., p. 330.

[5Christine Savinel, op. cit., p. 257.


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