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Emilie Saqué, poèmes

27 septembre 2012

par Emilie Saqué

Les ateliers de l’enfance

Á mes grands-parents pour cette belle histoire…

Quand je viens dans ce pays, pensai-je, quelque chose
se délie en moi, mon inquiétude intérieure prend fin :
comme si l’on posait une main ferme et douce sur
une blessure qui commencerait à se fermer.
C’est une sensation de fraîcheur.
Jean Grenier



C’est un drap chiffonné et crasseux qui jonche le sol
Un craquement de plancher soulève la poussière
Á la fenêtre
Face à la maison de l’homme de la terre
Le peintre une palette et un pinceau
Tu étais plus proche du faucheur la faucille au poing*
Un bon cop de falç** au bout des bras
Picasso et mon arrière grand-père
Miroir aux Albères

Au pied de la bâtisse la plus haute de la ville
Un ruisseau court roule comme un caillou dans le caniveau
Et lèche de sa langue mouillée
Le pavé encore tiède des roues en bois d’une calèche
Tiède encore du trot des sabots et du muscle nerveux et trapu
Alors la nuit tombe sur les ruelles de sciure et de moisissure
Les hirondelles iront d’aile en aile danser une ronde linéaire
Sur les fils électriques cicatrice sur la pierre millénaire

Les voix des vieux dans les tilleuls
S’accrochent aux branches de thym et de laurier
Odorantes et rocailleuses comme l’aromate au soleil
Les voix des hommes se mêlent à midi
Aux parfums de poivrons et de tomate
Qui s’échappent en cuisant des fenêtres des femmes

Cet accent comme la pierre rose de Serrabona
Cet accent comme l’olivier de Saint Michel de Cuxá
Cet accent comme les orgues d’Ille sur Tet
Étoilées d’argile dans le vent d’Espagne
Cet accent comme le torrent asséché du Tech
Cet accent comme un contrefort du Conflent
Comme un coup sec de Tramontane au pic du Canigou
Cet accent bruit sourd de pas dans la neige sucrée de mes dents
Cet accent écorce de soleil anisé dans ma bouche
Cet accent jamais goûté coule pourtant dans ma gorge
Comme un vin doux de Rivesaltes
Cet accent qui régale à la régalade résiste
Cercle de pieds*** qui tournent en rond
Comme le refus têtu la sainte épine**** au coeur
Quand la semaine se fait sainte
Cet accent garde les pieds sur terre
Chaussé de toile noire de cordes tressées
Et lève les bras au ciel
Quand l’aube se fait rouge
Quand l’aube se fait sang et or
Cet accent si contradictoire
Atelier entre ciel et terre

* Toile de Joan Miró (présentée en 1937, lors de l’exposition universelle à Paris, en soutien aux républicains espagnols) ** Els Segadors (hymne national de la Catalogne, qui trouve son origine dans un romanç historique, évoquant l’affrontement entre les Catalans et les Castillans de Philippe IV et du comte d’Olivares) *** Toile d’Antoní Tapiés (disparu en février dernier) **** La Santa espina (Cette sardane a été interdite sous les dictatures de Primo de Ribera et de Franco)

Moments, 2012.

Eau de mélisse

Abeja blanca zumbas – ebrias de miel – en mi alma.
Pablo Neruda

L’abeille
Les ailes salées
Ne se retourne pas
Elle donne le chemin

Elle butine l’air
Butine le vent
L’éclat provocant
Des hortensias
Les volets lavande
Le parfum mauve
Des glycines
Sur la pierre
D’un portillon
Entrouvert

L’église battue
Par la pluie pointue
Et glacée de l’été
Habite un rocher
D’embruns
Tendus à la mâture
Du clocher

L’abeille fait son miel
Des courants maritimes
Grisés bleutés émeraude

Le vent dépose
− Á notre insu −
Comme des pollens
Des fleurs de sel
Sur les lèvres

C’est la pointe du Trec’h

L’esprit étourdi
D’air marin
S’éveille
Heureux
Dans le ventre plein du golfe
Et la plénitude des eaux

Moments, 2012.

Vannes
(«  V  », ancre marine, motif infini des marins)

Vannes
Tout près de tes îles
Comme une petite mère

Vannes
Le sourire
Comme une ancre levée
Sur tes visages

Vannes
Le mot gentil
Sur le cœur
Comme la barque accueillante
De tes pêcheurs

− L’oubli de l’essentiel
Dans une autre Île
Une presque île −

Vannes
Au port
D’une petite mer

Moments, 2012.


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