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Emilie Saqué, poèmes

29 avril 2012

par Emilie Saqué

La tulipe* est la fleur du jasmin
Au printemps des peuples


Á Hafita, toi qui es presque
née dans cette lumière

[L’homme] est cette force qui finit toujours par balancer
les tyrans et les dieux. Il est la force de l’évidence.
Albert Camus

Les fleurs d’Iran
renaîtront de leurs blessures


Les tulipes fanées ne refleuriront jamais.
Omar Khayyam

Le vent dépose des graminées d’impatience
Dans la terre de Téhéran
Un monde nouveau
Gronde pousse et crie
Sur un monde ancien
De silence et de haine
c’est le refus de l’Iran errant

Des étudiants épellent
Dans des couloirs empuantis de sang et de souffrance
Les syllabes d’une ville prisonnière
Qui n’est plus que l’ombre d’elle-même
Derrière ces murs frappés d’interdit
Ils détachent des lettres
Du fond de leurs cellules
Comme pour mieux se détacher du temps
Comme pour se souvenir
Qu’un jour une âme fut en exil dans son propre corps
Comme pour ne pas oublier
Que la plainte du ney eut l’éclat amer de l’amande
Dans le ciel étoilé des nuits fastueuses d’antan
Le frais parfum de la fleur de laurier
Éclaboussait alors les bassins roses et blancs
Des jardins suspendus
Aux lèvres de tout un peuple
Gercé par le sel de la misère
Ce peuple perse poli
Au bâillon de la terreur

Ces étudiants se souviennent du chant du roseau
Qui soufflait le soir sur la nostalgie
Ses notes harmonieuses dans l’herbe mouillée
Où se courbait
Instant de grâce
Le pas léger du danseur
Il tenait la voûte céleste dans ses mains
Et jetait à la face de l’horizon
Un vin de vers comme trois cordes de soie frottées
Pour respirer l’ivresse de l’archet
Pour respirer le vertige de la voix
De cette voix
Qui tourne tourne tourne sans fin sur elle-même
En cascade de saccades

Khayyam Rûmî
Omar ad-Dîn Djalâl
Djalâl ad-Dîn Rûmî Omar Khayyam

Ces étudiants connaissent par cœur le nom
De celui qui aima Dieu
Dans la danse et dans le chant
De tous ceux qui aimèrent Dieu
Sans armes ni djihad

Aujourd’hui
Une autre cité règne sur leurs cœurs
Une cité heureuse qui met dans leurs yeux l’éclat précieux
De l’amour et du pardon
Pour écrire sur tes errances
La fierté de tout un peuple
En lettre capitale
Á l’encre verte des cyprès

TÉHÉRAN

* La tulipe est un symbole d’amour dans la civilisation iranienne. Cette fleur figure également sur le drapeau de la république islamique, incarnant les martyrs de la révolution. L’épigraphe d’Omar Khayyam, poète du XIIIe siècle, doit être lue comme un espoir de paix : les tulipes qui fleurirent sous la dictature faneront pour voir naître, à la place, celles de l’amour dans un pays réconcilié.

Le 18 juillet 2011

Hamza*

On me dit : le deuil de nous-mêmes est dans le
regard de nos enfants
Tahar Ben Jelloun

Ton corps : contusions multiples,
Ecchymoses accidentelles,
Ta peau : impacts de balles,
Brûlures de cigarette.
La torture avant la mort

Le dictateur réinvente avec le sang et les larmes
Le langage de l’enfance
Un enfant de sept ans
Sur les épaules de son père
Dans la marche pacifique
S’écrit : « balle en plein cœur »

Et toi tu es là devant nous
Comme un cri impossible
Entre nos épaules hébétées
Le temps immobile fixe l’instant
Sur tes parties génitales mutilées
La torture avant la mort
Le passé et le futur se dissolvent
Emportant avec eux
Comme si rien ne s’était passé
Le visage de notre enfant
Notre visage
Celui que nous ne serons jamais
Au seuil de notre vie
Quand l’espoir de la génération se fait
Plus fort que la mort
Plus fort que l’oubli
Et toi tu es là sous nos yeux qui ne peuvent pleurer
Comme un rire déchiré

Hamza notre fils notre petit garçon

Nous réécrirons les mots de l’enfance
Si grands de cette douceur nouvelle
Que personne personne ne pourra les détourner

* Âgé de treize ans, Hamza al-Khabid a été arrêté à Deraa le 30 mai 2011 en marge des manifestations contre le régime de Bachar al-Assad. Torturé puis tué, le garçon est devenu le symbole de la répression sanglante, menée par la dictature syrienne. D’autres enfants en Syrie sont des victimes innocentes de la barbarie. Hamza signifie en arabe « puissant ».

Le 23 octobre 2011

Litanie pour une fleur de jasmin*

Brûlot de chair
Torche vivante
Toi l’étudiant réfléchi
Toi le fils de ta mère
Toi l’orphelin de père
Toi le frère de tes frères
Toi le frère de tes soeurs
Toi le marchand de la misère interdit de cité
Tu étais tout cela réuni
L’étincelle de dignité
La flamme de la liberté
Au point de prendre feu

Enfant du jasmin
Ton peuple brûle-t-il d’impatience
Ou joue-t-il avec le feu
Fleur de jasmin
Toi qui ne parles pas
Dis-nous si ton peuple est encore prêt à s’embraser
Ou s’il n’est qu’un feu follet

*Mohamed Bouazizi s’est immolé le 17 décembre 2010. Ce suicide a été le point de départ de la révolution de jasmin tunisienne. Après la chute de Ben Ali, le parti islamiste Ennahda a pris le pouvoir démocratiquement par les urnes. C’est un nouveau questionnement qui s’ouvre plus largement sur le devenir des peuples arabes.

Le 30 décembre 2011

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