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Emilie Saqué, poèmes

26 septembre 2011

par Emilie Saqué

Ensongement

L’amour des lettres et le désir de Dieu…
Jean Dom Leclercq
*

Epistre IX
Or rescript la saige Helouys et dist a Pierres Abaelart* :

Je t’écris du fond de moi-même
Moi la petite sœur des couvents d’air et des songes
En ces temps-là
J’étais encore brillante et belle
Il y a près de neuf siècles déjà
On dirait que dix ans à peine se sont écoulés
Laisse-moi te parler maintenant
De ces deux femmes sans visage
L’une blonde l’autre aux blanches mains
Laquelle des deux as-tu aimée
L’une d’elles nouait à ses cheveux boucles dorées
Ces vers qu’elle tressait au fil des mots
Comme du lierre et du chèvrefeuille
En attendant la reverdie
Aujourd’hui

ses yeux sont secs et creux


Jadis
Elle
Semblable aux lointains mensonges
De ton cœur
Etait triste tant que tu n’étais pas auprès d’elle

Aujourd’hui
Le roman d’amour
Ne s’écrit plus courtoisement
En vieux vers français
Ni en mots hésitants qui suggèrent le trouble des origines

Il s’écrit en langue vulgaire

Pourtant
Parfois
Je déduis un jardin de toute beauté
Peuplé d’oiseaux ensoleillés d’oliviers et de noyers
Et de buissons parfumés qui mettent en joy
Les jeunes gens qui respirent son vert éclatant
Juste derrière tout près un rosier et sa rose
Invitent les amants à voir parmi les graviers
Deux cristaux briller
Là tout au fond de la rivière

*

Ô tes yeux dans les neiges pensives du printemps
Flèches de miel
Douceur de se connaître
De naître ensemble

Ô mes joues rose sous la peau
Fleur de vitrail
Dans la lumière blanche et nue
Regret de n’être ensemble

*

Tu es sorti de mes rêves
Ma cellule était trop vaste pour la solitude
Et mon amour immense pour le laisser
Mourir entre les mains d’un rêve
Pardonne-moi
Pierres Abaelart
Et je conclu ma longue espitre par brief fin : a Dieu te commans*

*traduit du latin par Jean de Meun

Brie-Comte-Robert, août 2011

*

Confessement

Epistre X
Or parolle la bonne Heloys*

C’est dans ces fulgurances que je te retrouve
Et que je viens à ta rencontre
Encore une fois
Que louaient-ils ceux-là qui parlaient sans savoir
De la sage Héloïse
Admiraient-ils son savoir son sacrifice ou
Son dévouement
Alors même qu’elle préférait aux liens du mariage
La liberté de t’aimer
Maître Eckhart dira un siècle et demi plus tard
Ou peut-être disait huit siècles plus tôt
Que la créature approche Dieu
Dans le détachement
Je ne savais pas encore
Qu’en me dépouillant de ta présence
Je te perdais
C’est ton bonheur que je cherchais
Et non le mien
C’est toi seul que j’ai cherché en toi
Et non mon propre intérêt
Que savaient-ils ceux-là qui nous voulaient du mal
Avaient-ils jamais entendu le chant des chants
Se répandre sur mes lèvres

« Qu’il me baise des baisers de sa bouche ;
Tes amours sont plus délicieux que le vin ;
L’arôme de tes parfums est exquis ;
Ton nom est une huile qui s’épanche
 »**

D’aucuns ont qualifié ces mots
De concupiscence
Pourquoi n’ont-ils pas préféré ceux d’amour et de tendresse
N’ont-ils pas vu qu’ils s’offraient à la caresse
Ceux-là mêmes qui ont jeté la pierre sur nous
Connaissaient-ils seulement
La chair étonnée par la brûlure du désir
Qui donne et qui reçoit
Sans tiédeur
Comme un témoin de la révélation des mystères divins
Quand je t’ai rencontré
Tu as rempli ma vie
D’un parfum de joie et d’allégresse
J’ai découvert la douceur ombrée de l’olivier
Les pluies tièdes et les soirs étoilés
Á la tombée de l’amour
Tu m’as appris à m’aimer pour pouvoir t’aimer en retour
Je me suis délicieusement perdue dans ce ravissement
Sans me douter que je te perdais absolument
Parce que ta perte était à l’évidence l’absolu
Arraché à une chair brûlante d’aimer
Et empressée d’enseigner cet amour
Cette union des corps des cœurs et des esprits
Dans le consentement mutuel
Des amants
J’ai pris le temps de grandir dans tes yeux
D’apprendre
De devenir celle qui a eu l’humble fierté
D’être reconnue comme l’égale
De son maître
Dans la connaissance
Et le savoir

Quand tu es parti Dieu m’a quittée
« Sur ma couche, la nuit, j’ai cherché
Celui que mon cœur aime.
Je l’ai cherché, mais ne l’ai point trouvé !
 »**
J’ai voulu disparaître à mon tour

Neuf siècles nous séparent dans la mort
Dix ans seulement dans la vie
Et tu as engendré celle que je suis aujourd’hui
Ce soir
Quand je lirai cette lettre
Á tes petites servantes
Je terminerai le chapitre
Par cette douce prière
Qu’il soit encore digne de ces paroles
Et c’est ainsi que je refermerai
La vie et les epistres
De Pierres Abaelart
Et Heloys sa fame*

*traduit du latin par Jean de Meun
** Le Cantique des cantiques

Brie-Comte-Robert, août 2011

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