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Emilie Von Berlepsch, par Rome Deguergue

29 septembre 2007

par Rome Deguergue

Hymne an die Heiterkeit
Hymne à la joie

Text des Liedes mit dem überlieferten Titel
Texte (paroles) de la chanson, livrée avec le titre

Gesungen bei der Einweihung eines Gartenhauses
Das zur Aufschrif hat :
SERENITY

Chantée à l’occasion d’une cérémonie d’inauguration
d’un pavillon de campagne qui porte l’inscription :
SERENITY

Poème attribué à Emilie von BERLEPSCH

D’après les notes de l’article :
« de nouveaux poèmes attribués à Hölderlin »,
par R. Edighoffer, dans Etudes Germaniques,
Revue trimestrielle de la société des E.G..

Texte intégral : 21 strophes
Traduction, Rome Deguergue

****

Dir, von Götterhand erkorne
Freundin guter Menschlichkeit,
Dir, der Freude jüngstgeborne
Sanfte Schwester, Heiterkeit !
 
Dir, die gern im Abendglanze
Tröstend uns zur Seite weilt,
Wenn mit ihrem Strahlenkranze
Jene flüchtig uns enteilt :
 
Dir ertönen unsre Lieder,
Heiterkeit, o Lebensglück !
Schwebe, schwebe sanft hernieder,
Und umstrahle Herz und Blick !
 
Sieh, die kleine Hütte weihen
Wir zu deinem Tempel ein,
Dass du mögest ihr verleihen
Deines Zauberlichtes Schein
 
Frischer wehen hier die Lüfte,
Schweigend feiert die Natur ;
Balsamreiche Opferdüfte
Haucht die nahe Blumenflur.
 
Und es ward nach deinem Bilde,
Das dort oben freundlich blickt,
Gleich dem Himmel, blau und milde
Unsers Hauses Wand geschmückt.
 
Sieh ! wie schönre Himmelsbläue
Sich in Freundes Augen mahlt,
Und ein Schimmer edler Treue
Von entwölkter Stirne strahlt.
 
Heller steht est da geschrieben,
Als mit Gold an uns’rer Thür :
„Wo sich gute Menschen lieben,
Wohnt die Freude für und für.“
 
Lass denn ächter Liebe Segen
Jeden Morgen sich erneu’n,
Und auf unsers Lebens Wegen
Paradieses-Blumen streu’n.
 
Schwarzer Ränke Truggewebe,
Schlangezischen störe nie
Unsern Frieden ; mit uns lebe
Unschuld hier und Sympathie.
 
Werde nie von frechen Scherzen,
Nie vom Modeton entweih’t ;
Nur für reine, sanfte Herzen
Blühe, liebe Einsamkeit !
 
Schon für Duft une Reiz verloren,
Senkt sich mancher Blume Haupt ;
Knospen die der Lenz geboren,
Sieht der Sommer schon entlaubt.
 
Lebensfreuden, gleich der Blüthe,
Sind vergänglich nur und zart ;
Glücklich wem des Himmels Güte
Unversehrt den Keim bewahrt.
 
Späte Rosen noch zu pflücken,
Und des Lebens Winterzeit
Mit dem Epheukranze schmücken,
Ist dein Werk, o Heiterkeit !
 
Und wenn einst im Nebelschleier
Sich dein Zauberglanz verhüllt,
Gieb, dass auch zur Leidensfeier
Muth aus deinem Becher quillt.
 
Müssen Thränen wir vergiessen,
Trift auch hier uns Menschenloos,
Lass sie mild und kindlich fliessen,
O Natur, in deinem Schoos.
 
Unserm Geist und Herzen quille
Licht und Liebe, Kraft und Ruh,
Aus der reinen Lebensfülle
Hoher Erdenschönheit zu.
 
Doch in edler That ergiesse-
Nicht in Worten schön und leer-
Sich Empfindung ; ihr entfliesse
Hülf, und Segen rund umher.
 
Tief beseelt vom grossen Triebe
Gut, wie die Natur, zu seyn,
Wollen wir der reinsten Liebe
Unsre besten Kräfte weih’n.
 
Müssen wir von dannen ziehen,
Hin ins bunte Stadtgewühl,
Soll uns segnend noch durchglühen
Dieser Heiterkeit Gefühl.
 
Der Erinn’rung Wonn’ umschwebe
Uns an jedem fernen Ort,
Und in süssen Träumen lebe
Unser Geist hier lange fort.
A toi, l’amie de grande humanité
Elue par la main des Dieux
A toi, dernière née de la joie
Douce soeur, sérénité !
 
A toi, qui volontiers dans le soir rayonnant
Demeure près de nous, pour nous consoler
Quand avec son auréole
Celui-là, à la hâte nous échappe.
 
Pour toi retentissent nos chants
Sérénité, o joie de vivre !
Flotte, flotte légère vers nous
Et fais rayonner coeurs et regards !
 
Vois, la petite cabane que nous inaugurons
Nous en faisons ton Temple,
Afin que tu veuilles bien lui conférer
Ta plus magique apparence.
 
Ici, les vents soufflent plus frais,
La Nature célèbre en silence ;
Des senteurs, offrandes richement embaumées
Emanent des proches fleurs des prés.
 
Et ce fut à ton image,
Qui là-haut nous considère avec bienveillance
Pareil au ciel, bleu et serein
Que le mur de notre maison a été décoré.
 
Vois ! Comme le plus beau des ciels bleus
Se dissout dans les yeux des amis
Et une lueur de noble fidélité
Resplendit sur les fronts dont les nuages se sont dissipés.
 
En plus clair, c’est écrit ici,
Comme en lettres d’or, à notre porte :
« Là où d’honnêtes gens s’aiment
Demeure la joie, jour après jour ».
 
Laisse donc l’inestimable don d’amour
Chaque jour se renouveler
Et des fleurs du paradis joncher
Nos chemins de vie.
 
Que macabres plaisanteries, tissus de mensonges
Sifflements de serpents ne troublent jamais
Notre paix ; qu’avec nous vivent
Ici, innocence et sympathie.
 
Ne sois jamais profanée, par de méchantes plaisanteries,
Non plus que par un ton qui se veut à la mode ;
Seulement pour des cœurs purs et tendres
Fleuris, chère Solitude !
 
Parce qu’elle a déjà perdu parfum et attrait,
Quelque tête de fleur s’incline ;
Le bourgeon que le printemps a fait naître,
Voit déjà l’été effeuillé.
 
Les joies de la vie, comme la floraison
Ne sont qu’éphémères et délicates ;
Heureux celui, dont les bontés célestes
Préservent le cœur intact.
 
Encore quelques roses tardives à cueillir
Et décorer la période de la saison hivernale
De la couronne de lierre
C’est ton œuvre, o sérénité !
 
Et le jour où, dans le voile de brume
Ton éclat magique disparaît
Donne, afin que même lors des funérailles
Du courage déborde de ta coupe.
 
Dussions-nous verser des larmes,
Nous aussi touchés par le destin humain
Douces et enfantines laisse les couler
O Nature, dans ton giron.
 
Que de notre esprit et de notre coeur jaillissent
Lumière et amour, force et sérénité,
De la pure plénitude d’être
A l’extrême beauté de la terre.
 
Mais dans l’action noble fait s’épancher
- Non en jolis et vains mots -
La sensibilité de chacun ; dont découlent
Assistance et grâce à la ronde.
 
Profondément animés d’un grand élan,
Bons, comme la nature s’y entend
Voulons-nous à l’amour le plus pur
Consacrer nos meilleures forces.
 
Dussions-nous quitter cet endroit
Pour nous mêler à la foule citadine bigarrée
Que nous soyons bénis et toujours enflammés
Par ce sentiment de sérénité.
 
Que l’enchantement du souvenir plane autour de nous
En chaque endroit éloigné
Et que vive à travers des rêves délicieux
Notre esprit qui depuis longtemps a quitté ce lieu.
 
Traduction, Rome Deguergue, 2007

****

Extrait du dossier à propos de nouveaux poèmes attribués à
Emilie von Berlepsch et Friedrich Hölderlin
Ci-dessous, partie concernant Emilie von Berlepsch

Quelques repères sur la vie et l’œuvre
d’EMILIE VON BERLEPSCH

Emilie von Berlepsch, née à Gotha le 26.11.1755, (All.), et décédée à Lauenburg, (All.) le 27.7.1830, fille de Carl Georg August von Oppel, vice-chancelier ducal, et d’Amalie, comtesse de Dönhoff, épouse en 1772 Friedrich Ludwig von Berlepsch, conseiller royal à Ratzeburg. Après son divorce, elle se remarie en 1801 avec August Heinrich Harmes, conseiller des domaines du Mecklembourg. Elle voyage principalement en Suisse, en France, en Ecosse et s’engage notamment en faveur de l’indépendance politique, sociale et culturelle des femmes.
Dans le poème, Hymne an die Heiterkeit, (1), le concept de Joie (Heiterkeit) peut s’entendre comme impliquant une attitude ‘conscientisée’ de piété, à travers laquelle l’âme trouve l’épanouissement total, l’accomplissement spirituel, conféré par les dieux ; en effet par les dieux et non par Dieu ! Epoque à laquelle la Grèce antique est une nouvelle fois dans tous les esprits ‘fins’ et notamment au cœur de la création littéraire. Cette attitude quiétiste paraît utile à accepter la destinée tragique, humaine, trop humaine, comme l’écrivait Nietzsche.
A toi, élue par la main des Dieux, /(...) douce soeur, Sérénité ! (1ère strophe).
Heiterkeit : sérénité, pureté, joie, par extension allégresse ; d’où le sous-titre de Serenity, en anglais.
Au cours du 18e siècle en effet, on évoque beaucoup l’idée de sérénité, de ‘Heiterkeit’, de ‘Lebensglück’, de joie de vivre, amie d’affectueuse humanité, (1ère strophe) (2). Cette notion positive, optimiste, éclairée et éclairante constitue réellement une manière de vivre, d’être, d’évoluer éveillé, conscient dans un monde ouvert. Ainsi toute la philosophie populaire de cette époque tourne-t-elle autour de ce concept. Emilie von Berlepsch développe cet idéal tout au long de son oeuvre, afin de sublimer l’amitié, l’amour, le partage, l’allégresse (terme très usité à l’époque également) et les joies de la Nature (ici aussi, souvent personnifiée).
Si nous devions verser des larmes, / Nous aussi touchés par le destin humain / Laisse les couler ; douces et enfantines / O Nature, dans ton giron. (16e strophe du poème).
Dans un contexte historique où les lettrés (dont Herder) proposaient une lecture ‘européenne’ des idées neuves du 18e siècle, la lutte contre le despotisme politique, culturel, les aspirations au bonheur, à la liberté, à la joie exprimée, l’élan vers le progrès destiné à libérer et non à assujettir l’être humain, et enfin la re-découverte de la nature et de la tradition populaire, le poème d’Emilie von Berlepsch se trouve ainsi daté, à travers les valeurs qu’il véhicule.
A cette époque d’échanges culturels, (politiques) européens importants, Emilie von Berlepsch épouse en 1772 à Weimar un haut fonctionnaire. Son anglophilie s’explique non seulement par le fait qu’elle est l’épouse d’un fonctionnaire de Hanovre, territoire qui depuis 1714 est rattaché à la Grande-Bretagne, mais aussi par le fait qu’elle entreprend des voyages à travers l’Ecosse, (3) pays qui l’enthousiasme au plus haut point. Elle produit des traductions de l’oeuvre du poète Burns (lire la correspondance avec Herder à ce sujet). Elle est une ‘Reiseschrifstellerin’, un écrivain-voyageur. Pour une meilleure compréhension du poème, il est utile aussi de rappeler qu’à cette époque l’engouement est aux jardins à l’anglaise, à la botanique, à la nature.
A Weimar, elle fait la connaissance de Charlotte von Kalb, dont elle devient la rivale auprès de Jean Paul, le poète allemand qui apprécie son oeuvre et qui a bien pu être influencé par l’enthousiasme rayonnant ‘ausstrahlend’ d’Emilie von Berlepsch, par sa philosophie du - bien vivre dans la joie – ‘Lebensglück’, puisqu’on retrouve tout un système, les clés du bonheur, dans son fameux ‘Heiterkeitssystem’. Après son divorce, Emilie von Berlepsch s’installe en Suisse, dont les paysages l’enchantent également.
Rien donc de plus naturel pour cette écrivaine sensible, ouverte, que de décrire ‘le lieu’, - où la nature fait naître, renforce les liens de l’amitié -, de défendre cette philosophie de la joie, soutenue par une attitude solennelle, digne, d’acceptation du fatum, face à ce qui touche à la condition humaine, la mort transfigurée par le concept de sérénité.
Et le jour où, dans le voile de brume / Ton éclat magique s’enveloppe / Donne, pour que même lors des funérailles /Du courage déborde de ta coupe (15e strophe).
Le souvenir des jours heureux partagés avec les compagnons de route s’exprime notamment dans les dernières strophes du poème. Mais Emilie von Berlepsch n’est pas seulement le Poète de la Joie, et c’est dans un courrier adressé à Jean Paul, qu’elle confie son trouble : ‘(...) Pourquoi tant de centaines d’années ne nous ont-elles toujours pas fait toucher à la clarté lumineuse de la grandeur de l’humanité et qui nous paraît pourtant briller si proche, si facile à atteindre’.

Emilie von Berlepsch et Friedrich Hölderlin ?
‘Si proche et si lointain’, comme l’écrivait aussi Hölderlin, dans un poème, daté à peu près de la même époque que la remarque d’Emilie von Berlepsch à son ami, l’écrivain Jean Paul.
Mais comment et quand donc Friedrich Hölderlin aurait-il pris connaissance de l’oeuvre d’Emilie von Berlepsch, notamment les ‘Sommerstunden’, premier volume d’Emilie von Berlepsch ? A Weimar ? A Jena ? En Suisse ? Par le biais de Charlotte von Kalb ? De Hegel ? Toujours est-il qu’ils partagent tous deux une passion pour la Suisse et les mythes de Guillaume Tell, pour Ossian, (héros et barde écossais légendaire du IIIe siècle), pour Rousseau, Herder et Schiller.
Ils aspirent comme bon nombre de leurs contemporains à une ‘Europe aux yeux ouverts’, ainsi qu’un ancien poème grec présente Europa. Désir ‘d’unité d’esprit’ comme Novalis, poète-penseur allemand l’écrit en 1799 dans ‘Die Christenheit oder Europa’ (le christianisme ou l’Europe) où la nécessité de trouver un fondement s’impose. L’exemple de la Révolution française avait suscité l’espoir de renverser la monarchie ; tentative dans laquelle ces écrivains et penseurs ont sans doute cru voir une possibilité de réunir les Etats autour d’un grand intérêt commun, en évitant le localisme, en ravivant cependant l’amour de la patrie (Vaterland). Nietzsche lui parlera plus tard de ‘devenir de plus en plus vaste, supra-national, super-européen’. C’est sans doute dans cette direction qu’il faut chercher la signification de leur méditation, de leur pérégrination sur un chemin qu’ils voulaient commun, allant en s’élargissant.
Ici et ailleurs, ces deux poètes à leur manière interrogent ‘les figures du dehors’ et tentent de reprendre la lecture de la culture à sa base : l’ancien éprouvé (par leurs lectures et études d’auteurs, de philosophes du passé) rejoint le présent pour l’enrichir, l’élever, le dynamiser et l’éclaircir. Ici, aucun espace pour le bavardage romantique et sentimentaliste. Une parole teintée d’un peu de nostalgie tout au plus. Ils sont mus par un désir de ne plus être coupés du monde par des futilités, des actions creuses.
Re-trouver une profondeur singulière, mais commune et partagée avec une humanité réconciliée avec le beau, le juste, la joie, le naturel, comme on peut le comprendre à la 18e strophe.
Cependant que dans l’action noble s’épanche/- Non en jolis et vains mots - / La sensibilité de chacun ; dont découlent/ Assistance et grâce à la ronde. (18e strophe).
Ainsi relève-t-on également dans l’oeuvre de Hölderlin le mot ‘Heiterkeit’, notamment dans ‘Hyperion’ et comme d’autres, à cette époque, le poète manifeste son désir d’étudier la botanique, pour mieux lire, interpréter les signes de la terre. Hölderlin donc approfondit dans son oeuvre la notion de sérénité, joie, allégresse ; notion non dénuée du désir de réalisation de son moi profond (Selbstverwirklichung), mais la transforme, l’élève au rang d’attitude de vie, d’engagement social, et politique. Qui est une définition du comportement de l’artiste, ouvert, fraternel, solidaire. En lieu et place de la crainte et du désespoir qui co-habitent dans la vie humaine face aux malheurs, à la vacuité, à la mort, le poète avance une attitude de sérénité dans la tempête, ‘furchtlos und trew’, comme l’indique l’ancienne devise du Württemberg. Et Hölderlin propose dans ‘Hypérion’ d’appliquer l’idéal grec de la complétude, entre Beauté et Bonté du Kalokagathia, sur terre, afin de parer à l’image sombre de l’Allemagne abandonnée par Dieu, ce qui le hante et le touche douloureusement.
Il est à noter que cette nostalgie de la Grèce dans l’esprit allemand est fréquente et qu’il existe de grands redécouvreurs de l’Antiquité classique, notamment Heinse, ami de la famille Gontard (où Hölderlin fut précepteur). La fameuse élégie ‘Brot und Wein’ de Hölderlin est d’ailleurs dédiée à Heinse. Et l’écrivain allemand Simmel pendant la première guerre mondiale écrit dans un article sur ‘la dialectique de l’esprit allemand’ :
‘l’idéal de l’Allemand est l’Allemand parfait et en même temps son contraire, son autre, son complément’.
Et l’idéal type de cette tension de l’être allemand par rapport à son autre auquel il s’identifie sans se dénaturer, c’est précisément Hölderlin. Il n’est pas un Grec égaré dans la période moderne !

Communauté de pensée
On relève dans les courriers et les oeuvres d’Emilie von Berlepsch et dans celles de Hölderlin une critique sociale, politique. Ils ne manquent pas de fustiger le despotisme, plus ou moins éclairé qui règne dans leur principauté respective. Sans doute aspirent-ils à une même révolution pacifique, imminente, empreinte de piété. Ne sont-ils pas convaincus qu’en subissant des transformations personnelles au plus profond de soi, ils atteindront le moi universalisé ? Cette mutation, ce rêve pacifique éveillé n’aura pas lieu, mais nous conservons de leur tentative plurielle de recherches ‘d’un supplément d’âme’, une meilleure compréhension de leur motivation/nécessité d’écriture, dont une des résolutions unificatrices de la problématique rencontrée réside dans la pratique de la sérénité, vécue dans l’expression de la joie, de la fraternité, de l’engagement, du partage, de la prise de responsabilités de chacun.

Paternité de l’Hymne à la Joie ?
Après la découverte de trois poèmes inédits, par le philologue Reinhard Breymayer, pendant un certain temps, la rumeur a entretenu le doute sur la paternité de l’‘Hymne an die Heiterkeit’. En raison de plusieurs critères, cet hymne pouvait bien être porté au crédit de l’oeuvre de Hölderlin. Dans la revue trimestrielle des Etudes Germaniques de 1986, Roland Edighoffer explique le cheminement de Reinhard Breymayer pour reconstruire la genèse de cet hymne composé de 21 quatrains, empreints de solennité ; solennité toute hölderlinienne. De plus, le poète n’était-il pas l’ami d’Isaac von Sinclair, étudiant en droit, d’origine écossaise, qui dispose d’un pavillon de jardin sur une colline dominant la vallée de la Saale ? Et le nom du pavillon mentionné en anglais, Serenity ne serait-il pas un hommage à son ami ? Et encore ceci : on sait que Hölderlin a souvent évoqué la liturgie de l’amitié dans un cadre agreste. Et enfin, il aurait pu être influencé par l’Hymne à la Joie, composé par Schiller, à Iéna !
Ainsi des études comparatives stylistiques ont été faites, sur ordinateur, à l’aide d’une base de données, inhérente à l’oeuvre de Hölderlin, au Centre de recherches de Aachen. Il est troublant de constater que les thèmes chers à Hölderlin se retrouvent dans le poème, notamment la symbolique de la lumière, du ciel, de l’amitié dans la sérénité, du Temple, l’importance de la nature... Mais il ne faut pas perdre de vue que ces thèmes, mots, concepts sont ceux qui agitent et habitent les penseurs, les poètes de cette époque.
Pourtant, grâce à un travail de recherches intensif de bibliographie, Reinhard Breymayer a réussi à retrouver ce poème édité à trois reprises. La première fois, il paraît dans le ‘Musenalmanach’ de Göttingen en 1791. La deuxième fois quelque peu modifié, dans une édition suisse, ‘Sommerstunden’, erster Band (premier volume) d’Emilie von Berlepsch, en 1794 et enfin une troisième fois de manière anonyme, en Suisse à nouveau, dans la rubrique ‘Garten-Miscellen’ du ‘Cottaschen Taschenbuchs für Natur und Gartenfreunde’, en 1797. Il s’agirait d’un ‘pillage’ du médecin et botaniste suisse le Dr. Römer, car le poème diffusé ici est celui édité sous sa forme modifiée dans les ‘Sommerstunden’, mentionnant le nom de l’auteur : Emilie von Berlepsch.

Emilie von Berlepsch, invitée de Hölderlin à Bordeaux !
Emilie von Berlepsch, dont on redécouvre l’oeuvre a sa place parmi des auteurs aquitains et près de Hölderlin, le poète-marcheur, visiteur éphémère de Bordeaux qui a contribué par son poème, En souvenir de... (Andenken) - magnifiquement re-traduit par Jean-Pierre Lefèvre aux éditions William Blake & Co. - à révéler un peu d’Aquitaine dans le monde de la poésie allemande. Un terroir, un lieu ouvert sur l’ailleurs, se prêtant à des embarquements. Emilie von Berlepsch n’est pas seulement une invitée parmi d’autres écrivains bordelais, parce qu’elle partage avec Hölderlin, une même époque, une même communauté de pensée, le même idéal de fraternité, (de sororité), de retour à la nature, mais aussi parce que cette femme émancipée pour son époque, pose le problème de la condition féminine, désireuse de s’affranchir du modèle patriarcal.
Un souffle, un rythme, une respiration, un ‘je ne sais quoi’ d’énergie émane du lieu de sa parole et incite à nous mettre en contact avec l’univers qui nous entoure, à nous mettre en route, à aller jusqu’au bout du chemin, à nous dépasser dans un élan proche à la fois de l’être résolu et une posture quiétiste. Ce qui est en jeu dans l’oeuvre des deux poètes est énorme, hors normes, résolument et toujours actuel.
Que de notre esprit et de notre coeur jaillissent /Lumière et amour, force et sérénité,/De la pure plénitude d’être /A l’extrême beauté de la terre. (17e strophe).

NB. : On pourrait aussi reprendre L’offrande à la nature, d’Anna de Noailles pour établir une étude comparative complémentaire.

A propos de la traduction
Il m’a semblé utile de rester aussi près du texte que possible, car je pense, mais je peux me tromper que c’est toujours la ‘fonction’ qu’exerce le poème qu’il est nécessaire de retenir. Le problème serait-il alors de privilégier la signification rationnelle au détriment du caractère poétique, métrique ? Et où réside la vérité essentielle ?
La fidélité, il me semble consiste aussi à rendre les paysages (atmosphère, Stimmung) du lieu de l’écriture du poète. Et si parfois une phrase apparaît lourde, voire artificielle au lecteur, c’est qu’elle est forcément chargée d’éléments (philosophiques, symboliques, temporels) qu’il serait anormal d’alléger par des figures purement poétiques. Ainsi, la traduction n’est pas une re-composition où se mêleraient harmonieusement : contenu conceptuel, rythme, assonances, respiration intime, prosodie... Mais un peu de tout cela, sans jamais réussir à tout regrouper. Las !
Le traducteur croit souvent être impartial, cependant il y a forcément quelque chose de l’ordre de l’interprétation singulière, (puisqu’il re-crée !). Ainsi, même une traduction dite ‘littérale’ sur plus de 21 quatrains est souvent impossible à réaliser. Et dépayser le lieu de parole d’Emilie von Berlepsch, afin de proposer une belle traduction, lisse, syntaxiquement correcte (corrigée), mélodique, agréable à voir et à entendre ne me vient même pas à l’esprit, tant je prends au sérieux mon rôle de simple passeur. La re-création n’est évidemment pas une création ex nihilo. J’ai choisi d’utiliser une langue, disons classique, soutenue, correspondant aux termes en usage à l’époque de ces deux poètes et penseurs, rester très près du texte, et ainsi renoncer à employer des formes ‘rafraîchies’.

Rome Deguergue, Bordeaux 2007

NOTES
(1) Première parution en 1791 dans le Musenalmanach de Göttingen ; deuxième parution en 1794 à Zürich dans Sommerstunden. Premier volume de Emilie von Berlepsch.
(2) Serenity, nom donné au pavillon de campagne dans ce poème
(3) Caledonia, (Ecosse), Hamburg 1802, Emilie von Berlepsch, oeuvre dédiée à Herder.

Bibliographie, sources :
‘The modern language review’, Cambridge University Press, october 1960. Emilie von Berlepsch and Burns.
‘Heiterkeit’, Konzepte in Literatur und Geistesgeschichte. Sonderdruck 1997. Petra Kiedaisch / Jochen A.Bär (Hrsg.) Wilhelm Fink Verlag.
‘Hölderlin und die Heiterkeit’ von Reinhard Breymayer.
‘Hymne an die Heiterkeit’ Nous Verlag, Thomas Heck,Tübingen 1985, p.79-4.2. Parallelen zwischen dem neugefundenen Einweihungslied und bisher bekannten Texten Hölderlins.
‘Le lieu et la parole’ Entretiens 1987-1997 avec Kenneth White. Editions du Scorff, 1997. ‘Hölderlin’, Editions de l’Herne, 1989 - L’image de la Grèce chez Hölderlin et Heinse, de Jean-Louis Veillard-Baron.
‘Dictionnaire historique de la Suisse’, Berne.