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Elizabeth Bishop, poèmes

26 septembre 2010

par Elizabeth Bishop

At the Fishhouses
Elizabeth Bishop
 
Although it is a cold evening,
down by one of the fishhouses
an old man sits netting,
his net, in the gloaming almost invisible,
a dark purple-brown,
and his shuttle worn and polished.
The air smells so strong of codfish
it makes one’s nose run and one’s eyes water.
The five fishhouses have steeply peaked roofs
and narrow, cleated gangplanks slant up
to storerooms in the gables
for the wheelbarrows to be pushed up and down on.
All is silver : the heavy surface of the sea,
swelling slowly as if considering spilling over,
is opaque, but the silver of the benches,
the lobster pots, and masts, scattered
among the wild jagged rocks,
is of an apparent translucence
like the small old buildings with an emerald moss
growing on their shoreward walls.
The big fish tubs are completely lined
with layers of beautiful herring scales
and the wheelbarrows are similarly plastered
with creamy iridescent coats of mail,
with small iridescent flies crawling on them.
Up on the little slope behind the houses,
set in the sparse bright sprinkle of grass,
is an ancient wooden capstan,
cracked, with two long bleached handles
and some melancholy stains, like dried blood,
where the ironwork has rusted.
The old man accepts a Lucky Strike.
He was a friend of my grandfather.
We talk of the decline in the population
and of codfish and herring
while he waits for a herring boat to come in.
There are sequins on his vest and on his thumb.
He has scraped the scales, the principal beauty,
from unnumbered fish with that black old knife,
the blade of which is almost worn away.
 
Down at the water’s edge, at the place
where they haul up the boats, up the long ramp
descending into the water, thin silver
tree trunks are laid horizontally
across the gray stones, down and down
at intervals of four or five feet.
 
Cold dark deep and absolutely clear,
element bearable to no mortal,
to fish and to seals . . . One seal particularly
I have seen here evening after evening.
He was curious about me. He was interested in music ;
like me a believer in total immersion,
so I used to sing him Baptist hymns.
I also sang "A Mighty Fortress Is Our God."
He stood up in the water and regarded me
steadily, moving his head a little.
Then he would disappear, then suddenly emerge
almost in the same spot, with a sort of shrug
as if it were against his better judgment.
Cold dark deep and absolutely clear,
the clear gray icy water . . . Back, behind us,
the dignified tall firs begin.
Bluish, associating with their shadows,
a million Christmas trees stand
waiting for Christmas. The water seems suspended
above the rounded gray and blue-gray stones.
I have seen it over and over, the same sea, the same,
slightly, indifferently swinging above the stones,
icily free above the stones,
above the stones and then the world.
If you should dip your hand in,
your wrist would ache immediately,
your bones would begin to ache and your hand would burn
as if the water were a transmutation of fire
that feeds on stones and burns with a dark gray flame.
If you tasted it, it would first taste bitter,
then briny, then surely burn your tongue.
It is like what we imagine knowledge to be :
dark, salt, clear, moving, utterly free,
drawn from the cold hard mouth
of the world, derived from the rocky breasts
forever, flowing and drawn, and since
our knowledge is historical, flowing, and flown.
Village de pêcheurs
Traduction de Franck Miroux
 
Bien que la soirée soit fraîche,
assis devant une maison de pêcheur
un vieil homme répare,
son filet, au crépuscule presque invisible,
d’un sombre marron-pourpre,
sa navette lisse et usée.
L’odeur forte de la morue
pique le nez, brûle les yeux.
Cinq maisons de pêcheur au toit raide et pointu
une passerelle étroite et crantée
permet aux brouettes
d’accéder au grenier.
Tout est argent : la surface lourde de la mer qui tangue
comme si elle voulait déborder,
est opaque, mais l’argent des bancs,
des casiers à homard, et des mâts, éparpillés
parmi les rochers déchiquetés,
est visible et translucide
comme les vielles maisons dont la mousse émeraude
envahit le mur en front de mer.
Les immenses bacs à poisson sont couverts
d’une somptueuse poussière d’écailles de hareng
tout comme les brouettes sont protégées
d’une côte de maille iridescente sur laquelle
se posent de petites mouches iridescentes.
En haut du monticule, derrière les maisons,
un vieux cabestan en bois
fissuré, aux aiguilles teintées,
tâché de mélancolie, comme de sang séché
aux endroits où le fer à rouillé, repose
sur le vert clair de l’herbe éparse.
Le vieil homme accepte une Lucky Strike.
C’était un ami de mon grand-père.
Nous parlons du déclin de la natalité,
de morue et de hareng
tandis qu’il attend le retour des pêcheurs de hareng.
Sa veste et son pouce sont couverts de paillettes.
Il a privé de leurs écailles, beauté suprême,
un nombre incalculable de poissons de son vieux couteau noir
dont la lame est émoussée.
 
En contrebas, au bord de l’eau, le long de la rampe
qui descend à la mer, à l’endroit
où on amarre les bateaux, de fins troncs d’arbres
argentés reposent à l’horizontale
sur les pierres grises, toujours plus bas
à cinq ou six pieds d’intervalle.
 
Froide, sombre, profonde, d’une clarté absolue,
élément étranger à l’homme
domaine des poissons et des phoques … Un phoque en particulier
que j’ai vu là, nuit après nuits.
Je l’intriguais. Il s’intéressait à la musique ;
comme moi il croyait en l’immersion totale,
alors je lui chantais des hymnes baptistes.
Je lui chantais aussi « Dieu est ma foi ».
Il se tenait à demi immergé, me regardait
fixement, bougeant légèrement la tête.
Puis il disparaissait, refaisait surface tout à coup
presqu’au même endroit, secouant la tête
comme si son acte était déraisonnable.
Froide, sombre, profonde, d’une clarté absolue,
l’eau grise, claire et glacée … Derrière nous dignes et hautes
se tiennent les fougères.
Attachés à leur ombre,
des millions de sapins de Noël bleutés
attendent Noël. L’eau semble suspendue
au dessus des pierres grises et gris-bleu,
libre et glaciale au dessus des pierres,
au dessus des pierres et du monde.
Si on y plongeait la main
on avait tout de suite mal au poignet,
les os craquaient, la main brûlait
comme si l’eau était un feu
nourri de pierres, flamme grise et obscure.
Si on y goûtait, elle semblait amère,
puis saumâtre, puis vous brûlait la langue.
Elle est comme l’idée qu’on se fait du savoir :
obscure, salée, pure, mouvante, absolument libre,
issue de la bouche froide et dure
du monde, dérivant à jamais
loin des rochers du cœur
s’écoulant et s’étirant, et puisque
notre savoir est historique, s’écoulant et écoulée.

Cala Figeira, Mallorca. Photographie de Guy Braun.


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