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Elaine Feinstein : poèmes

26 avril 2010

par Elaine Feinstein

Winter *
 
The clock’s gone back. The shop lights spill
over the wet street, these broken streaks
of traffic signals and white headlights fill
the afternoon. My thoughts are bleak.
 
I drive imagining you still at my side,
wanting to share the film I saw last night,
– of wartime separations, and the end
when an old married couple reunite –
 
You never did learn to talk and find the way
at the same time, your voice teases me.
Well, you’re right, I’ve missed my turning,
and smile a moment at the memory,
 
always knowing you lie peaceful and curled
like an embryo under the squelchy ground,
without a birth to wait for, whirled
into that darkness where nothing is found.
Hiver
 
L’horloge marque une heure de moins. Les lumières des boutiques
inondent la chaussée mouillée, ces rubans brisés
des feux rouges et des phares bancs emplissent
l’après-midi. Je suis triste.
 
Je conduis en t’imaginant toujours à mes côtés,
désirant partager le film que j’ai vu hier soir,
– sur la guerre qui sépare, et cette fin
où de vieux époux se retrouvent –
 
Jamais tu n’as appris à discuter tout en trouvant ta route
en même temps, me dit ta voix, taquine.
Eh bien, tu as raison, j’ai oublié de tourner ;
un instant, je souris du souvenir,
 
ayant sans cesse à l’esprit le fait que tu reposes tranquille
et replié comme un embryon sous le sol spongieux
sans attendre de naître, pénétrant en tournoyant
cette nuit sans la moindre trouvaille.

Fox
He thinks this is his garden, the red fox
we saw this morning, under the Tuscan cypress.
He hardly stirred as we pulled up the sash.
And perhaps his confidence is justified.
 
Tomorrow, at twelve o’clock, we shall have
no further foothold on this leafy street,
the tall white room, these silvery birches
and our raspberry brambles
 
al], like the freehold, will have been transferred
to our Greek purchaser ; while the fox
will still enjoy a comfortable summer
on a diet of squirrels, rats, and small birds.
Renard
 
Il pense que c’est son jardin, le renard roux
que nous avons vu ce matin, sous le cyprès toscan.
Il remua à peine quand nous ouvrîmes la fenêtre.
Et peut-être sa confiance se justifie-t-elle.
 
Demain, à midi, nous n’aurons plus
de pied-à-terre dans cette rue bordée d’arbres,
la haute pièce blanche, ces bouleaux argentés
et nos buissons de framboisiers
 
tout, comme la libre propriété, aura été transféré
à notre acheteur grec, tandis que le renard
jouira toujours d’un été confortable,
écureuils, rats et petits oiseaux pour sa nourriture.
Immortality
 
If I believed in an old-fashioned Paradise,
then you, my love, would still be talking in it.
There would be blue sky and a few clouds
seen through stone arches, as in
Raphael’s School of Athens, with Diogenes
sprawled on the steps, and Plato in the likeness of da Vinci.
You could pursue them with your eager questions –
as you once challenged speakers at LSE.
 
It’s not that I hope to find you there
myself, more that I cannot bear
it should be true as once you said :
We think. And learn to understand a bit.
And then we’re dead...
Immortalité
 
Si je croyais en un paradis désuet,
alors, toi, mon amour, tu y parlerais encore.
Le ciel, bleu, y serait parsemé de quelques nuages ;
on l’apercevrait par une enfilade de voûtes de pierre, comme
dans l’Ecole d’Athènes de Raphaël, Diogène
vautré sur les marches et Platon sous les traits du Vinci.
Tu pourrais les poursuivre de tes pressantes questions –
comme tu défiais autrefois les conférenciers en économie, à Londres.
 
Ce n’est pas que j’espère t’y retrouver
moi-même ; c’est plutôt que je ne puis supporter
que soit vrai ce que, autrefois, tu as dit :
Nous pensons. Et apprenons à comprendre un peu.
Et puis nous voici morts…
Skin
 
There was a time before we met as well
as this inexorable after. If I had not
 
found you, who would I have been ?
A woman who could dance a stylish tango
 
fretted with too much wanting – sex, success –
spoilt, self-seeking, and a little shallow
 
distrusting what I could not understand. There were
so many men I cannot list them all.
 
Some I abandoned, some abandoned me.
One I loved well gave me a diamond –
 
I often wondered what happened to him –
Then you became the skin of all I am.
Epiderme
 
Il exista un temps qui précéda notre rencontre de même
que celui qui la suivit, inexorablement. Si je ne t’avais pas
 
trouvé, qu’aurais-je été ?
Une femme capable de danser le tango avec élégance
 
tracassée de trop d’envies – sexe, succès –
gâtée, égoïste, un peu superficielle
 
me méfiant de ce que je ne comprenais pas. Il y eut
tant d’hommes que je ne puis les énumérer tous.
 
J’en quittai certains, certains me quittèrent.
L’un d’eux, que j’aimais assez, m’offrit un diamant –
 
Je me suis souvent demandé ce qu’il était devenu –
Et puis tu es devenu l’épiderme qui revêtit tout mon être.
Another Anniversary
 
Today is your birthday. There is cool sunshine.
Fig leaves and roses cover the wooden fence.
What happiness can I wish you in your death ?
 
Here is the garden that I made for us
though you saw only the winter shape
of a weeping crab apple and a bare plum,
 
it was my offering, and you received it so ;
but most of what we work at disappears.
Little we worry over has importance.
 
The greedy and the generous have the same end.
The dead know nothing of what we say to them.
Still, in that silence let me write : dear friend.
Un autre anniversaire
 
C’est ton anniversaire aujourd’hui. Le soleil est frais.
Les feuilles du figuier et les roses couvrent la palissade.
Quel bonheur puis-je te souhaiter en ta mort ?
 
Voici le jardin que j’ai arrangé pour toi
même si tu n’as vu que la silhouette hivernale
d’un pommier sauvage et pleureur, et d’un prunier nu,
 
ce fut mon offrande, et tu l’acceptas ainsi,
mais le fruit de notre labeur presque entier disparaît.
Seule importe une infime part de nos soucis.
 
Cupides et généreux finissent de même.
Les morts ignorent tout de ce que nous leur disons.
Pourtant, dans ce silence, permets-moi d’écrire : mon ami.

Photographie d'Anne Mounic

* Les poèmes reproduits ici par l’aimable autorisation de leur auteur sont extraits du recueil d’Elaine Feinstein, Talking to the Dead. Manchester : Carcanet, 2007.

Traduction d’Anne Mounic.


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