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Editorial

1er février 2006


Jean Revol Lutte avec l'angeCette revue doit son nom, Temporel, à deux souvenirs, l’un, plus lointain que l’autre, ce poème d’André Hardellet intitulé « Le Tremblay », dans La Cité Montgol, recueil dédié à Pierre Mac Orlan ; j’en cite ici la dernière strophe :

Oui, si tu retournes danser
Chez Temporel, un jour ou l’autre,
Pense aux bonheurs qui sont passés
Là, simplement, comme les nôtres. [1]

L’autre réminiscence, provenant de recherches plus récentes, c’est ce passage de Crainte et tremblement de Kierkegaard :
« ... car cela est une grande chose que de renoncer à son voeu le plus cher, mais c’en est une plus grande encore de le conserver peu après l’avoir abandonné ; il est grand de saisir l’éternité, mais il est plus grand encore de recouvrer le temporel après y avoir renoncé. » [2]

Le philosophe danois fait ici référence au sacrifice d’Isaac, l’obéissance d’Abraham à l’ordre divin le différenciant du héros tragique qui « demeure encore dans l’éthique » . [3] Suspendant ce dernier (stade du général, de la collectivité), Abraham devient parfaitement lui-même hors de lui-même, en traversant, non pas Dieu, comme l’écrit Jean Grosjean dans son poème sur la lutte avec l’ange, « Le Jaboq accuse » (1956), mais le temps, véritable transcendance, ce qui fait de l’art, de la littérature et de la poésie un « art de la mémoire » . [4]

Claude Vigée parle, lui, d’« origine future » [5] , le moment présent faisant advenir le passé pour l’ouvrir à l’avenir. Le poète, ou l’artiste, saisit le temps à bras-le-corps pour métamorphoser le manque, la lente dissolution de notre être dans la durée, en « atout », mot de Kierkegaard dans la traduction française, par Nelly Viallaneix, de La reprise [6] , « renversement », dit Emmanuel Levinas, « de l’absence en suprême présence » [7] . Le face-à-face avec le Temps consiste également en un face-à-face avec l’Autre, celui auquel tout poète ou artiste adresse son œuvre. Comme le disait, en 1943, Michel Fardoulis-Lagrange dans une lettre à son ami Albert Bringuier : « Se faire comprendre par-delà les autres,< les étrangers, les ennemis, est pres_que une nécessité pour moi » [8] Ce « 
par-delà », qui se conçoit à l’égard de l’étrangeté oudel’hostilité, dessine, en ce qui concerne la simple altérité, un espace à franchir, pour que la muette intériorité en vienne à se manifester.

Temporel vise à faire entendre une voix distincte en ce monde qui s’enferme en lui-même au moyen de ses logiques comptables, étroites et réifiantes, sa référence majeure aux sciences exactes, qui laisse de côté d’autres perspectives de l’esprit et, notamment, plus difficile à cerner dans l’absolu de la certitude, sans doute, cette forme de connaissance qu’est la poésie, qu’elle s’exprime en rythmes et mots ou en lignes et couleurs. Nous allons, grâce à notre premier thème, la lutte avec l’ange, en explorer un aspect non négligeable.

Temporel vise à réunir plusieurs voix sur une trajectoire commune, que ce soit grâce au thème abordé dans chaque numéro (« à propos »), au cahier de création ou aux documents (« à l’œuvre »), ou bien aux notes de lecture, de visite d’exposition ou d’écoute (« à l’écoute »), tout cela bien sûr en pleine conscience de ce qui nous sépare, car n’est-ce pas, comme l’écrivait D.W. Winnicott, en l’espace qui nous différencie que se fonde la culture ? Nous savons d’ailleurs, depuis Shakespeare au moins, que c’est bien au « royaume de l’illusion » [9], en cet domaine « au-delà » de soi qui va à la rencontre de l’altérité, que l’individu affronte les blessures de l’expérience. Tout a été dit en ces quelques vers, prononcés par Thésée au dernier acte du Songe d’une nuit d’été :

Et quand l’imagination accouche
Les formes de choses inconnues, la plume du poète
En dessine les contours, et donne à ce qui n’est qu’un rien dans l’air
Une demeure précise et un nom.

 [10]

C’est dans ce « rien dans l’air » que l’artiste, le poète, le « gymnaste », comme l’écrivit Emily Dickinson, recouvrent le temporel, au bénéfice des autres, au-delà de lui-même, en résistant à l’enfermement de ce que Bunyan, en sa célèbre allégorie, le Voyage du Pèlerin, nomme « cage du désespoir ». Nous envisageons d’ailleurs, comme thème du deuxième numéro de la revue, la cage, du désespoir, du désenchantement, et, par la suite, nous souhaitons explorer ce que nous offre le rythme de la marche. Passons d’abord, toutefois, l’épreuve du premier numéro.

Si nous utilisons la technique moderne pour créer l’image en ce rien dans l’air, autant en approfondir les possibilités et faire converger les deux sortes de magie, non pas la noire et la blanche, comme au temps de Shakespeare, mais celle de la haute technologie et l’autre, ancestrale, remontant au néolithique, disait le poète anglaids Robert Graves... Dans Temporel, il sera donc possible non seulement de lire les poèmes, ou de lire des études sur les poètes, mais de les entendre aussi, puisque la poésie, en tout premier lieu, est une voix, un rythme, une musique de l’intériorité, ou « acoustique spirituelle » selon les termes de Michel Henry. Dans ce numéro 1, vous pourrez entendre des extraits de la lecture de Claude Vigée, le mardi 11 octobre 2005, à la librairie des Alizés à Paris, à l’occasion de la parution, chez L’Harmattan, de (La Lutte avec l’ange. Vous entendrez également des extraits de la lecture de Vivienne Vermes et d’Anne Mounic, le lundi 6 février 2006 à la librairie Shakespeare and Company à Paris, à l’occasion de la parution, chez le même éditeur, de leur recueil bilingue, Passages.

Toute forme d’adhésion à un dogme nous paraît constituer un enfermement à dépasser absolument. Nous publions donc ici des points de vue variés, l’opinion de chaque auteur n’engageant que lui-même. La vérité, en effet, nous paraît ne résider que dans la confrontation des points de vue, dans l’instant et au fil du temps.

Notes

[1André Hardellet, La Cité Montgol. Paris : Gallimard Poésie, 1998, p. 19. Première publication, 1952.

[2Sören Kierkegaard, Crainte et tremblement. Traduit du danois et présenté par Charles Le Blanc. Paris : Rivages poche, 2000, p. 57. Première publication en langue originale, 1843.

[3Id., p. 114.

[4Frances Yates, The Art of Memory. London : Pimlico, 2000. Première édition, 1966

[5Claude Vigée, Le parfum et la cendre. Paris : Grasset, 1984, p. 80.

[6Sören Kierkegaard, La reprise. Traduction, introduction, dossier et notes par Nelly Viallaneix. Paris : Garnier-Flammarion, 1990. Première édition en langue originale, 1843. Dans le contexte de Job et de l’épreuve envoyée par Dieu, le philosophe parle d’un « homme qui tient en main l’atout d’un orage ».

[7Emmanuel Levinas, De Dieu qui vient à l’idée. Paris : Vrin, 1998, p. 171

[8Lettre de Michel à Albert du 29 septembre 1943 in Michel Fardoulis-Lagrange, Correspondance avec Albert Bringuier (1942-1994). Treillères : Mirandole, 1998, pp.11-12

[9D.W. Winnicott, Jeu et réalité : L’espace potentiel. Traduit de l’anglais par Claude Monod et J.-B. Pontalis. Préface de J.-B. Pontalis. Paris : Gallimard, 1975, p. 25.

[10William Shakespeare, Le Songe d’une nuit d’été (1596), V, 1, 14-17. Traduction de Jean-Michel Déprats. Edition bilingue présentée par Gisèle Venet. Paris : Gallimard Folio, 2003, pp. 227-229.


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