Temporel.fr

Accueil > à l’écoute > Notes de lecture > E. Gotschaux

E. Gotschaux

25 avril 2009

par Anne Mounic

Etienne Gotschaux, éditeur. Transmettre le judaïsme… Témoignages d’aujourd’hui. Paris : Editions du Palio, 2008.

Ce recueil de témoignages très divers sur la question de la transmission du judaïsme aujourd’hui est d’une lecture passionnante à plus d’un titre. Etienne Gotschaux, nous confiant en postface ses intentions à l’égard de cet ouvrage, remarque qu’il aurait pu « engager un travail chiffré, plus scientifique » (p. 351), mais nous ne pouvons que l’approuver quand il énonce finalement que l’« émotion que suscite l’authenticité vaut bien en la matière la certitude du calcul ». Je ne suis pas certaine d’ailleurs que le calcul, en son objectivité quelquefois prétendue, soit plus fiable qu’un tel kaléidoscope de subjectivités.

« Subjectivité » semble être d’ailleurs un mot clef en matière de transmission. Comme l’exprime Roger Haddad : « La transmission, quelle qu’elle soit, c’est d’essayer d’être le plus possible soi-même, d’être vivant, d’être présent, tel que l’on est. » (p. 138) De nombreux témoins insistent d’ailleurs sur le fait que l’on transmet plus par sa vie, sa façon d’être, que par ce qu’on énonce : « L’éducation passe davantage par des exemples, des expériences vécues, que par le discours qui n’est qu’un renforcement. Souvent en écoutant les conversations de leurs parents, entre eux ou avec des tiers, les enfants comprennent ce que leur père et leur mère pensent véritablement. Ce qui compte, c’est l’être. » (Jean-Jacques Wahl, p. 315)

Si transmission implique subjectivité, elle exige donc la responsabilité d’un sujet, au sens philosophique, et d’une éthique. Louise Magnichewer cite Léon Askénazi (« Etre juif, c’est une façon d’être homme. ») et suggère : « On est au monde différemment. La pratique du judaïsme, c’est accorder de l’importance à soi, aux autres, à la nature, aux choses. Donner un « plus » à ce qui est brut. » (p. 203) Roger Haddad affirme : « L’important est la transmission d’une éthique, une ouverture aux autres, un regard critique. » (p. 139) Cette éthique, il la définit comme le devoir de « préserver la vie humaine » (p. 137) et d’assumer, au sein de la Création, la responsabilité qui incombe à l’homme : « La culture judéo-chrétienne vient de deux courants, qui se fréquentaient. L’un qui vient de la pensée grecque, où les lois du cosmos sont immuables, où le travail de l’homme est de se connaître dans un but d’adaptation à ce monde intangible.

L’autre qui vient de la pensée juive, où Dieu crée pendant six jours et, le septième, il se repose. Il se retire et laisse l’homme face à lui-même et à la création. C’est l’homme qui doit assurer le fonctionnement ! Donc l’homme peut faire évoluer les choses. Il doit contribuer. »

La notion de « responsabilité » pour définir en son essence le judaïsme revient de par l’ouvrage en son entier, et celle-ci va avec celle d’autonomie. En ce sens, la transmission n’est pas répétition, mais façon de nouer ensemble l’avenir et le passé, comme le dit Paul Fenton : « Lorsque l’on remet la Torah dans l’Arche sainte, on prononce une sorte de conclusion avant la prière supplémentaire avec les mots suivants : « Oh ! Seigneur, […] renouvelle pour nous les jours heureux d’autrefois. » Mais le mot hébreu employé ici pour dire « autrefois » revêt en fait une forme du futur ! Soit : « … renouvelle nos jours comme dans le futur ».

Le paradoxe de cette phrase témoigne bien du centre de gravité de la Torah : on ne peut envisager le futur qu’en regardant le passé. » (p. 122)
En d’autres termes, comme le souligne Elie Lemmel : « Il faut réapprendre à regarder, à s’émerveiller, à comprendre autrement. Les enfants ici sont très demandeurs. » L’émerveillement, comme l’a montré Michael Edwards, est la faculté de regarder les choses d’un œil neuf, d’opérer un renouveau, de réaffirmer, de la sorte, le possible. L’émerveillement, de cette façon, sera la plus haute capacité du sujet, celle « qui lui permettre de toujours se redresser » (p. 193). C’est une faculté poétique. Qui plus que le poète ou l’artiste ne donne voix à la puissance de création de chacun ?

Le témoignage de Shelomo Selinger montre bien quel est le lien qui unit indissociablement subjectivité et éthique. Voici comment, sculpteur, il décrit sa quête artistique : « Le travail me plonge dans une forte émotion. Mon ego se rétracte et ce retrait me permet de repousser plus les limites. Pour être artiste, il faut être subjectif. Si l’on arrive à pousser le subjectif le plus loin possible, on a des chances d’atteindre à une vérité universelle. Les choses s’expriment alors à travers moi et non pas par moi. C’est une transmission et non pas une expression volontaire du « moi » de l’artiste. L’objectif en création artistique n’est qu’un petit mensonge. » (p. 282) On dépasse ainsi à la fois l’objet esthétique et la personnalité souveraine – la beauté comme inaccessible idéal et le génie à l’écart du monde, figé en son ironie – qui furent les fossoyeurs de l’art et de la poésie dès le dix-neuvième siècle. La subjectivité assumée, par contre, est éthique : « Au camp, les conditions étaient faites pour nous déshumaniser et nous transformer en bêtes sauvages. Beaucoup de pères et de fils se battaient pour un petit morceau de pain. Ce qui signifiait : pour un petit morceau de vie.

A l’encontre de ceux-là, à chaque fois que l’on distribuait du pain, mon père s’arrangeait pour que je reçoive un morceau plus grand que le sien. Je suivis son exemple, lui demandant qu’il garde pour lui le morceau le plus grand. Son exemple et sa dignité m’ont servi de leçon de vie. »

On ne peut transmettre du vent : on ne peut transmettre que des valeurs. Daniel Farhi fait ce constat : « Mais parallèlement, tout comme en dehors du monde juif, je constate comme tout un chacun une déperdition des valeurs, un manque de repères, notamment chez les jeunes. Il n’y a plus d’aventures à vivre, d’idéaux à suivre, de personnes qui puissent incarner quelque chose d’enthousiasmant. Cela se traduit au sein d’une communauté par une sorte d’amateurisme, que nous retrouvons également sur le plan du judaïsme. » (pp. 113-4)

Certains témoins interrogés par Etienne Gotschaux sont eux-mêmes enseignants ; d’autres sont rabbins, c’est-à-dire, comme ils le disent, enseignants dans leur domaine. Il me semble que ce livre, au-delà de son sujet particulier, la transmission du judaïsme, nous intéresse aussi pour ce qui est, dans notre société, de la transmission pure et simple. Dans sa préface, Robert Misrahi, spécialiste de Spinoza, qui a aussi écrit sur la question du sujet et de la création artistique, affirme : « Religion ou coutumes familiales, étude des textes ou solidarité avec Israël seront-ils les seuls vecteurs de la transmission ? Sont-ils suffisants ? Ne sont-ils pas trop différents les uns des autres pour valoir chacun comme fondement du judaïsme ? Sans contenu philosophique, sont-ils en mesure de se justifier eux-mêmes ? » (p. 11) A la racine de la volonté de transmettre, le philosophe trouve « non pas une doctrine, mais une volonté », et donc un choix, une « décision éthique ».

Nous vivons dans un monde utilitariste, qui a substitué au choix éthique le culte de la technique et de l’objet – et ceci se ressent jusque dans l’enseignement, qui ne se donne plus pour but d’éveiller l’esprit, de préparer l’individu à l’existence et à la conscience, mais de le former à l’intégration dans la vie active. En d’autres termes, réfléchir, se cultiver, penser ne sont pas des activités, mais témoignent d’un abandon notoire à l’inutile, au non rentable, et finalement, dans cette perspective positiviste, au dérisoire.
Former n’est pas transmettre ; c’est même tout l’inverse. Former, c’est reproduire, voire contraindre à se plier à un moule extérieur. Transmettre, et mon expérience d’enseignante me dit que c’est ainsi que l’on convainc, c’est admettre sa subjectivité, affirmer ses valeurs et reconnaître la pleine individualité de l’élève ou de l’étudiant, son droit à défendre un autre point de vue si le raisonnement est honnêtement étayé. On transmet davantage qu’un simple savoir ; on s’engage également dans une relation avec autrui, et c’est ce qui nous porte au-delà de ce que Kierkegaard nomme l’immédiateté de l’univers fini. Dans la reconnaissance d’autrui comme sujet et interlocuteur s’ouvre l’infini. André Fresco parle de « judaïsme qui est un humanisme, avec quelque chose en plus » (p. 129). Serge Attali cite cette Maxime des Pères : « Aimé des Hommes, aimé de D… » (p. 45)

Dans son Avant-propos, Marie-Françoise Bonicel souligne le paradoxe de la transmission, entre « reproduire à l’identique » (p. 21), ce qui fige le devenir et clôt l’avenir, et se fermer à la nouveauté, qui inquiète, « se heurte à la résistance de notre besoin de sécurité » (p.19). Ces dernières années, par réaction à une morale figée et à un conservatisme qui étouffait les esprits, on a voulu nier l’apport du passé ; on a voulu rompre avec ce qui, en son temps, avait empêché de vivre. On s’aperçoit désormais que la transmission se fait de plus en plus mal, que le goût d’apprendre le cède à la facilité des gadgets proposés par l’industrie des média et de la communication. Apprendre est également une décision éthique, un choix de soi-même, qui ne peut se produire si le sujet est absorbé dans l’objet. Comme l’écrit Marie-Françoise Bonicel, la « tradition est un précieux étayage pour assurer cet acte fondateur du sujet que constitue la transmission, à condition qu’elle ne soit pas que cette nostalgie dénoncée par Jankélévitch » (p. 21). A noter que la notion de « transmission » est incluse dans le sens même de « Torah », qui a pour racine le verbe signifiant « lancer », et qui désigne l’enseignement, mais aussi la lumière, au sens de l’esprit. (Ces précisions me viennent de Claude Vigée, que je remercie.) On se rend compte que la rupture au sein du devenir interdit à la fois transmission et apprentissage et mène à l’aliénation de l’individu. On ne peut prétendre qu’il soit vain d’étudier La Princesse de Clèves ; on ne peut, à l’agrégation de philosophie, décider qu’il est ridicule d’étudier Plotin. Comme le dit l’un des témoins, on ne peut transmettre que si l’on répond à des questions, à une curiosité, à une volonté, mais une société doit-elle s’évertuer, au nom de l’efficacité du travail, à éteindre cette curiosité, à rendre ridicules ces questions, à rejeter cette volonté comme dérisoire parce que la pensée n’est pas productive et peut même, grâce à l’esprit critique, mettre du sable dans l’engrenage ?
Dans La crise de la culture, Hannah Arendt montre que la « crise de l’éducation » se fonde sur un rapport aliéné au monde : « … les adultes refusent d’assumer la responsabilité du monde dans lequel ils ont placé les enfants » (Idées Gallimard, p. 244) Cette « aliénation du monde » prend une « forme particulièrement radicale et désespérée » dans une société de masse. (p. 245). La question de la transmission pose donc celle, cruciale, de la liberté, et de la foi de l’individu en lui-même, qui lui permette, au sein d’un univers sciemment dépersonnalisé, de se forger une demeure où dire Je, Tu et Nous et d’affirmer ce lien nécessaire, et gratuit, entre les êtres – loin de l’aliénation à cette nouvelle Némésis des temps modernes, dite « nécessité économique ».


temporel nous contacter | sommaire | rédaction | haut de page