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Dominique Sampiero, par Nelly Carnet

22 septembre 2013

par Nelly Carnet

Dominique Sampiero, Bégaiement de l’impossible et de l’impensable. Corse : Editions Lettres Vives, 2012.



Motif du passage et de surcroît motif poétique, la fenêtre ouvre simultanément sur deux mondes, l’extérieur et l’intime, car dans sa transparence elle renvoie un reflet du regardé aussi bien que du regardant. Il n’est donc pas surprenant que dans l’imaginaire de Dominique Sampiero, elle devienne « regard » qu’il conviendrait alors d’écrire au pluriel selon les saisons habitées et traversées par le poète. La prose laisse une large place à l’expression du « je » remué par « le sang noir des jours ». « A l’hiver, la nuit est plus lourde sur mes épaules : impossible de fuir cette noirceur en cul-de-sac. Partir ou rentrer du travail avance dans un trou noir. L’horizon mange le ciel et chacun retourne à sa peur la plus profonde, ce tourbillon sans nom, sans visage. »

L’émerveillement est bien peu présent dans ce recueil duquel il émane une fin de monde. Il est surtout question de la relation à la langue et parfois à un seul mot cherché en vain comme si la langue était toujours déficitaire par rapport à ce qu’un être voudrait entendre pour se révéler ou pour être plus présent à soi. Car Sampiero n’existe qu’à travers l’écriture qu’il désirerait vivre comme un soulèvement. Le chemin que cette écriture emprunte dans le corps écrivant est scruté jusqu’à la disparition de toute phrase au moment même où « l’écriture dépose une fatigue subtile ». Chaque mouvement de prose est amorcé par un bref texte en italiques. Un mineur suivi d’un majeur donne le rythme à cette écriture en perte de vitesse. Sampiero dresse le constat de son parcours : « Avant, il y a longtemps, ou peut-être pas, quelque chose vivait entre tes doigts comme une rafale montée du souffle. Tu arrivais à t’éblouir des mêmes paysages parcourus aveugle dans la journée, à ressentir un peu d’estime et d’amitié pour celui qui guidait tes mains en écrivant. » Aujourd’hui, qu’en est-il ? Le mutisme n’est pas loin. Le ravalement de la langue menace. La faille se creuse. « Quelqu’un a mangé ta langue et craché dans ta bouche. Puis tassé la terre bien au fond de ta gorge. » Le poète se résigne à l’immobilisme et au recueillement sur sa propre présence. Le sujet qui se parle est traversé par les mouvements descendants de l’hiver qu’il porte dans son « corps de feuille morte ». De la feuille à l’arbre dénudé, il n’y a plus qu’un palier à franchir. L’inertie ou le geste moindre, le silence et la solitude, conduisent à une écriture dépressionnaire mais qui comble momentanément une absence et détourne du sentiment de la mort tout en l’inscrivant sur un « papier noir ».

La fragilité, l’instabilité, l’insatisfaction ou l’angoisse sont les thèmes sourds de ce recueil de proses introspectives. « Dès que je suis là, je ne veux plus y être. Quelque chose m’attire ailleurs dans une forme qui n’est rien d’autre qu’une autre forme. » L’écriture s’installe dans un double mouvement de concentration et d’élargissement de l’espace, mettant le corps en émoi pour le faire exister pleinement le temps du « toucher ». Mais comment dire ce toucher ? Ce sera toujours dans un « bégaiement » d’une langue approximative. Et ce ne sera jamais qu’une vague croyance sans corps…


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