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Didier Leviandier, prose

26 avril 2014

par Didier Leviandier

Le Dragon et la fée aux deux visages

Conte pour les petits et les grands

Il était une fois un dragon. C’était un dragon normal, ni heureux ni malheureux, seulement normal. Il vivait dans une plaine, dans une tribu de dragons, auprès d’une petite rivière tranquille. Le matin il partait à la chasse. Le soir il revenait se désaltérer dans sa petite rivière tranquille. C’était comme ça, depuis des mois, peut-être des années, une vie normale de dragon, ni heureuse ni malheureuse, seulement normale.

Un jour pendant la chasse il leva les yeux. Pourquoi diable leva-t-il les yeux ce jour-là ? Il ne levait jamais les yeux. D’ailleurs pourquoi lever les yeux dans une vie de dragon normal, puisque tout ce qui est normal est à une hauteur normale ? Et en levant les yeux il vit une fée sur un fil suspendu au dessus de la plaine.

- Tiens, une fée ! se dit-il.

Et il retourna auprès de sa petite rivière tranquille. Le lendemain il repassa au même endroit. La fée était toujours là, sur son fil.

- C’est bien une fée, pensa le dragon. Que fait une fée dans cette plaine, où il y a beaucoup de dragons, des dragons-messieurs, des dragons-dames, mais où je n’ai jamais vu de fée ?

Et il retourna auprès de sa petite rivière tranquille. Le jour suivant, il alla directement à l’endroit où était la fée, sur son fil. Il la regarda longuement, sans se faire voir, parce que la fée, elle, ne baissait pas les yeux pour voir ce qui se passait plus bas qu’elle. C’était une fée normale qui regardait à une hauteur normale de fée. Elle ne voyait donc pas le dragon. Elle était très belle. D’ailleurs on ne voyait qu’elle. En levant les yeux, bien sûr. En retournant auprès de sa petite rivière tranquille il se demanda d’ailleurs comment il se faisait qu’il ne l’avait pas remarquée auparavant. C’est alors qu’en se penchant pour se désaltérer il vit sa propre image se refléter dans la rivière, parce que c’était une rivière très tranquille. Ça faisait des années qu’il ne s’était pas regardé et il se rendit compte soudain qu’il ne crachait pas de flamme, et même que ses yeux ne jetaient pas d’étincelles ! Un dragon sans flamme et sans étincelle, quelle pitié ! En y réfléchissant bien, avait-il d’ailleurs jamais craché des flammes et jeté des étincelles ? Il fut pris de panique à la pensée qu’il croyait être un dragon normal alors qu’il n’avait peut-être jamais vécu une vraie vie de dragon. Et ça lui fit froid au coeur de ne pas cracher de flammes. Et ça lui fit froid aux yeux de ne pas jeter d’étincelles.
Tout de suite il pensa à la fée : C’était une coïncidence extraordinaire de l’avoir découverte justement ces jours-ci, justement quand il se posait des questions sur sa vie. Elle pourra certainement faire quelque chose. Il décida donc de lui parler. Le lendemain, il passa près de la fée sur son fil. Mais il n’osa pas lui parler. Pourquoi une fée comme elle s’intéresserait-elle à un dragon comme lui ? Et les jours passèrent ainsi. Et chaque soir en rentrant il regardait anxieusement son image dans la petite rivière tranquille. Et chaque fois il se demandait avec un peu plus d’appréhension s’il était bien un dragon normal. Il commença à dépérir et les jours passèrent encore.

Un matin enfin il prit son courage à deux pattes et à nouveau alla voir la fée.

- Bonjour, Madame la fée, je..., commença-t-il.

- Va-t’en, vilain dragon, l’interrompit la fée.

Il repartit tristement. Bien sûr, il le savait, une fée comme elle ne pouvait pas s’intéresser à un dragon comme lui. Les jours passèrent encore. Il continuait à dépérir. Mais c’était un dragon persévérant. Il retourna voir la fée sur son fil, parce qu’elle était toujours sur son fil.

- Bonjour, Madame la fée, je voudrais...

- Je sais très bien ce que les dragons veulent aux fées, va-t’en, vilain dragon, répliqua-t-elle aussitôt sans lui laisser finir sa phrase.

Il repartit tristement. Mais c’était un dragon très persévérant. Le lendemain il revint.

- Bonjour, Madame la fée, dit-il simplement.

- Au moins tu n’as pas froid aux yeux !

- Mais si, justement...

La fée pensa que c’était un dragon un peu singulier. Amusée, elle le considéra un peu plus longuement.

- Bon, qu’est-ce que tu veux ?

Alors le dragon, content d’être autorisé à parler à la fée mais très inquiet de la réponse qu’il pourrait obtenir, lui exposa l’objet de sa visite, comment il s’était rendu compte qu’il n’avait pas de flamme dans les entrailles ni d’étincelles dans les yeux. Il avait raison d’être inquiet car la fée répondit :

- Je ne peux rien pour toi, dragon.

- Pourtant vous êtes une fée.

- Les fées ne sont pas là pour résoudre les problèmes des dragons.

- Mais vous êtes une fée très fée, et...

- Très fée ? Mais tu es aveugle, mon pauvre dragon. Faut-il que je te montre mon autre profil ?

Et elle se tourna vers le dragon.

- Tu vois ces cicatrices ? Tu me trouves toujours très fée, dragon ?

Le dragon regarda l’autre profil et effectivement il devait être aveugle ou aveuglé, parce qu’il le trouva aussi très beau. Oh ! bien sûr, en regardant très attentivement on pouvait voir quelques traces de blessures, quelques ombres de tristesse, mais elle était très belle, peut-être même que cela la rendait encore plus belle. Il ne savait pas quoi dire, alors il tenta à nouveau sa chance :

- Je pensais que vous pourriez m’aider, pour mes flammes et mes étincelles.

La fée hocha la tête négativement.

- Même si j’avais envie d’aider un dragon je ne pourrais pas, j’ai égaré ma baguette magique.

Songeur, Le dragon retourna vers sa rivière. Il était heureux, parce que la fée lui avait parlé sans méchanceté. Mais il était malheureux, parce qu’elle ne voulait pas l’aider. Ou alors elle ne pouvait vraiment pas, puisque sans sa baguette magique elle ne pouvait même pas faire disparaître ses propres traces de blessures et ses ombres de tristesse.

Les jours passèrent. IL retourna tous les jours à l’endroit où était la fée sur son fil, mais il resta à distance. Il vit d’autres dragons près de la fée, et fut très malheureux : peut-être la fée aidait-elle ces autres dragons, et pas lui ? Mais la fée était toujours sur son fil. Un peu plus tard il décida de retourner lui parler, parce que c’était un dragon vraiment très très persévérant.

- Comment faites-vous pour tenir aussi bien sur votre fil si vous avez perdu votre baguette magique ? Je croyais que c’était de la magie.

- Je ne tiens pas bien, je tiens, c’est tout, se contenta de répondre la fée.

Enhardi parce qu’il prit pour un début de confidence, le dragon continua :

- Je comprends, c’est parce que vous ne tenez pas bien sur votre fil que vous êtes tombée et que vous vous êtes fait ces blessures.

- Tu n’as rien compris du tout, dragon ! As-tu déjà vu une fée perchée sur un fil et sans baguette magique ? C’est aussi curieux qu’un dragon sans flamme et sans étincelle.

Le dragon était confus d’avoir compris de travers et de ne pas s’être interrogé sur sa position à elle. Il tenta de s’excuser.

- Je n’ai jamais vu de vraie fée, alors je ne peux pas savoir que les fées vivent sur un fil.

- Ce n’est pas parce que je suis tombée que je me suis blessée, mais c’est parce que j’étais blessée que je suis montée sur mon fil, pour me protéger.

- Mais alors, dit le dragon, je pourrais peut-être vous aider ?

- Décidément tu n’as pas froid aux yeux, dragon, mais précisément je n’ai pas besoin de dragon, rétorqua la fée. Tu n’as toujours pas compris que c’est justement pour me protéger des dragons que je suis montée sur mon fil ?

Il repartit une fois encore vers sa petite rivière tranquille. Effectivement il n’avait pas compris. Pourquoi diable les dragons voudraient-ils faire du mal à une fée aussi fée que cette fée-là ? Le lendemain il retourna voir sa fée qui commençait à s’habituer à lui.

- Vous n’avez pas besoin de dragon et vous avez perdu votre baguette magique, alors vous avez un secret ?

- Je n’ai pas de secret, dragon, j’ai un lutin.

- Ça me paraît déjà compliqué de tenir seule sur un fil, alors avec un lutin en plus..., hasarda le dragon.

- Je n’ai pas dit qu’il était avec moi sur le fil. C’est un lutin-malin ; quand je vacille il se débrouille pour me rattraper, parce qu’il est malin.

Le dragon était content que la fée se confiât à lui. Mais ça ne résolvait pas son problème de flamme et d’étincelle. S’il ne faisait rien pour la fée, la fée ne ferait rien pour lui. Alors il risqua :

- Votre lutin-malin vous surveille et vous rattrape, mais vous apporte-t-il tout ce dont vous avez besoin ?

Et d’un ton très bas comme s’il avait peur que la fée l’entendît, il ajouta :

- ...Tout ce qu’un dragon pourrait vous apporter ?

- Je n’ai pas besoin de dragon ! te dis-je.

- Alors votre lutin-malin vous apporte tout ce qu’il vous faut ?

- Tu es bien curieux, dragon. Mais comme tu n’es pas méchant je vais te faire une confidence : j’ai aussi un lutin-requin qui chasse toujours dans les parages.

- Ah ! Je comprends, dit le dragon, entre un lutin-malin qui vous évite le danger et un lutin-requin qui vous donne le reste, vous êtes en équilibre.

Il se sentait très malheureux que la fée n’ait vraiment pas besoin de lui, quand elle répondit :

- Je n’ai jamais dit que le lutin-requin me donnait tout le reste, mais il me le fait croire de temps en temps.

Le dragon était déconcerté. D’un côté, il sentait confusément qu’il avait peut-être encore une petite chance, mais de l’autre, il ne savait pas du tout comment s’y prendre. Désespéré, il lança tristement :

- Alors je vais retourner près de ma petite rivière tranquille, puisque vous n’avez pas besoin de moi.

- Je n’ai jamais dit que je n’avais pas besoin de toi, dit la fée très doucement.

Interloqué, le dragon s’étonna :

- Mais vous m’avez dit plusieurs fois que vous n’aviez pas besoin de dragon ?!?

- Je n’ai pas besoin de dragon mais si je te transforme en lutin avec ma baguette magique, j’aurai besoin de toi.

Décidément les fées sont vraiment difficiles à comprendre !

- Mais vous m’avez dit que vous aviez perdu votre baguette magique !

- J’ai perdu ma baguette magique parce que je l’ai fait disparaître. Parce que je ne pensais plus en avoir besoin. Mais puisque je suis une fée je peux la faire réapparaître et te transformer en lutin.

Le dragon était déboussolé. Il n’avait jamais appris la langue des fées mais il commençait à comprendre et était tellement heureux qu’il continua :

- Très bien, mais je ne veux pas être un autre lutin-malin ni un autre lutin-requin. Pouvez-vous me transformer en lutin-câlin ?

- Peut-être, gentil dragon, fit la fée malicieusement.

- Et vous descendrez de votre fil ?

- Peut-être, répéta la fée.

- Et vous n’aurez plus besoin de votre lutin-malin ni de votre lutin-requin ?

- Je ne peux pas savoir, répondit la fée, puisque tu n’es pas encore mon lutin-câlin.

Le dragon s’assombrit un peu. Et puis il se rappela qu’il était un dragon et que la fée, elle, était une fée. Comme il était d’une nature inquiète, il avoua :

- Mais je suis un dragon maladroit.

- Un dragon maladroit est d’abord un maladroit, dit la fée. Mais un lutin-câlin maladroit est d’abord un lutin-câlin.


Malgré ses inquiétudes le dragon était fou de joie. Il sentait désormais les flammes dans ses entrailles et en se regardant dans la rivière il voyait maintenant des étincelles dans ses yeux. Effectivement la fée retrouva sa baguette magique et descendit de son fil. Elle n’eut plus besoin du lutin-malin ni du lutin-requin qui partirent ailleurs à la recherche d’une autre fée plus fragile.


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