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Dessins d’Athur Goldschmidt au camp de Theresienstadt

26 avril 2017

par Anne Mounic

De l’extrême importance du croquis pris sur le vif

puisque le ciel est sans échelle
Dessins d’Arthur Goldschmidt au camp de Theresienstadt

Publié sous l’égide du Ministère de la Défense par Créaphis Editions en 2015, ce livre, paradoxalement, est un beau livre, extrêmement soigné dans sa présentation, et frappant par la qualité de ce qu’il nous donne à voir. Père de Georges-Arthur Goldschmidt, qui introduit l’ouvrage, Arthur Goldschmidt, né à Berlin le 30 avril 1873 dans une famille juive convertie au protestantisme, est déporté à Theresienstadt en juillet 1942. Cet ancien conseiller à la cour d’appel de Hambourg avait appris le dessin dans sa jeunesse. Ce sont ses croquis qui sont ici publiés. Ils furent exécutés sur un carnet ainsi que sur des feuilles volantes, le tout ayant été restauré avant d’être reproduit. Cette œuvre est conservée à Lyon au centre d’histoire de la Résistance et de la Déportation.

Le paradoxe tient au fait qu’il semble déplacé de parler du beau dans le contexte de la déportation, à moins que, à contempler ces croquis au crayon ou à la pierre noire, pour la plupart, et surtout les portraits, on ne réfléchisse sur cette notion pour lui donner une résonance plus profonde que le jugement esthétique, de surface. Je parlerai volontiers d’une beauté éthique, et ce n’est pas le tragique de la situation qui me fait dire cela, mais l’intensité des regards. Une grande partie des personnes dont Arthur Goldschmidt a croqué le portrait fixent leur observateur droit dans les yeux, si bien que nous qui les voyons maintenant, nous nous trouvons partie prenante de cet instant où s’accomplissait le dessin. Nous interposons notre regard entre l’homme ou la femme qui pose avec toute la tension qu’implique la situation d’internement et la main qui s’efforce de projeter ce visage dans l’avenir, en dépit de l’omniprésente menace de la mort.
L’exactitude du trait, dans tous ces croquis, non seulement les portraits, relève, me semble-t-il, de cette vigueur éthique qui oppose au tragique l’énergie de la conscience vive. La notice biographique qui se trouve à la fin du volume, nous indique qu’Arthur Goldschmidt devint le « pasteur de la communauté évangélique du camp ». Avec ces croquis pris sur le vif, il se charge du récit de cette vie, soustrayant chaque individu à l’anéantissement. Il écrivit d’ailleurs un livre sur l’histoire de la communauté évangélique de Theresienstadt, publié en 1948.
En somme, cet ouvrage nous dit à quel point le dessin pris sur le vif est irremplaçable. On n’obtient rien de tel avec la photographie, qui n’engage la main du preneur de vue que par une pression brève sur un bouton. Le croquis en dit autant sur son exécutant que sur son modèle. L’œil photographique est objectif ; c’est ainsi qu’on le nomme. La main qui dessine engage toute la subjectivité de celui, ou celle, qui cherche sur le papier à rendre l’intensité d’une relation au moment présent. J’emploie dans ce sens le mot « éthique ». La vie se saisit dans l’instant et dans sa légitimité individuelle. La notice placée en fin d’ouvrage souligne le fait que le dessinateur gomme « les conditions de logement épouvantables et l’insalubrité des lieux ». Il me semble que cela corrobore l’impression que l’on a en contemplant ces dessins : le croquis pris sur le vif refuse d’acquiescer au tragique en faisant surgir de l’énergie créatrice un opiniâtre sentiment de présence. Le trait proclame sa beauté avec cette intensité-là. L’instant surgit dans sa nudité. Il faut avoir la force de cet acte, et le dessin la manifeste.

puisque le ciel est sans échelle. Dessins d’Arthur Goldschmidt au camp de Theresienstadt. Textes de : Georges-Arthur Goldschmidt, Roland Baroin et Guy Pimenta (ce dernier à l’origine du titre de l’ouvrage), Annette Wieviorka, Marcel Cohen, Roger-Yves Roche. Paris : Créaphis Editions, 2015.


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