Temporel.fr

Accueil > à l’écoute > Critique > Demain dessus demain dessous, autour d’Henri Meschonnic

Demain dessus demain dessous, autour d’Henri Meschonnic

26 septembre 2010

par Anne Mounic

Henri Meschonnic, Demain dessus demain dessous. Paris : Arfuyen, 2010. [1]

Flash Video - 5.3 Mo
Lecture par Gérard Dessons

C’est après avoir entendu, le 18 septembre 2010 – jour où Henri Meschonnic aurait eu soixante-dix-huit ans –, à la librairie la Terrasse de Gutenberg, à Paris, la très belle lecture, émue et commentée, des poèmes de ce recueil posthume, par Gérard Dessons, co-auteur du Traité du rythme paru originellement en 1998 chez Dunod, et auteur de La Force du langage : Rythme, Discours, Traduction. Autour de l’œuvre d’Henri Meschonnic (Champion, 2000), que j’écris ces quelques lignes. L’ouvrage m’était connu ; je l’avais lu ; j’avais déjà écrit dessus, mais cette lecture à haute voix m’en a renouvelé la saveur et révélé ce que, lors de l’échange qui a suivi, nous avons nommé « immédiateté résonante ». Le langage poétique d’Henri Meschonnic, en sa simplicité, permet à l’existence ordinaire de se manifester à la conscience réflexive : « j’ai besoin du ciel / pour me voir / le ciel est mon miroir / du dedans » (p. 62) Et celle-ci accède aussitôt à la réciprocité : « tu es mon visage / je suis ton visage / nous vivons par tous nos visages / c’est dans le tien que je me reconnais / c’est dans le mien / que je te connais » (p. 69) Alors le monde s’ouvre, car, dans cette alliance du Je et du Tu – si chère à Emile Benveniste, qu’Henri Meschonnic, on le sait, admirait –, c’est l’infini qui se met à respirer : « vers toi par toi en toi / je n’ai pas cessé / de devenir nous-mêmes / parce que tu es mon infini / l’un par l’autre nous sommes / des instants d’infini » (p. 65).


Il ressort de cette séquence de brefs poèmes qui se répondent et se déploient en progressive métamorphose que le poème est un choix éthique : le Je, dans le langage, se ressaisit en son dialogue avec autrui, avec l’autre en lui-même et avec le monde. Henri Meschonnic dramatise donc ainsi non seulement sa propre vie, mais la nôtre, telle qu’il nous la manifeste à l’oreille. Et il renouvelle aussi des motifs poétiques chers à de nombreux poètes – la révélation de soi dans le regard de l’aimée, qui invite à l’étreinte : « on a les yeux / à se serrer les mains ensemble » (p. 15) ; la complicité du sommeil : « je me confonds / avec ton sommeil » (p. 26) ; le poème prenant racine dans le cri : « je vois un cri / partout où je me tourne / je le vois / en silence / il me remplit les yeux / sa bouche ouverte / me prend / je deviens ce cri » (p. 27) ; la multiplicité des personnalités : « j’ai tellement / de voix / en moi que j’ai du mal / à reconnaître / la mienne » (p. 28) ; le lien entre envol, respiration et voix : « l’oiseau quand je le vois / c’est mes ailes c’est ma voix » (p. 87) ; et la figure de l’arbre qui s’assimile au poème, et au poète : « je ne sais pourquoi / je me reconnais / dans un arbre / il me tire / à la fois / vers le ciel / et vers la terre / en lui j’entends / mes rêves » (p. 21).

En cette lente évaluation de lui-même face à cette altérité en laquelle il désire ardemment se reconnaître, dans un vigoureux élan d’empathie, chaque poème, lié au suivant, d’instant en instant, donne chair au devenir, qui, comme le dit aussi Claude Vigée, est rythme d’extase et d’errance, d’attente et de surrection : « tant de fois / tant de moi tant de toi / j’ai attendu / maintenant / j’attends l’attente / chaque bruit / est une question sans réponse / notre lieu est le temps / côte à côte / nous sommes / ceux que nous attendons » (p. 80). Cette reconnaissance s’avère en tous points mutuelle, puisque le poème, finalement, donne un visage à la vie : « tant de visages / entrent en moi / autant de visages / autant de joies » (p. 76) Nous ne sommes pas surpris dès lors quand le poète nous dit : « c’est le visage / qui est l’origine » (p. 81)

Flash Video - 17.6 Mo
Régine Blaig

Sous sa simplicité apparente, l’œuvre poétique d’Henri Meschonnic manifeste une pensée existentielle puissante, portée par chacun des mots qu’il emploie et dispose d’une certaine façon, sonore – pulsante, pour reprendre un terme de Claude Vigée –, sur la page. Dans ses poèmes, aucun mot ne se réduit à être un simple outil grammatical ; les pronoms bondissent, les adverbes battent la mesure : « tant de fois / tant de moi tant de toi » (p. 80) On entend des rythmes pressants, rythmes primitifs qui lui étaient peut-être suggérés par les masques que Régine Blaig et lui-même se sont plu à collectionner. Les voici, d’ailleurs, ces masques : « quand je vois un masque / je suis ce masque / que devient mon visage / il est dans tous les masques / les masques sont la danse / de mon visage » (p. 54) Demain dessus demain dessous bat de poème en poème la danse de la vie telle qu’elle surgit en palpitation dans l’instant – son sens, éprouvé dans l’œuvre : « « un instant c’est le tout du temps / je me rattrape à toi / pour me redevenir » (p. 89). Ce recueil est aussi un chant d’amour, en répons, qui me rappelle Le Chant des Chants qu’Henri Meschonnic a si puissamment traduit et annoté.

Anne Mounic

Notes

[1Le nouveau recueil d’Henri Meschonnic a déjà donné lieu à une recension dans Temporel. Toutefois, la lecture du 18 septembre ayant renouvelé notre lecture de cette séquence de poèmes, nous consignons ici nos réflexions nouvelles.