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Defoe, L’Anglais de race pure, Partie 2

22 septembre 2014

par Jean Migrenne

Part II

Décrite la race, l’habit faisant le moine,
Satire, brosse-nous d’elle un portrait idoine :
Cruauté bretonne, bravoure à la romaine,
Le maintien, plutôt que la conquête la mène ;
Ces teigneux ne craignent pas de verser leur sang,
Ils avancent sans peur, sans penser plus avant,
Aigres comme Pictes, chagrins comme Danois,
Fourbes comme Écossais, en bons Normands faux poids.
Ils tiennent des Saxons leur grain d’honnêteté,
Lequel, avec le temps, commence à les quitter.
Le climat les a faits hardis et redoutables,
Le bœuf anglais leur donne un courage indomptable.
Ils ne reculent jamais devant l’impossible,
Et, la panse bien pleine, ils sont irrésistibles [1].

Ils ne sont pas doués pour l’intrigue secrète,
Mais plutôt prompts à dire ce qu’ils ont en tête.
Et s’ils jouent souvent contre leur propre intérêt,
C’est leur grand défaut, ils ne le font pas exprès.
De là, en déduisent les lettrés, il s’ensuit
Qu’à trahir jamais un Anglais ne réussit.
Il est si franc qu’il donne à lire, à cœur ouvert,
Les secrets les plus intimes, les plus divers.

Les pauvres laboureurs pourtant payés au double,
Rebelles, font d’impertinents fauteurs de troubles.
Ils gâchent tellement leur temps et leur argent,
Que le pays accuse leur aveuglement.
Ce qui leur plaît c’est se saouler en compagnie,
C’est gagner le jour de quoi dépenser la nuit.
Ils ont le verre triste et s’en soucient bien peu :
Ils boivent leur jeunesse et ne vivent pas vieux.
Incapables d’économiser, de penser,
Plus leur gousset se vide, plus ils sont grossiers.
Politesse et manières leur répugnent tant
Qu’ils parlent toujours trop ou insuffisamment.
Amènes rarement, hormis face à leur pinte,
Ils sont faits de bois brut, réfléchir les éreinte.

De brasser et boire leur ale ils sont heureux,
Quitte à en crever de faim, leur famille et eux.
Un Anglais vous boira facilement de quoi
Nourrir deux familles bataves sous leur toit.
Le peintre peindra moins sa toile que sa trogne :
Plus grand est l’artiste, plus beau sera l’ivrogne
Le pauvre campagnard a bon modèle à suivre :
Le château, l’église lui montrent comment vivre.
Que ne l’imitons-nous ? Il a deux bons critères :
Pour lui, Not’ Maît’ est Dieu et le curé saint père.
Magistrats mal embouchés et prêtres pochards
Ont plongé la Réforme dans un tel puisard
Que l’on est en droit de penser, non sans raison,
Que c’est la fin du goût, de la religion.

Le pauvre n’est pas seul à cultiver ce vice :
Les cerveaux participent au grand sacrifice.
Pour l’étudiant d’Aristote, une bouteille,
Et de philosophie on discute à merveille ;
On loue Épicure et on ravale Lysandre,
Et l’Aristippe [2] l’emporte sur Alexandre ;
Le médecin aussi répudie son Galien
Et souvent prescrit une potion de vin ;
Le carabin, qui cesse de goûter l’urine,
Remplace le bourdalou par une chopine ;
L’art du chirurgien n’est plus qu’une sinécure :
Panacée, le vin coule et soigne la blessure.

Le poète a poussé le Parnasse au rencart,
Et du barde d’antan dénonce le retard [3].
Apollon abdiquant vient de prendre la fuite,
Et le bon roi Bacchus, installé, prend sa suite ;
Il tire l’essence du ferment des cerveaux,
D’atomes d’idées le vin fait naître les mots ;
L’inspiration n’en est que plus raffinée :
La source au Parnasse n’était pas avinée.

Le fardeau s’allège pour le politicien,
Et le soldat trouve courage dans son vin.
Sainte Cécile aux choristes laisse le choix :
Tous s’imbibent de vin pour s’éclaircir la voix.

D’aucuns accordent aux clercs la priorité,
Pour qui le vin est l’esprit de la Trinité,
Quand d’autres, bien moins profanes, disent que boire
Nettoie les poumons et assiste la mémoire.
De là je conclus que tous ces sacerdotaux,
Préfèrent à l’étude un bon coup de bordeaux [4].


Et maintenant j’aimerais bien que l’on me dise
Si nos Asgillites [5] peuvent boire à leur guise.
Leur envol, par les fumées du vin éclairé,
Devrait s’en trouver très largement assuré ;
Et si un char de feu venait à les atteindre,
Échauffés par leur vin, ils n’auraient guère à craindre.

Les mortels affirment qu’assurément les dieux
Sur terre descendus seraient ivres autant qu’eux :
La boisson du ciel ne serait plus le nectar,
Tous se mettraient au vin et apprendraient à boire.
Mais le poivrot anglais hommes et dieux surpasse,
Car ses biens comme sa santé mentale y passent.
Colon attend que l’on vienne éponger ses dettes [6],
Que quelqu’un l’aide… la mort au cachot le guette ;
Voulant régler l’affaire, un oncle fortuné
S’occupe du détail et envoie cent jaunets.
Mais, tel un Anglais de race, notre Colon
Fait couler le champagne à flots dans sa prison.
Colon y reste et l’or passe dans les flacons.
L’enfant chéri du royaume est l’ébriété,
Depuis qu’un marin saoul à la barre est posté [7].

Leur religion les divise à un point tel
Que chacun suit son propre chemin vers le ciel.
Ils persistent dans l’erreur tous autant qu’ils sont :
Chacun de son côté y va de sa leçon
Et se croit seul inventeur de la vraie façon.
Tous les gens se regardent en chiens de faïence
Comme s’ils s’efforçaient de fuir la concurrence.
Rigides, zélés, tranchants, pleins de gravité
Ils sont remplis de grâce, hormis de charité,
Ce qui les rend si revêches et malpolis
Que l’on croit les Anglais déchus du Paradis.

Devant les inconnus ours, pour leurs amis mules,
Un simple geste d’amour les noie de scrupules,
Ingratitude et malveillance les régulent.
Si la nécessité le force à demander,
C’est celui qui donne qui est incommodé :
Recevoir de quelqu’un est si gênant pour eux,
Qu’ils préfèrent, à tout prendre, être généreux.
Rien ne les vexe plus que d’être redevables,
Et la charité d’autrui leur est haïssable.
Ils ont la peine si triste que l’on sait bien
Qu’ils mourraient plutôt que d’afficher leur chagrin.
Et si quand même ils reçoivent, bien trop souvent
C’est l’auteur du bienfait qui pour son grade en prend.
Même au dernier dessous, ils s’estiment si hauts
Que cela leur tourne le cœur de devoir trop.
Rarement satisfaits, dans l’erreur bien souvent,
Ils ont rarement le temps d’être bien contents [8].

Si l’erreur est vôtre, leur opinion est faite :
Dans leur estime ils ont fait de vous place nette ;
S’ils ne s’emportent en aucune circonstance,
Votre salut pourtant tient à leur inconstance.
Leur tête est si froide qu’elle éteint leurs ardeurs
Et d’un retour de flamme il ne faut avoir peur.
L’élixir est si pauvre une fois condensé
Que la mèche coule et l’évacue au fossé.
Au point que, si l’envie en est forte pourtant,
Leur ire et leur plaisir ne durent pas longtemps.

Se montreraient-ils un tant soit peu obligeants,
Qu’ils n’en veulent pas moins bien plus pour leur argent.
Bons Quakers à la mode, ils exigent de vous,
Pour rendre la pareille, ils sont raides du cou.

L’amitié, cette union abstraite d’esprits,
Tous la recherchent, mais rare est qui réussit :
Nulle part ailleurs, quel que soit le voisinage,
Sans rien y comprendre on n’en parle davantage,
Car si elle porte préjudice à leur bien,
Leur intérêt veille à ce qu’il n’en reste rien.
Parlez-leur et vous les entendrez se vanter
De tout ce qui fait leur supériorité.
Leur panégyrique, il serait vain de l’écrire :
Ils se sentent meilleurs et ne l’envoient pas dire.
Ils ne manquent pas, lorsqu’ils prennent la parole,
D’entamer leur discours en se poussant du col
Et, vantant leurs qualités, il faut les entendre
Toujours de leur prochain dire pire que pendre.
Ils n’ont pourtant aucune intention maligne
Et ne prononcent que des paroles bénignes.
Ces friands de ragots ont le plaisir du verbe,
L’anecdote salace leur fait langue acerbe.
Leurs péroraisons proclament haut et bien clair
Que s’ils sont riches c’est parce qu’ils ont du flair.
Le flair fait la fortune ; l’argent l’avisé ;
Le pauvre intelligent, de tous est méprisé.
Avant de conclure ils se disent généreux,
Et, CQFD, terminent sur leur sang bleu.
Liberté, magnanimité sont leurs vertus,
Ils oublient vite, les torts sont pardonnés, tus.
Concédons-le leur : reconnaissons-les parfaits
Pour pardonner les torts, oublier les bienfaits.

Heureux à la tâche lorsqu’elle est entreprise,
Avoir les poches vides les démoralise.
Mais s’ils ont et la panse et la bourse replètes,
Flegmatiques toujours, ils ont l’humour en tête.
Et si un flacon leur aiguise la cervelle,
Quand leur vin pétille, leur esprit étincelle.

Quant à ces vices ordinaires qu’ils partagent
Avec le reste du monde et sans apanage,
Satire abstiens-toi, condamne-toi au silence !
Le mal incurable se prend en patience.
Pas plus que dans mes vers je ne diffamerai
Le beau sexe d’Angleterre et tous ses attraits :
Les femmes y sont accortes et, sans conteste,
Plus que n’importe où ailleurs, belles et modestes.
Si elles s’adonnent au vice, c’est d’abord
Une affaire d’argent : point de diable en leur corps.
Nous ne leur concédons guère que deux défauts :
Celui d’être un peu fières et de parler haut.

L’Anglais excelle aux postes de commandement :
Ce pays n’est pas fait pour les exécutants.
L’Anglais regimbe devant son juge de paix :
Aucun, de son plein gré, ne capitulerait.
Riche, il ne parade pas, mais pauvre il se plaint,
Sûr qu’il est de mériter un meilleur destin.

Le plus humble laboureur, qui connaît son droit
Et s’y tient, vous intimide le magistrat,
N’hésite pas à lui dicter ses jugements
Et le châtier parfois pour ses errements.

(…. [9])

Sa liberté et ses biens lui importent tant
Qu’il se moque des lois et du gouvernement.
La servitude lui est un tel cauchemar
Que, même libre, il va ruer dans les brancards.
Savoir s’abstenir du mal, c’est la délivrance !
Les Anglais n’ont que dédain devant l’abstinence.
Esclaves de l’alcool, des soiffards avilis
Ont pouvoir sur l’état : le pouvoir est leur lie.

Ne voyant que danger dans ceux qui font la loi
Ils ont pour habitude d’outrager leurs rois.
Toujours à guetter les souverains qu’on leur donne,
Ils assaillent sans cesse et pouvoir et couronne.
Les mauvais, ils en disposent allègrement,
Les bons, ils les tannent avec empressement.
Et du Christ roi ils useraient pareillement.
En temps de guerre, ce pays d’insatisfaits
Est plus facile à gouverner qu’en temps de paix.
Il est fort aisé d’y semer la zizanie,
Tout comme la peur et la vaine jalousie.
Rebelles dans l’instant, révoltés pour un rien,
Ils en veulent toujours plus lorsque tout va bien.
Aucun gouvernement ne vaut leur confiance,
Ne peut les lier ni les réduire au silence.
Digne des plaintes du vieux peuple d’Israël,
Leur jérémiade sourd, rumeur éternelle.

Il y a peu encore, ils étaient opprimés,
Leurs lois étaient amputées, leurs droits supprimés.
Ces Anglais, plaçant leur liberté avant tout,
Seigneur, il fallait les entendre sous le joug !
Tous les jours ils clamaient leur mécontentement,
Ils brocardaient le roi et le gouvernement.
S’ils n’ont pas pris les armes dans l’immédiat,
Ce n’est pas par peur mais par manque de soldats.
Rabattant leur caquet, plus humbles que naguère,
Ils sont allés solliciter l’aide étrangère.

Guillaume de Nassau, le grand successeur,
Qui vit leur calvaire et entendit leur clameur,
Vint les secourir : roi, ils le remercièrent
Tandis que leurs trophées vers Dieu ils élevèrent.
Bouffis d’orgueil, ne se sentant plus de bonheur,
Voici bientôt qu’ils dédaignent leur bienfaiteur,
Qu’ils prient à l’envers [10] et ravalent leur liesse,
Qu’ils maugréent contre lui, que les trophées s’abaissent.
Les Anglais pendent leurs harpes aux peupliers [11] :
L’agrément d’aujourd’hui est bien vite oublié.

Qui aurait cru, (les révérends pères s’y mirent)
Que ce clergé qui leur enjoignait d’obéir,
Avec eux et contre le prince allait s’unir ?
Ces clercs qui à l’égal de Dieu portaient le roi,
À la française voulant accoutrer nos lois,
Mêlèrent l’allégeance à la religion
Disant l’une éternelle et l’autre croupion.
Aussitôt que le prince leur eut fait comprendre
Qu’à leurs bénéfices il entendait s’en prendre,
Ils s’assirent allègrement sur leurs préceptes
Reléguant la non-résistance [12] aux oubliettes.
Leur langue de bois, pria, prêchant à rebours,
Qu’un Batave les aide et le ciel les secoure.
L’église, qui mettait sa doctrine à l’envers,
Haut et fort prit fait et cause, et clama en chaire
L’anathème jeté sur ce qu’elle adorait,
Et la non-résistance abolit d’un seul trait.

Ces rabbins nous disent que, sous le même toit,
Profane et sacré cacardent comme des oies,
Que la survie de l’église dicte leur loi.
Et les voilà qui vous controuvent le moyen
De changer de sermon du jour au lendemain,
Tout comme au parlement sont votées post facto
Des lois qui auraient dû être passées plus tôt
Et qui sont d’autant plus de fâcheux précédents
Qu’elles cèdent à la pression du moment.

Nos révérends pères en ordre de bataille,
Troquent le scapulaire contre le camail :
Le pays s’arme et se range sous les bannières
Et à ce roi peu-chrétien taille des croupières.
Ils rétablissent nos lois dans le droit chemin,
Ils restaurent les choses dans leur ordre ancien.

Quand ces pâles ratichons se rendirent compte
Qu’il fallait bien que sur le trône quelqu’un monte,
Que la liberté renaissait en Albion,
Que l’on avait mis fin aux persécutions,
En bons prêtres ils montrèrent leur double face :
Les Anglais, il est notoire, chassent de race.
Voici maintenant qu’ils déplorent leurs dégâts,
Grondent en faveur du souverain mis à bas,
L’absolvent de crimes dits inqualifiables,
Souffrent pour la cause jugée indéfendable,
Disent partout qu’ils n’ont jamais voulu cela,
Et, aspirants martyrs, rêvent d’être prélats.

Si le prince [13] avait répondu à leurs desseins
Et donné barre au clergé sur le souverain [14] ;
S’il s’était fait payer son intervention
Et leur avait laissé régler la question,
Nous serions aujourd’hui les plus heureux des hommes.
Bonne est la réforme sous laquelle nous sommes
Car le sage dit fort bien que prêtre au pouvoir
Est aussi dangereux que roi sous encensoir [15].
Et, des maux dont le genre humain est affligé,
Nul n’est pire que la tyrannie d’un clergé.


Si nos griefs d’hier n’avaient été que frime,
Si James, roi, comme nous, avait été victime ;
Si de papisme atteints, nous ployions sous le joug
De tyrans, de ligues venues d’on ne sait où ;
Si le fanatisme avait été triomphant,
Sunderland [16] un idiot et Orange un tyran,
Injuste aurait été son abdication,
Et empoisonnées les flèches des factions.

Or, s’il rogna bel et bien les droits du pays,
Il fut certes fustigé, mais non pas trahi ;
Il n’y a pas grand mal à châtier un roi,
Les Anglais le savent, qui l’ont fait maintes fois.

Quand son glaive de justice un roi abandonne,
Roi il n’est plus, même s’il porte la couronne.
Toute couronne est creuse, tout titre chimère,
Le bon roi est celui dont les sujets prospèrent ;
En guerre, il est leur guide, et en paix leur garant.
Lorsque le roi s’efface surgit le tyran.
L’arbitraire est une bien bizarre machine
Qui élève le tyran quand le roi décline.
Si leurs prêtres et leurs soldats sont étrangers,
S’ils font de leurs serments des chiffons de papier,
Les rois donnent raison à l’ire des sujets.
S’il faut nous y tenir sous un roi scélérat,
En appeler à l’étranger rompt le contrat.
Réduire par la force un prince légitime
Nous rend coupables de trahison gravissime.
Rebelle d’une fois, rebelle restera,
Qui, contre Dieu, roi, et serment se dressera.
Si mal gouverner ne saurait justifier
Que l’allégeance jurée se voie reniée,
Alors, que nos lévites, ces puits de science,
Soulagent l’Église d’un cas de conscience :
Comment mettre le prince en accusation
Et plaider l’innocence et la soumission ?

Le simple fait d’aller s’adresser outre-mer
Appose au parjure un sceau extraordinaire.
Ils peuvent sans vergogne dans les temps qui viennent
Jurer devant tout roi en terre chrétienne.
Mais nos rois auraient dû mieux savoir les jauger,
Ne pas faire prêter serment à un clergé
Qui refuse de se soumettre au souverain :
Ne tiendront parole ni prêtre ni putain.

Si rompre le contrat avait pour corollaire,
Doute dissipé, de mettre fin à l’affaire ;
La tyrannie, une fois les rois par le fond,
Ôterait leurs chaînes aux sujets pour de bon :
Sans justice il n’y aurait de gouvernement,
Les constitutions ne seraient que du vent.
Barbare serait le peuple et viendrait la fin
Du roi, du parlement, des nobles, du commun.
Mais de l’Hydre vautrée dans son capharnaüm
Renaîtraient des lois et liens entre les hommes.
Dans ce désordre ils pourraient, tel un vêtement
Choisir leur propre mode de gouvernement.
Mais s’ils laissent un roi mener leur équipage,
Tous, en conscience, doivent lui rendre hommage ;
Et si le roi promet d’accepter, par serment,
Les desiderata de son gouvernement,
Le parjure vaut rupture de ce contrat
Et ramène le pouvoir en son prime état.

Ce principe est conforme aux lois de la nature
Et de son parlement reçoit l’investiture :
Les choses ont un ordre et le peuple une voix
Capables de plier le monarque à leurs lois.
Seuls les délinquants veulent tuer la justice
Qui ressemble à la paix que les soldats vomissent.
La justice est le but de tout gouvernement
Puisque l’aune du sens garantit l’argument.
Aucun homme jamais n’a perdu la raison
Au point de renoncer à sa protection.
Le droit de se défendre à l’homme est naturel :
C’est de son caractère un trait essentiel.
La nature et la raison, indissociables,
Font de ce droit un principe inaliénable.

Au peuple tout entier il s’applique aussi bien :
La raison prévaut pour tous autant que pour un.
Et, peu importe le jargon du tribunal :
Qui réclame son droit agit en vrai féal.
Et si l’état lui rend ce dû inaccessible,
La force ou l’étranger lui sont recours possibles.
La voix du peuple dénonce la tyrannie,
Comme on crie « Au feu ! » courant sus à l’incendie.
Et lorsque retentit ce mot si haïssable,
Tout homme doit alors prêter main secourable.

Les Anglais gémissant, Britannia se plaint
Et le grand Nassau à la rescousse vient,
Fait Dieu, et de ces gens magistrat légitime,
Les trompes du destin l’acclament unanimes.
Soyez témoins, Ô cieux ! Toi, Jupin tout-puissant
Vois ce monarque sous leurs sarcasmes blessants,
Fais tomber sur leurs têtes ta juste vengeance,
Pour son aide qu’ils paient de leur désobligeance !
Ô puissances, voyez notre orgueil, notre honte
À revendiquer notre appel en fin de compte !
De loin venu au secours de Britannia,
Sans se soucier du danger il guerroya,
Mais dans un pays aussi dur à la détente
Reconnaître sa dette est chose peu fréquente.

Au chaud dans les bras de l’avenante Mary,
Dont les puissants charmes le tenaient à l’abri
Des dangers du dehors et des maux du pays,
Il manquait d’ambition face à son ardeur,
Comblé qu’il était par Dieu et par les honneurs,
Plein de pitié il sut renoncer aux délices,
Mettre sa vie en péril comme au sacrifice ;
La pitié lui fit pour nous prendre fait et cause,
La pitié ! grand mot qui, aujourd’hui, indispose ;
La gratitude à l’Anglais n’est pas agréable :
La haine le gagne lorsqu’il est redevable [17].

Des affres de Britannia naquit son choix,
Mais devant l’imprévu plus rien n’alla de soi.
Il pressentit qu’il se trouverait vite en face
D’une ingrate, égoïste et fausse populace,
En son for intérieur bien plus meurtrière
Que tous les dangers affrontés pendant la guerre.
Celui qui donne sans compter s’offusque vite
Quand il voit que sa générosité dépite.

Oy, voy et te tais [18] ! Satire voici le chant
De Britannia, l’éloge du conquérant.
Retiens-toi, laisse-la, joyeuse aède, dire
Les vers de sa gratitude aux temps à venir ;
De la renommée faire sonner les trompettes
Aux pôles lointains, tout autour de la planète.
Que l’heureuse nouvelle leur fanfare emporte
Aussi loin que l’esprit et le son se transportent ;
Aux mondes voisins, s’il en est, que son exemple
Soit le modèle que chaque héros contemple !
Que sa lyre touche les esprits des confins
Qui, pour communiquer, de voix n’ont pas besoin ;
Que les anges du ciel l’entendent haut et clair,
Mêlée à l’éternelle symphonie des sphères ;
Que l’enfer même, inquiet de savoir, se lève,
Se demandant si ne sonne pas la relève.

Notes

[1Anticipe le portrait de Bilbo et de ses frères hobbits. Voir J.R.R. Tolkien, The Fellowship of the Ring, prologue, §2.

[2En argot de l’époque : Aristippus, vin des Canaries (dont un des cépages est la malvoisie).

[3Querelle des Anciens et des Modernes.

[4Le traducteur anticipe : Dieu lui pardonne ces deux gouttes d’eau !

[5Disciples (supposés) de John Asgill, 1659-1738, auteur en 1700 d’un opuscule controversé : An Argument Proving, that … Man may be Translated dans lequel il affirme que, par la grâce du Christ, les croyants acquièrent l’immortalité sur terre et peuvent accéder à la vie éternelle sans besoin de mourir. Ce phénomène fut appelé la translation Asgill.

[6Certains biographes attribuent soit à Christophe Colomb, soit à son père, le fait d’avoir dû fuir le Portugal pour l’un, et Gènes pour l’autre, pour cause d’impayés. Defoe extrapole.

[7Sous Charles II, le futur Jacques II, alors duc d’York, était Grand Amiral de la Flotte (1664-1674). Il percevait les revenus de la taxe sur les vins.

[8Cf. Dryden, Absalom and Achitophel I, 547-548. Et voir Britannia, notes 3 et 16.

[9À partir de la neuvième édition, Defoe supprime ici 30 vers dans lesquels il s’en prenait à John Tutchin (Shamwig), autre pamphlétaire, arriviste, lui aussi repris de justice, dont les malversations supposées ressemblent fort à celles dénoncées dans le discours final et attribuées au Lord Maire de la Cité. Voir Britannia.

[10Dire les prières à l’envers est l’une des caractéristiques de ceux qui ont conclu un pacte avec le Diable.

[11Psaumes 137 (136).

[12Voir Matthieu 5:38-42. Attitude de résistance sans violence.

[13Guillaume d’Orange Nassau.

[14James II.

[15Pour bien comprendre cette période telle que la perçoit Defoe, voir A. L. Morton : A People’s History of England, London, Lawrence and Wishart, 1938.

[16Robert Spenser, comte de Sunderland, 1640-1702, accusé par certains d’avoir trahi James II au profit de Guillaume.

[17Actes 20:35 : Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir.

[18Vieux dicton : voir Cotgrave, via Littré.


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