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De Charles Baudelaire à Katherine Mansfield

26 septembre 2011

par Guy Braun

Joujou du pauvre et Maison de poupée :
de Baudelaire à Katherine Mansfield

Charles Baudelaire. Dans Baudelaire ou l’expérience du gouffre (1942), Benjamin Fondane cite, comme métaphore de l’œuvre qui ne renonce pas à la vie pour honorer le concept, le petit poème en prose de Baudelaire intitulé « Le Joujou du pauvre » [1] : « Or, ce joujou, que le petit souillon agaçait, agitait et secouait dans un boîte grillée, c’était un rat vivant ! Les parents, par économie sans doute, avaient tiré le joujou de la vie elle-même. » [2] Fondane signale également l’essai paru en 1853 dans Le monde littéraire, « Morale du joujou », dans lequel on retrouve le poème presque en son entier. « Cette facilité à contenter son imagination » écrit Baudelaire dans cet essai, « témoigne de la spiritualité de l’enfance dans ses conceptions artistiques. Le joujou est la première initiation, de l’enfant à l’art, ou plutôt c’en est pour lui la première réalisation, et, l’âge mûr venu, les réalisations perfectionnées ne donneront pas à son esprit les mêmes chaleurs, ni les mêmes enthousiasmes, ni la même croyance. » [3]
Dans « The Doll’s House », « La maison de poupée » (nouvelle publiée dans The Doves’ Nest, Le nid de tourterelles, en 1923, mais auparavant parue en revue en 1922), Katherine Mansfield semble rendre compte de cette « spiritualité de l’enfance » dans le partage entre enfants riches et enfants pauvres. La nouvelle s’ouvre sous le signe de l’émerveillement.
« Là se dressait la maison de poupée, d’un vert épinard sombre et huileux, rehaussé de jaune vif. Ses deux petites cheminées pleines, collées sur le toit, étaient peintes de blanc et de rouge et la porte, luisante de vernis jaune, ressemblait à une petite plaque de caramel. Une large raie de vert séparait les vitres des quatre fenêtres, de vraies fenêtres. On voyait à vrai dire un petit porche également, peint en jaune, sur le bord y retombaient de gros morceaux de peinture figée.
Mais parfaite, parfaite petite maison ! Qui pouvait trouver à redire à l’odeur. Elle faisait partie de la joie, de la nouveauté.
- Ouvrez-la vite, quelqu’un ! » [4]

Les deux joujoux

Ce qui rassemble les deux joujoux, le « rat vivant » et la « maison de poupée », c’est leur aptitude à dramatiser l’existence. On pourrait croire, en effet, que cette « maison de poupée » qui se tient là dans la cour, correspond au « joujou préféré » de l’enfant riche : « A côté de lui gisait sur l’herbe un joujou splendide, aussi frais que son maître, vernis, doré, vêtu d’une robe pourpre, et couvert de plumes et de verroteries. » Notons que, dans le petit poème en prose, Baudelaire ne nous dit pas quel est ce jouet, qui n’a d’autre identité et d’autre ressemblance que son luxe (« robe pourpre », quasiment royale), qui fait un peu pacotille (« verroterie »). Le jouet lui-même correspond aux critères du beau et du neuf. Il paraît fournir une réplique de l’enfant lui-même : « Le luxe, l’insouciance et le spectacle habituel de la richesse rendent ces enfants-là si jolis, qu’on les croirait faits d’une autre pâte que les enfants de la médiocrité et de la pauvreté. » [5] Baudelaire rapporte d’ailleurs le jouet à la ressemblance : « Et même, analysez cet immense mundus enfantin, considérez le joujou barbare, le joujou primitif, où pour le fabricant le problème consistait à construire une image aussi approximative que possible avec des éléments aussi simples, aussi peu coûteux que possible » [6] Mais l’enfant riche, loin de goûter, grâce à toute cette beauté, le plaisir de l’art et de la liberté, se trouve prisonnier d’un monde fini :
« Mais l’enfant ne s’occupait pas de son joujou préféré, et voici ce qu’il regardait :
De l’autre ôté de la grille, entre les chardons et les orties, il y avait un autre enfant, sale, chétif, fuligineux, un des ces marmots-parias dont un œil impartial découvrirait la beauté, si, comme l’œil du connaisseur devine une peinture idéale sous un vernis de carrossier, il le nettoyait de la répugnante patine de la misère. »

Le concept du beau, en sa totalité, s’oppose à l’infini de la vie. « A travers ces barreaux symboliques séparant deux mondes, la grande route et le château, l’enfant pauvre montrait à l’enfant riche son propre joujou, que celui-ci examinait avidement comme un objet rare et inconnu. » [7] La beauté « rêve de pierre », qui hait « le mouvement qui déplace les lignes » [8], s’oppose à cette ambivalente réalité dont on ne sait si elle vient du « ciel profond » ou si elle sort « de l’abîme » : « Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres ? » Celle-ci toutefois rend « L’univers moins hideux et les instants moins lourds. » [9] Elle participe donc de l’enchantement dont parle Baudelaire dans « Une mort héroïque » : « … l’ivresse de l’Art est plus apte que toute autre à voiler les terreurs du gouffre » [10]. Toutefois, pour les voiler, ces terreurs, il faut aussi les connaître. Ainsi l’existence se dramatise-t-elle dans l’œuvre.

Le réel et la liberté du possible

La maison de poupée s’ouvre comme le théâtre de la vie :
« Pat, faisant levier avec son canif, l’ouvrit et la façade tout entière de la maison partit à la renverse et – voilà que vous embrasser d’un seul coup d’œil au même instant le salon et le séjour, la cuisine et les deux chambres. C’est bien la façon dont une maison doit s’ouvrir ! Pourquoi toutes les maisons ne s’ouvrent-elles pas de cette manière ? Voici qui suscite beaucoup plus d’enthousiasme que de scruter, par l’entrebâillement d’une porte, un mesquin petit vestibule pourvu d’un portemanteau et de deux parapluies ! Voilà, n’est-ce pas, ce que vous brûlez de savoir sur une maison quand vous posez la main sur le heurtoir. Peut-être est-ce la manière dont Dieu ouvre les maisons au cœur de la nuit quand, en silence, Il fait un tour, accompagné d’un ange… » [11]
Katherine Mansfield.
Nous passons, grâce au jouet, à un autre plan de réalité, un réel augmenté de la liberté du possible, ouvrant dès lors dans le monde ordinaire une ressemblance qui le transfigure. Le monde fini s’offre à l’infini, ce qui apporte tout d’abord une sensation d’excès : « Les enfants Burnell avaient l’air désespéré. L’instant recelait trop de merveilleux ; cela les dépassait. De leur vie, ils n’avaient jamais vu une telle chose. » L’excès se situe, paradoxalement, dans la précision de la miniature, du minuscule, qui converge en un centre : la lampe, plus réelle que réelle, véritable extase du réel :
« Mais ce que Kezia préférait au plus haut point, ce qu’elle aimait affreusement, c’était la lampe. Elle se tenait au milieu de la table du séjour, exquise petite lampe orange au globe blanc. Elle était même pleine, prête à allumer, bien que, naturellement, il soit impossible de l’allumer. Mais il se trouvait dedans une chose qui ressemblait à de l’huile et remuait quand vous la faisiez bouger. »
Si les poupées paraissent trop grandes pour la maison, la lampe, à mi-chemin de la réalité et de son enchantement, s’y trouve en parfaite adéquation : « Elle paraissait sourire à Kezia, en disant : ‘Je vis ici.’ La lampe était réelle. » [12] On s’aperçoit, dans la suite de l’histoire, que cet enchantement tend vers une relation et la réclame même pour être vraiment. Cette relation, de plus, transcende la barrière sociale, se portant jusqu’aux enfants pauvres, les « filles d’une blanchisseuse et d’un gibier de prison » [13]. Kezia désobéit en leur disant bonjour à travers la grille et en les invitant à venir voir la maison de poupée. En ce sens, Katherine Mansfield répond à la ressemblance de son titre avec celui de la pièce d’Ibsen, Une maison de poupée (1879), qui conte l’émancipation d’une femme, Nora, de la tutelle paternaliste de son époux, Helmer, qu’elle décide de quitter pour accomplir ses devoirs envers elle-même, qui exigent, dans le mariage, une relation véritable.
« Kezia ouvrait le chemin. Comme deux petits chats égarés, elles la suivirent, traversant la cour jusqu’à l’endroit où se trouvait la maison de poupée.
- La voici, dit Kezia. »

La spiritualité de l’enfance

Juste au moment où Kezia s’apprête à prononcer le mot « lampe » en la montrant, sa tante chasse les enfants pauvres en la réprimandant, mais Else confie à sa sœur, bien loin de la maison des Burnell, qu’elle a vu la lampe. L’enfant pauvre prononce le mot que l’enfant riche n’a pas eu le temps d’énoncer. Passant de l’une à l’autre dans le silence du drame social de la séparation, l’enchantement le transcende. La « spiritualité de l’enfance » s’accorde avec ce regard de Dieu qui dévêt l’ordinaire de sa platitude et de son ennui, poussant la merveille à son excès.
Doit-on déduire de cette phrase que Katherine Mansfield, écrivant « La maison de poupée » se souvenait du « Joujou du pauvre » ?
« Mais maintenant qu’elle avait fait peur à ces menus rats de Kelvey en passant à Kezia un bon savon, elle se sentit le cœur plus léger. » [14]

Baudelaire conclut également son petit poème en prose sur la suggestion de la communion des enfants dans cette spiritualité du vivant : « Et les deux enfants se riaient l’un à l’autre fraternellement, avec des dents d’une égale blancheur. » [15] Notez que c’est Baudelaire qui souligne. Il dit aussi, dans « Morale du joujou » : « Il y a dans un grand magasin de joujoux une gaieté extraordinaire qui le rend préférable à un bel appartement bourgeois. Toute la vie en miniature ne s’y trouve-t-elle pas, et beaucoup plus colorée, nettoyée et luisante que la vie réelle ? » [16] On se souvient des couleurs si vives de la maison de poupée, le « vert épinard, sombre et huileux, rehaussé de jaune vif », la lampe orange et la porte ressemblant à du caramel.
« Tous les enfants parlent à leurs joujoux ; les joujoux deviennent acteurs dans le grand drame de la vie, réduit par la chambre noire de leur petit cerveau. Les enfants témoignent par leurs jeux de leur grande faculté d’abstraction et de leur haute puissance imaginative. » [17]
« Quelle simplicité de mise en scène ! » ajoute Baudelaire après avoir décrit les voyages enthousiastes de la « diligence-chaise ».

Et les adultes, percevant les échos d’une œuvre à l’autre au fil du temps, saisissent également, dans la ressemblance des instants, l’enchanteresse analogie de l’art et de la vie. Dans « Une mort héroïque », le bouffon, Fancioulle, a pour nom « enfant » (fanciullo en italien). En représentant « symboliquement le mystère de la vie », il domine son public qui « ne rêva plus de mort, de deuil, ni de supplices. Chacun s’abandonna, sans inquiétude, aux voluptés multipliées que donne la vue d’un chef-d’œuvre d’art vivant. » [18] L’art, sur le gouffre sans limites, déploie son propre infini. La puissance intérieure convertit l’effroi. Katherine Mansfield parlait de la merveille en disant « qu’elle aimait affreusement » : frightfully – je souligne, en signalant que ces mots reviennent incessamment sous sa plume : awful, awfully, terrible, terriblement, etc.
La « spiritualité de l’enfance » ne s’épargne pas les contrastes de la merveille ; elle admire, elle craint ; elle tire le « joujou de la vie elle-même ». Tel est l’enchantement – le réel augmenté de son possible dans le désir du regard. Un bond vers l’avenir.

Notes

[1Benjamin Fondane, Baudelaire et l’expérience du gouffre (1942). Bruxelles : Complexe, 1994, p. 108.

[2Charles Baudelaire, « Le joujou du pauvre », Le Spleen de Paris (1869). Paris : Le Livre de Poche, 1969, p. 57.

[3Charles Baudelaire, « Morale du joujou » (1853), Œuvres complètes. Paris : Laffont, 1989, p. 340.

[4Katherine Mansfield, « The Doll’s House » (1922), The Collected Stories. London : Penguin, 2001, p. 383.

[5Charles Baudelaire, « Le joujou du pauvre », Le Spleen de Paris, op. cit., p. 57.

[6Charles Baudelaire, « Morale du joujou » (1853), Œuvres complètes, op. cit., p. 340. C’est moi qui souligne.

[7Charles Baudelaire, « Le joujou du pauvre », Le Spleen de Paris, op. cit., p. 57.

[8Charles Baudelaire, « La beauté », Les Fleurs du Mal (1857). Paris : Le Livre de Poche, 1967, p. 32.

[9Charles Baudelaire, « Hymne à la beauté », ibid., pp. 35-36.

[10Charles Baudelaire, « Une mort héroïque », Le Spleen de Paris, op. cit., p. 83.

[11Katherine Mansfield, « The Doll’s House » (1922), The Collected Stories, op. cit., pp. 383-84.

[12Ibid., p. 384.

[13Ibid., p. 386.

[14Ibid., p. 390.

[15Charles Baudelaire, « Le joujou du pauvre », Le Spleen de Paris, op. cit., p. 57.

[16Charles Baudelaire, « Morale du joujou » (1853), Œuvres complètes, op. cit., p. 340.

[17Ibid. C’est moi qui souligne.

[18Charles Baudelaire, « Une mort héroïque », Le Spleen de Paris, op. cit., p. 83.


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