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David Gascoyne : Poèmes

29 septembre 2007

par David Gascoyne

Traduction Anne Mounic
Goût du Jour
Today there is fur on the tongue of the wakening light
There is dust in the darkening streets
Whose tongue is brick dissolved in lime
The sound of sight
Reduced to ashes by the height of the bloom’s decay
In the caverns of the smell
Where moth-balls leap like mole-hills in the pocket of grey fowls
Thin grey fowls with leather gullets
And with claws of too much rain
Too much anthracite in pain
In the cities of the plain
Although anthrax is the secret of the way to find your way
From the paling of the pillars to the breaking of the bars
Where the breezy bellows stand in bright array
And the castanets are forming little holes in women’s sleeves
In order to allow their sound to breathe.
Goût du jour
 
La langue est pâteuse aujourd’hui de la clarté qui s’éveille
Et poussiéreuses sont les rues qui s’obscurcissent
Dont la langue est brique dans la chaux dissoute
Le son de l’œil
Réduit en cendres par la hauteur de la floraison qui fane
Dans les grottes de l’odorat
Où les boules de naphtaline surgissent comme taupinières dans la poche des volailles grises
De minces volailles grises au gosier de cuir
Aux pattes trop trempées de pluie
Trop d’anthracite à la peine
Dans les villes de la plaine
Même si l’anthrax est le secret du chemin pour trouver son chemin
Du palis de piliers aux barreaux brisés
Où le souffle du soufflet se dresse en ordre éclatant
Où les castagnettes forment de petits trous dans les manches des femmes
Pour qu’en claquant, elles respirent.

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Cafard
 
Sickness and charity like death’s heads tied to the mast
Return to, the bottomless sea from whence they came
Where islands of snow sink like holes into the heart
And the revenge of death is remembered no more
By those whom the firmament betrayed
Life’s nebulous champagne is forgotten before it is drunk
For each of its bubbles is a brief lapse of its blood
Of the somnolent clay whose arms embrace the sleeper
And whose veins are of lead – life’s bouquet
Has lost all its scent for those who plucked it
Their senses are tied to the battlecry’s torn floating web
And the landscape’s oblivious light is
Where islands of snow sink like holes into the heart.
Cafard
 
Nausée et charité comme têtes de mort fichées au mât
Retournent à l’océan sans fond d’où elles viennent
Où des îles neigeuses sombres comme cavités dans le cœur
Et la vengeance de la mort sort de la mémoire
De ceux qu’a trahis le firmament
On oublie avant de le boire le nébuleux champagne de la vie
Car chacune de ses bulles est une brève lacune de son sang
De la somnolente argile qui dans ses bras prend le dormeur
Et dont les veines sont de plomb – le bouquet de vie
A perdu tout son parfum pour ceux qui l’ont cueilli
Leurs sens sont arrimés à la toile flottante et déchirée du cri de guerre
Et la clarté oublieuse du paysage luit
Où les îles neigeuses sombrent comme cavités dans le cœur.

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Récupération
 
The gradual emergence of the
Instincts the hard sharp
Laughter of the sudden daylight
And out of the sleepy funnel
Of the waking mouth
Breath
Merges again with the waiting
Whiteness of what is to be.
Récupération
 
La graduelle émergence des
Instincts le rire sec
Et dur du jour subit
Et par l’entonnoir ensommeillé
De la bouche qui s’éveille
L’haleine
Se fond à nouveau avec la chaleur
Latente de ce qui doit advenir.

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SYMPTOMATIC WORLD
 
The resinous globes of your sweat the moist hair
Of your savage tongue tying your head
To the branches that grow from your bed
Invite me to wrap you in sheets
Of precaution and cover your feet
Will beware of the wolves’ padded howl
The thin ghostly love of the planets the wool
And the rock of the tetanous scream
Of the half-melting needles
Your eyes
Your eyes like burnt leaves are beginning to fade
And the last rain will wash them away
Like the colour of sleet and the odour of putrefied hay.
 
[This poem, also dating from c.1936, was published for the first time sixty years later in Etruscan reader III, as part of a selection by Roger Scott and Nicholas Johnson of some of Gascoyne’s uncollected verse. The title is interesting : the poem may have been intended to form the basis of one of the missing sections of the surrealist sequence, ’The Symptomatic World’ ; only eight of the planned twelve parts, each to be written at a session, have survived. Roger Scott]
MONDE DE SYMPTOMES
 
Les globes résineux de ta sueur le duvet humide
De ta langue farouche te liant la tête
Aux branches qui croissent, venant de ton lit
M’invitent à t’envelopper de draps
De prudence et à couvrir tes pieds
Nous gardera du hurlement feutré des loups
Le mince amour spectral des planètes la laine
Et le roc du cri tétanique
Des aiguilles mi-fondantes
Tes yeux
tes yeux comme feuilles brûlées commencent à s’éteindre
Et la dernière averse va les effacer
Comme la couleur du grésil et l’odeur du foin putréfié.
 
[Ce poème, qui date aussi des environs de 1936, fut publié pour la première fois soixante ans plus tard dans Etruscan reader III, dans une sélection effectuée par Roger Scott et Nicholas Johnson de poèmes de Gascoyne non publiés en recueil. Le poème est intéressant : ce poème a pu être conçu pour constituer le fondement de l’une des sections manquantes de la séquence surréaliste, « Le monde de symptômes. Seules huit des douze parties prévues, dont chacune devait être écrite en une séance, existent encore. Roger Scott]

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HOMMAGE A MALLARME
 
Returning from pure space, undazzled, to
this calm square room where, sitting quite alone,
I am within white walls ; attaining through
lack of motion the quietness of stone ;
 
(too absolute is cold, this hanging air
is null ; outside the window no clouds pass,
immobile is this table and this chair,
here dreams a single rose within a glass,
 
returning to my room from emptiness,
my slowly-moving eyes rest on a page
where clear-cut words are printed, motionless,
 
and through these crystal words, sans youth, sans age,
to space I now return, expressionless,
from which my sight had made its pilgrimage.
HOMMAGE A MALLARME
 
Revenant du pur espace, l’éclat aboli, à
cette calme pièce carrée où, assis tout seul,
Je suis environné de murs blancs ; atteignant par
Manque de mouvement le tranquille de la pierre ;
 
(froid est l’excès d’absolu, cet air en suspens
est néant ; à la fenêtre, aucun nuage ne passe,
immobile, cette table, immobile cette chaise,
ici rêve une unique rose dans un verre,
 
Revenant du vide dans ma chambre,
mes yeux se mouvant lentement se posent sur une page
où sont imprimés des mots bien nets, sans mouvement,
 
et grâce à ces mots de cristal, sans* jeunesse sans* âge,
à l’espace désormais je reviens, sans expression,
quittant le lieu où mon regard avait fait son pèlerinage.
 
* En français dans le texte.

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