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David Gascoyne : un poème de la British Library

9 mars 2007

par David Gascoyne

Le poème suivant sans titre original trouvé dans les documents de David Gascoyne confiés à la British Library (Add. MS 56043) a été publié pour la première fois en 2001 par Stephen Stuart-Smith et Enitharmon Press, Londres, en hommage au Poète à l’occasion de son quatre-vingt-cinquième anniversaire. La découverte de ce texte et la présentation de ce très beau fascicule tiré à 50 exemplaires numérotés et 35 copies hors commerce sont dus au Professeur Roger Scott qui situe la composition de ce poème autour de 1936 ; sa « Note sur le texte » précise que nous sommes en présence d’ « un poème transitionnel à la limite de son [Gascoyne] effort conscient, dans son insatisfaction d’avec le Surréalisme, pour trouver un langage différent. Il semble annoncer le langage des quatre poèmes originaux insérés dans La Folie de Hölderlin (Hölderlin’s Madness) (1938) ; néanmoins dans les dernières strophes des images surréalistes font écho à la disjonction intérieure de l’orateur. »

(Ce volume reproduit en page intérieure une peinture proche de l’Expressionnisme abstrait exécutée dans les années 50 par le Poète ; on en trouvera copie en couverture du Journal des Poètes n°3/2004).

The entrance to that valley stands alone
Bulked boulders strewn where no wind penetrates
And all is quiet as a falling leaf ; you would believe,
Almost, that you had died, and this was after-sleep ;-
And down the ashy hills on either side
The lava-beds are dead which show where once there flowed
The love which being loveless had to overflow
Into the stillness, and to be turned to stone
As formless as an unloved woman’s sigh.

If a voice speaks, it is your voice which speaks ;
There are no others here. You hear
Your other self, whose accents cold, in pity
Breaking or in pleading torn, implore, placate
The endless finite silence ; and the single dead
Echo of that one voice, a pebble dropped
Into the black depths of a well, will not
Receive another answer, though your wish may be
To have to speak no longer, nor to hear.

The formless clouds swell round the broken peaks ;
In all directions are their vapours blown,
Empty and white and substanceless as thought,
And without aim.- Not without time, for time’s
The valley’s one-way street which guides you on,
Without desire, towards what lies beyond.
What lies beyond ? The question’s dead
Before it leaves the tongue : Death’s violence robbed
Of triumph, grief of majesty, and all illusion gone.

The eye cannot delight in stones or clouds
For long, moves restless on, without desire,
By nervous action, waiting for
A new unknown to break the further sky.
The feet are fixed in dull mechanical trudge ;
No destination, always straight ahead.
You cannot die ; and sitting still is worse
Than stumbling forward in obedience to
The senseless law of motion and of time.

Take this bone : it is life and reflected
in the movements of the stars
Take this knife : it is my brain
Take this sheet of darkness spread over the fountains of
hearts that have stooped too soon
In the rhythmical heat of the dusk,
In the untethered veins of a handful of soil
Thrown down into the radiance of melting snow
It is the heat generated by prodigious efforts of calm
To efface the salt water that stains the tall brows of the sun
Enclasped in the arms of space

Where the limits of creation lose their claims
And approach the last moments of shattering the formless
eardrums of the darkness
To release the definition of a body white with birth
Upsurging from the half-extinguished fires
The rubbish heaps that burn along the delta
In the world beyond the rocks

The slow death of the furnaces does not affect their heat
Bitumen tumbles in the laughter of its excrescences
And a nine-pointed star grows out of man’s belief
Which sand has choked back into emotion’s twisted coat
Where lice are red in the perpetual rain
And daylight’s finger has become caught in the hinges of shells.

(L’entrée de la vallée se dresse solitaire
Blocs de rocs répandus là où nul vent ne pénètre
Et tout est calme comme une feuille qui tombe ; on croirait,
Pour peu, être mort, et ceci l’après-sommeil ; -
Au bas des collines cendreuses de part et d’autre
Morts sont les lits de lave qui montrent le lieu où jadis coula
L’amour qui étant sans amour dut déborder
Jusqu’en cette tranquillité et se faire pierre
Sans forme comme le soupir d’une femme qui n’est pas aimée.

Si une voix parle, c’est votre voix ;
Personne d’autre ici. Vous entendez
Votre autre moi, dont les accents froids, cédant
A la pitié ou à plaider déchirés, implorent, apaisent
Ce silence fini sans limite ; et l’unique écho
Mort de cette unique voix, caillou lâché
Dans les profondeurs noires d’un puits, ne recevra
Pas d’autre réponse , bien que votre souhait puisse être
De ne plus avoir à parler, ni entendre.

Les nuages informe tourbillonnent et s’enflent autour des pics brisés ;
Dans toutes les directions leurs vapeurs sont poussées,
Vides, blancs, insubstantiels comme la pensée,
Et sans but. - Mais non sans le temps, car le temps est
La voie sans retour de cette vallée qui guide vos pas
Sans désir, vers ce qui s’étend au-delà.
Qui s’étend au-delà ? La question est morte
Avant de quitter la langue : violence de la Mort dépouillée
De triomphe, douleur de majesté, et toute illusion en allée.

L’œil ne peut prendre plaisir aux pierres ou aux nuages
Longtemps, il avance impatient, sans désir,
Mû par un réflexe nerveux, en attente
D’un Inconnu nouveau, qui ouvrira un autre ciel.
Les pieds avancent lourdement, mécaniquement, inexorablement
Sans destination, toujours droit devant soi.
Mourir tu ne peux ; rester assis immobile est pire
Qu’avancer en trébuchant pour obéir
A la loi insensée du mouvement et du temps.

Prenez cet os : il est la vie et la mort réfléchies
Dans le mouvement des étoiles
Prenez ce couteau : c’est mon cerveau
Prenez cette nappe d’obscurité étalée sur la source de cœurs
Qui se sont arrêtés trop tôt
Dans la chaleur cadencée de la pénombre,
Dans les veines non entravées d’une poignée de terre
Lancée dans la splendeur de la neige qui fond
C’est la chaleur générée par des efforts prodigieux au calme
Pour effacer l’eau salée qui tache le haut front du soleil
Enveloppé dans les bras de l’espace

Où les limites de la création perdent leurs droits
Et s’approchent des derniers instants pour ébranler les tympans
Informes de l’obscurité
Et libérer la netteté d’un corps blanc de naître
Qui surgit des feux à demi éteints
Tas de déchets qui brûlent le long du delta
Dans le monde au-delà des rocs

La mort lente des fourneaux n’affecte pas leur chaleur
Le bitume culbute dans les rires de ses excroissances
Et une étoile à neuf pointes s’élève hors de la conviction de l’homme
Que le sable en l’étouffant a fait rentrer dans la couche enroulée de l’émotion
Où les poux sont rouges dans la pluie perpétuelle
Et le doigt de la lumière est pris dans la jointure des coquillages.)


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