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David Gascoyne et Benjamin Fondane v.f

26 avril 2010

par David Gascoyne


DAVID GASCOYNE & BENJAMIN FONDANE

Textes de David Gacoyne rassemblés et présentés par Roger Scott, traduits en français par Michèle Duclos

Le bref dossier qui suit reflète un intérêt porté à Fondane et à son œuvre par Gascoyne, un intérêt qui commença en 1937 et se poursuivit longtemps après sa mort en 1944. Le fait même que trente-cinq ans après celle-ci Gascoyne ait choisi de traduire les essais, des extraits et le poème qui suivent, souligne la signification vitale et durable que prit pour lui de l’amitié de Fondane et son influence dans les années trente. C’est aussi une indication du renouveau de l’intérêt manifesté en France pour le Roumain à la fin des années soixante-dix jusqu’à la fin des années quatre-vingt -dix et l’effort mené pour rétablir son oeuvre et réaffirmer sa position et son importance dans la culture européenne. Michel Carassou en particulier a joué un grand rôle en produisant de nouvelles éditions des essais, de la poésie, des écrits philosophiques et cinématiques pour les éditions Plasma.

CONTENU

Gascoyne : Une Note sur Benjamin Fondane (non repris)
La lettre « longtemps perdue » de Fondane à Gascoyne en Juillet 1937 (non reprise)
Traduction du mémoire de Cioran sur Fondane : « 6, rue Rollin » (inédit)
Traduction de l’essai de Fondane : Les Surréalistes et la Révolution (inédit)
Traduction d’un extrait de Rimbaud le Voyou de Fondane (non reprise)
Traduction d’un extrait de Fondane : Rencontres avec Léon Chestov (non reprise)
Traduction de Fondane : « non-lieu », préface à la section « Le Mal des Fantômes » dans
Le Mal des Fantômes (non reprise)
Traduction d’un poème tiré de la section « Poèmes épars » dans Le Mal des Fantômes (non reprise)


David Gascoyne : UNE NOTE SUR BENJAMIN FONDANE

Ce n’est point ici le lieu de me livrer à des souvenirs personnels, mais je suis fier d’avoir connu Fondane, appris les éléments de la philosophie particulièrement à travers celle de Chestov et la sienne, une catégorie spéciale de philosophie existentielle et d’avoir été, à un moment crucial de ma jeunesse, grandement influencé par lui. Un de mes poèmes, « A Benjamin Fondane », s’intitulera , dans une nouvelle impression, « I.M. Benjamin Fondane ». Les faits de sa vie sont, brièvement résumés, comme suit :
Benjamin Fondane est né en 1898 à Iasi, Roumanie, second enfant d’une famille juive d’origine allemande. En 1914 il publie ses premiers poèmes sous le pseudonyme de
Barbu Fundoianu (d’après un toponyme). En 1921 il publie une série d’essais sur Proust, Claudel, Mallarmé, Jammes, de Gourmont. En 1923 il quitte la Roumanie pour v ivre à Paris. L’année suivante il rencontre Léon Chestov pour la première fois. En 1928 il publie Trois scenarios : ciné-poèmes. L’année suivante, à l’invitation de Victoria Ocampo, Fondane visite l’Argentine, présente une saison de films d’avant-garde et donne des conférences sur Chestov. En 1930 il intègre les studios de la Paramount et devient assistant-directeur puis scénariste. En 1931 il épouse Geneviève Tessier, avec pour témoins Chestov et Brancusi. L’année suivante, Fondane devient un contributeur régulier aux Cahiers du Sud, dont il est rapidement nommé Correspondant pour la Philosophie. Il publie Rimbaud le Voyou en 1933 ; un long poème en français, Ulysses, en 1934 et en Suisse il prend part au tournage du film Rapt, basé sur un roman de Ramuz. Un ouvrage entièrement consacré à la philosophie sort en 1936 : La Conscience Malheureuse (allusion à une expression hégélienne). Fondane m’a envoyé un exemplaire dédicacé, en suivant une lettre d’ admiration que je lui avais adressée après avoir lu Rimbaud le Voyou. En 1937 il publie Titanic : poèmes (étrangement prophétique, à tout le moins prémonitoire) et en 1938 Faux Traité d’esthétique. Cette année là Chestov meurt, et Fondane devient citoyen français. Peu après je vis Fondane pour la dernière fois, devant moi-même rentrer en Angleterre. En 1940 il est mobilisé, fait prisonnier en juin. Il s’évade, est repris et pour des raisons de santé libéré et soigné au Val de Grâce. De 1941 à 1944 Fondane vit à Paris dans la semi-clandestinité – une période d’intense activité littéraire durant laquelle il écrit, entre autres, Baudelaire et l’expérience du gouffre, et de nombreux poèmes dont j’ai tenté de traduire quelques-uns. En 1944 sous un pseudonyme, il contribue à une anthologie des poètes d la Résistance : L’Honneur des Poètes.
En mars, dénoncé à la Gestapo, Fondane est envoyé au camp de Drancy. En Mai, il est déporté à Auschwitz et finalement gazé le 3 octobre 1944. Tels sont les grands traits de sa vie.

Je de vrais peut-être ajouter que le titre du livre de Fondane sur Rimbaud , sans qu’il s’en inspire, était une réponse à un livre longtemps très estimé, de Roland de Renéville, Rimbaud le Voyant.

LETTRE DE BENJAMIN FONDANE A DAVID GASCOYNE

Comme le commente Gacoyne dans la Postface à son Collected Journals 1936-1942 (Londres, Skoob Books Publishing LTD, 1991), Pierre Jean Jouve et Benjamin Fondane « ont eu une influence décisive et durable sur moi ». En 1937 , à un moment critique pour lui, l’onde de choc de son premier contact avec le poète-philosophe roumain et la découverte de la poésie, des romans et des essais critiques de Jouve se prolongent longtemps après dans sa vie quotidienne et son développement d’écrivain. Les deux hommes deviennent amis.
Gascoyne écrit d’abord à Fondane depuis Teddington dans le Middlesex le 24 juillet de cette année -là. Il avait emprunté l’étude de ce dernier sur Rimbaud le Voyou à la British Library et l’avait lu l’été précédent. De la réponse rapide qui arriva dans le même mois, Gacoyne écrit dans Meetings with Benjamin Fondane ( Aquarius 17 et18, repris dans Selected Prose 1934-1996) qui précède la publication française, Rencontres avec Benjamin Fondane (Cognac, Arcane, 17, 1984) : « Je ne saurais dire combien je regrette de n’avoir pas été capable de garder cette lettre que j’ai portée dans ma poche pendant des années. Pourtant dans un vieux carnet j’ai jeté plusieurs phrases et je peux encore plus ou moins fidèlement reproduire le contenu de cette lettre. »
Au début des années quatre-vingt dix je faisais de la recherche sur la poésie de Gascoyne, j’ai trouvé cette copie manuscrite dans l’un des carnets dans la collection des Manuscrits de la British Library. Je la lui ai envoyé. Elle a été par la suite publiée dans le Bulletin de la Société d’Etudes Benjamin Fondane n°3 (Printemps 1997) présentée par le chercheur en études sur Fondane, Ramona Flotiade. Je la reproduis ici.

La réponse de Gascoyne, datée du II VIII 37 fut envoyée du 11 de la rue de la Bûcherie à Paris et il alla le rencontrer pour la première fois au 6 de la rue Rollin vers la fin de l’été.



[Paris, juillet 1937]

Cher Monsieur,
Il n’y avait pas la moindre raison pour que vous m’écriviez ; vous pensiez également qu’il n’y avait pas la moindre raison pour que je réponde à votre lettre ; cependant vous m’avez écrit, je vous réponds et cela prouve encore une fois qu’il y a des raisons que la raison ne connaît pas. J’ai été touché par votre lettre. Et cela parce que malgré ’le succès’ de mon Rimbaud, personne n’est allé au-delà des vertus de passion, de style, d’idées ; personne n’a compris qu’il ne s’agissait pas là d’un problème à moi, ou à Rimbaud, mais d’un problème à lui - et qu’il ne s’agit pas de regarder l’expérience de Rimbaud ou de la décrire, et encore moins de la juger, mais de vivre en nous-mêmes, et par nous-mêmes, ses données essentielles. Je sais l’impossibilité absolue d’une biographie mentale tant soit peu adéquate ; et la vérité de Rimbaud qu’en tant que je l’ai vécue vraie [sic].

Je ne crois pas me tromper en pensant que vous êtes un des rares hommes qui ont vu juste et je ne m’en fais aucun mérite, je vous ai servi uniquement d’occasion - ; tout de même que cette occasion m’a été fournie à moi par Chestov, par Nietzsche etc. etc. Admettre le contraire c’est croire que l’on s’empare de la vérité, alors qu’il est clair qu’elle prend possession de nous. Dieu sait si, en vous engageant sur le sentier du surréalisme vous en étiez loin. En effet, c’est du gros, bien que parfois du merveilleux, truquage. C’est le plus habile piège que l’on a inventé pour embrouiller le problème de notre existence et le rendre à jamais insoluble. Mais vous y voyez clair maintenant. Et je serais heureux de connaître le fond de votre pensée sur Rimbaud - et donc sur vous-même et sur le monde.

Pardonnez-moi de ne pas essayer de vous détourner de votre désespoir, - car je tiens ce désespoir pour salutaire ; mais je vous mentirais si je vous laissais croire que je le tiens pour un aboutissement alors que, tout au contraire, j’y vois un point de départ. En effet, se tenir au désespoir, c’est se tenir aux vérités qui nous ont poussé au désespoir - alors que sa vertu est, précisément, de nous pousser à un coup de balai total et curatif. Il y a du positif dans le désespoir, et vous l’avez vu ; c’est le cri, c’est la bétise. Crier, faire confiance à la bétise, je veux dire aux valeurs de notre existence, à notre existence absurde, ou que la raison a rendue absurde, c’est cela, il me semble, qu’il faut tenter. Oh ! je sais, cela n’est pas facile ; et c’est encore avec du désespoir qu’il nous faut chasser le désespoir ; je n’ai pas tous les jours ce courage ; j’abandonne souvent ; mais je reviens à la tâche. Je ne puis faire autrement : il y va de ma propre existence et non seulement de celle de Rimbaud. Vous voyez, je préfère vous parler honnêtement même si, après cela, vous deviez déchanter à mon propos, et être déçu. Mais la pire des défections - et c’est la défection moderne - c’est d’avoir peur de regarder le danger en face ; et c’est par peur, par ex. de la réalité religieuse, que les surréalistes font les bravaches et se font mangeurs de curés.

Aussi me permets-je de vous envoyer par le même courrier mon livre La Conscience Malheureuse. Vous me direz après cela, si vous voulez bien, où en est votre état d’esprit et [si] j’y tiens encore une place. Je me formerai aussi là-dessus mon opinion sur vous ; car je ne me méfie de rien tant que du désespoir pris comme une simple attitude de sensibilité ; je le tiens pour une pensée extrême, radicale, positive ; pour une possibilité de libération.

Pardonnez-moi ces explications ; je ne suis pas un directeur de conscience, mais une conscience qui cherche un directeur. Et croyez, cher monsieur, que j’ai la plus vive sympathie pour vous et le plus grand désir d’entendre des nouvelles de vos travaux.

Votre, Benjamin Fondane

NdT : Les textes de Fondane et de Cioran traduits par David Gascoyne se trouvent dans la partie anglaise de ce dossier.

NdT : Signalons qu’une traduction française du « Chestov » de Gascoyne a paru dans le premier numéro de temporel.fr