Temporel.fr

Accueil > à l’oeuvre > David Gascoyne à Henry Miller (v. f.), traduit par Michèle Duclos

David Gascoyne à Henry Miller (v. f.), traduit par Michèle Duclos

22 septembre 2013


David Gascoyne

Lettre à un Parrain adopté

 [1]

Publié et présenté par Roger Scott ; traduit par Michèle Duclos

Introduction : David Gascoyne et Henry Miller

Henry Miller figure parmi les écrivains qui ont influencé considérablement David Gascoyne, de concert avec Rimbaud, Pascal, Marx et Freud, Breton, Pierre Jean-Jouve et sa femme Blanche, et Benjamin Fondane. Comme de nombreux Américains, Miller fit son premier voyage à Paris dans les années vingt et y vécut toute la décennie suivante. David Gascoyne vint pour la première fois à Paris en 1933.

Quand Cyril Connolly, Henry Miller et Lawrence Durrell furent publiés à Paris pour la première fois par Obelisk Press au mitan des années trente, Connolly dit à Miller que j’étais un jeune Surréaliste anglais. Miller m’envoya les épreuves de « Open Letter to Surrealists Everywhere » (Lettre Ouverte aux Surréalistes en tous Lieux).

L’article de Gascoyne, « Henry Miller » - recensant Tropique du Cancer et Printemps noir, parut dans le numéro 39 de Comment (19 septembre 1936). Il déborde d’éloges, mais la réaction chaleureuse et enthousiaste – légèrement intimidée – y est tempérée par la conscience claire de la nécessité d’offrir une vue équilibrée de l’œuvre et de l’auteur. Se référant au Voyage au bout de la nuit de Céline, Gascoyne découvre dans les romans de Durrell « le même pessimisme illimité, la même vision catastrophique d’un monde étouffant de maladie et de crasse. » Il poursuit : « Il ne montre pas cependant la même amertume acide et incessante que Céline et ne se montre en aucun cas inhumain. La vision de Miller me parait plus vaste, plus généreuse, plus variée, plus intensément lyrique. Son lyrisme en est peut-être la caractéristique la plus remarquable. » Néanmoins le critique de vingt et un ans trouve que les livres examinés pourraient être accusés de manquer de forme, « leur nature même partiellement excusée par l’intense sincérité de leur cri ». Gascoyne identifie la principale faiblesse de Miller : « sa totale indifférence à la politique, à toute vue objective de la société. Il comprend que la société se désagrège, il refuse de croire en aucun espoir pour l’avenir. » Quant au rôle de Miller au mitan des années trente : « ce qu’il écrit rend quatre-vingt-dix-neuf pour cent des romans contemporains entièrement superflus. »

Gascoyne arriva à Paris le 7 août 1937 et le 17 il était installé pour plus d’une semaine dans son grenier au 11 de la rue de la Bûcherie qui donnait sur Notre-Dame. A la fin de l’été il alla rendre visite à Miller dans sa communauté d’artistes au 18 de la Villa Seurat. Ils s’étaient rencontrés quelque temps plus tôt grâce à Walter Lowenfels, le poète d’avant-garde. C’est là que Gascoyne rencontra Lawrence Durrell, et les trois écrivains restèrent amis jusqu’à la mort de l’Américain en 1980 et de Durrell dix ans plus tard. Gascoyne fut nommé responsable pour la poésie du The Booster, dirigé par Alfred Perlès, Miller et Durrell, et il rencontra aussi Anaïs Nin, qui lui procura du travail de dactylographie ; Durrell et Gascoyne figurent tous les deux dans les Journaux de Nin, le premier « plus favorablement et plus longuement » selon Gascoyne.

Gascoyne fut persuadé par Nin de publier Blind Man’s Buff (« Fragments d’un Carnet Inachevé ») dans The Booster, 3ème année, N° 9 (Novembre 1937) qui incluait la description viscérale et apocalyptique de l’air du temps par Miller dans son « Epilogue » à Printemps noir. Six poèmes de Gascoyne, « Cavatina », « Venus Androgyne », « Lowland », « The Hero », « Signs », « The Fault », parurent dans Delta qui succéda à The Booster (avril 1938), et puis sa traduction, « les plus nues et plus tragiques splendeurs » du français de Pierre-Jean Jouve, dans Delta, 3ème année, N°1 (Pâques 1939).
En janvier 1939 Gacoyne assista à un énorme rassemblement du Front populaire à Paris, puis rencontra Miller à Montmartre.

Dans Tropique du Cancer, Miller évoque « ces jours calamiteux » de son arrivé à Paris, « un individu affolé, sans le sou qui hantait les rues comme un spectre à un banquet (…) la sensation de suffocation ; (…) Aucun rendez-vous, aucune invitation à dîner, aucun programme, pas de fric (…) Tous les matins, aller sinistrement à l’American Express pour entendre la même réponse inévitable de l’employé (…) me tordant les tripes pour ne pas me laisser ronger ». Sa description fait écho au portrait que dresse Gascoyne de lui-même au onzième paragraphe de sa « Lettre à H.M. » ci-dessous, commençant par :


La vérité est que pendant les premiers jours de mon dernier séjour à Paris je traversai une mauvaise passe. Vous connaissez la chanson – rien à manger pendant quelques jours à l’exception d’un croissant ou deux, longue attente anxieuse du facteur mais pas de lettres, petites notes pathétiques de ma logeuse réclamant le loyer glissées sous la porte tous les matins, longues marches oniriques dans des rues nocturnes en apparence étrangement hostiles, une sensation incessante de nausée de l’estomac qui vous ronge sous la poitrine. C’était en août et septembre, et pratiquement tous ceux que je connaissais à Paris auparavant semblaient être partis en vacances (…)


Le tapuscrit qui a servi à ma transcription qui suit n’est pas daté. Il apparaît néanmoins que Gascoyne l’a composé en 1941 au plus tard, ou à la fin des années trente. Un Carnet 1941manuscrit propose une anthologie, The Naked Eye, ’un de ses projets abandonnés, planifié comme suit :

1. Lieux et Gens ; 2. Psychologique ; 3. Philosophique 1 ; 4. Philosophique II ; 5. Sur la Poésie ; 7. (sic) Général, divers ET Extraits d’un Livre Commun.

Sur diverses pages Gascoyne expose le contenu proposé de The Naked Eye [2] dans trois versions dont chacune contient la lettre à Henry Miller qui n’a peut-être jamais été envoyée et qui est publiée ici pour la première fois.

Lettre à un parrain adopté

Cher H.M.,

Depuis quand ai-je envie, et même réellement l’intention, de vous écrire quelque chose qui ressemble à une lettre ? Des années. Et tout ce temps, bien que non continuellement, se développait au fond de mon souvenir généralement brouillé de vous et de vos écrits la détermination obstinée d’écrire un livre que vous pourriez être tenté de considérer comme de votre niveau. J’ai dans le désordre rempli hâtivement des cahiers étiquetés Journal. J’ai gribouillé des carnets de diverses tailles ; accumulé un tas de bouts de papiers et de notes qui montaient plus haut qu’une simple taupinière, et pourtant cela me semblait être la preuve de plus en plus irréfutable que je n’écrirais jamais le livre. Je désespérais. Vers le mitan de la guerre [3] j’avais atteint un état de semi-stupeur où l’espoir d’atteindre jamais la cohérence ultime ne paraissait présenter plus guère d’intérêt, sauf lors de courts weekends d‘enthousiasme ressuscité. Tout bien considéré d’ailleurs, il me semble déceler maintenant une sorte de grâce pour cette rechute dans les braises apparentes de ma poussée créative première.

J’ai néanmoins des raisons précises pour souhaiter d’adopter au moins temporairement un Père, et de vous choisir. Au départ j’ai besoins d’une personne à qui m’adresser, quelqu’un à qui je puisse m’adresser en confiance [4] de temps à autre. J’ai un besoin pressant de m’expliquer moi-même et je suis écœuré de n’avoir à le faire que dans le vide. Je ne peux le faire à mon propre père parce qu’il est un homme réservé (un employé de banque pour tout dire) qui déteste toute intrusion dans sa vie privée, et bien qu’il soit capable d’accepter d’avoir pour fils un écrivain, un « intellectuel », je suis sûr que ce genre de texte ne manquerait pas de le bouleverser temporairement. Aussi suis-je en quête d’une personne compréhensive.

Mais pourquoi vous avoir choisi vous, vous demandez-vous peut-être, avec étonnement, amusement ou avec indignation ?
(J’essaie ce moment même de vous imaginer dans votre studio de la villa Seurat, coiffé de votre chapeau de jardinier en velours vert et vêtu de votre affreuse vieille robe de chambre, comme ce jour où je suis venu vous dire au revoir avant de quitter Paris la dernière fois, plongé dans la lecture de la Seraphita [5] de Balzac, avec vos yeux indescriptibles qui pétillaient comme des têtards derrière vos étranges lunettes de maître d’école. J’écris « indescriptibles » seulement par paresse. En réalité ils savent ; mais pour expliquer ce que je voulais dire par là demanderait une explication (pas pour vous !) de tout le sens qu’on peut attacher à l’expression de Nietzsche : le gai savoir*).

Je n’imagine aucune bonne raison pour que vous soyez intéressé ou impressionné en vous entendant dire que je vous considère comme un grand homme et tiens cette opinion depuis notre première rencontre, aussi me contenterai-je de mentionner ce fait en passant. (Incidemment j’ai rencontré un nombre désespérément réduit d’autres « grands » hommes à ma connaissance. L’un d’eux était André Breton ; Eluard en fut un autre ; Picasso, Pierre Jean Jouve ; et Benjamin Fondane, un grand tempérament métaphysique que vous n’avez pas me semble-t-il totalement apprécié quand je vous ai présenté à lui, et qui semble toujours étrangement méconnu. A part ce fait, j’ai choisi de vous adresser ce document plutôt qu’à quiconque d’autre parce que, après tout, vous avez été l’une des premières personnes à m’aider à me former une conception réellement claire de ce que je veux être. Je veux être moi-même, à la limite extrême de mon identité, et alors, bien sûr j’ai dû m’employer à découvrir cette identité qui est mienne. L’identité avec la quelle on est né n’est que le matériau brut avec lequel créer, puisque telle est sa « vocation » à le faire, une identité plus profonde, responsable. Et pour curieux que ce la puisse vous paraître, l’une des premières choses à m’aider à comprendre indéniablement que mon désir majeur dans le vie était d’établir une identité unique et indubitable est quelque chose que j’ai lu de la vôtre où vous décrivez comment vous êtes arrivé à Paris la première fois et avez compris qu’il vous fallait vous détacher de tout ce qui vous avait paru être votre vie jusqu’alors ; vous détacher comme un morceau d’étoile qui se détache pour devenir une nouvelle étoile avec sa propre orbite, afin de devenir complètement et uniquement votre propre moi indestructible, excentrique, roboratif.

Il m’apparaît maintenant que la quête de soi ne finit jamais. Ce qui compte, à mon avis, est de commencer et une fois commencé de continuer sans arrêter, de recommencer sans cesse, même sans beaucoup d’espoir de trouver un homme vraiment complet à la fin. Si l’on s’active toujours dans ce sens, on peut au moins prétendre qu’on existe, ce qui n’est pas un moindre succès (dans ma vision, l’existence est une occupation usante et absorbante).

Puisque la caractéristique fondamentale de mon identité personnelle est le conflit continuel entre les deux côtés de ma nature profondément divisée, exister implique pour moi suivre ces deux côtés de ma nature jusqu’à leurs extrêmes contradictoires. Je cours continuellement le risque d’être déchiré en deux en essayant de résoudre la contradiction entre ma vie et ma pensée. Persévérer dans toutes ces contradictions est souvent très pénible, ennuyeux et déroutant. Ce qui me pousse est avant tout le désir, fondamental en moi, de vivre ma propre vie, peu importe qu’elle puisse s’avérer étrange ou désagréable. Et ce désir explique le mieux pourquoi je vous adopte pour l’instant en tant que Père ; car, comme je l’ai dit, vous fûtes l’une des premières forces extérieures à me stimuler précisément.

Je ne veux pas écrire des niaiseries sur votre « enseignement » ou votre « position spirituelle ». Je sais parfaitement bien que vous vous souciez comme d’un guigne de savoir si les autres mènent leur propre vie ou trouvent leur précieux moi individuel ou pas, aussi longtemps qu’ils vous laissent en paix vivre votre propres vie et être vous-même. Mais je voulais vous dire comment, incidemment, vous m’avez encouragé à me chercher une chaise à moi pour m’y asseoir. Je vous le dis sans aucun égard pour vos sentiments, simplement parce qu’il s’avère pour moi nécessaire en ce moment de m’expliquer ainsi. C’est ma manière de m’asseoir. (Très bien, par politesse, alors, puisque je suis né avec un sens assez ridicule de la politesse qui ne se manifeste qu’en des occasions non nécessaires – me permettez-vous de m’asseoir ?)

Je me rappelle bien ma première visite à la Villa Seurat. Nous avions un peu correspondu et vous m’aviez envoyé un exemplaire de Printemps noir, livre qui m’avait considérablement perturbé. J’avais déjà vécu à Paris auparavant, de courts séjours chaque fois, et bien que je me croie vous avoir été présenté lors de mon premier séjour par Walter L[owenfels], je me le rappelais à peine quand je vins vivre à Paris en 1937 (sans un sou). Je vins « pour voir l’Exposition » avec quelques amis et puis comme j’avais décidé précédemment de le faire, quand ils repartirent pour l’Angleterre je restai seul à Paris. Heureusement un ami m’avait laissé quelques livres [sterling] pour continuer.

La nuit même où je me retrouvai complètement seul dans Paris avec à peine d’argent et nul plan pour l’avenir à l’exception d’une détermination sombre de prolonger mon séjour fût-ce au risque de mourir de faim, sur le chemin de retour à mon grenier je fus harponné par deux prostituées pour qui j’étais un potache anglais en vacances, un innocent au coeur tendre et plein aux as (c’était peut-être l’image que je donnais). Je les accompagnai à un petit hôtel sale, non pour une passe – de ce que vous savez déjà de moi je n’avais aucune envie furieuse de baiser, certainement pas avec deux prostituées à la fois, et le sexe féminin ne m’intéresse vraiment pas de toute manière – mais parce que j’avais une idée folle, pseudo-dostoïevskienne, que l’occasion s’offrirait ainsi d’explorer certains « bas-fonds ». Je suppose qu’en fait c’était une occasion de plus intéressantes. Je dis aux deux prostituées que tout ce je voulais était une causette amicale, et sur ce elles se conduisirent d’une manière typiquement curieuse : me tirant les cheveux, crises de fou rire, s’accroupissant sur le bidet, pleurant sur mon épaule, me racontant des histoires vécues sentimentalement embellies et par là doublement horribles, et très vite. Nous bûmes beaucoup de piquette et finalement nous nous séparâmes en très bons termes, [6] chacun de son côté, moi avec un porte-bonheur dans ma poche fait d’une boucle de cheveux d’une des filles attachée par un sou, et elles avec tout mon argent excepté cinquante francs avec lesquels j’étais censé payer la première semaine du loyer de mon grenier.

Mais je discours et m’égare. Le sujet est que, pendant les premiers jours de mon dernier séjour à Paris j’ai traversé une mauvaise passe. Vous connaissez la musique : rien à manger pendant des jours de suite excepté un croissant ou deux, longue attente anxieuse du facteur mais pas de lettre, petites notes pathétiques de la logeuse qui réclame le loyer glissées sous la porte chaque matin, longues marches oniriques à travers des rues nocturnes d’aspect étrangement hostile et nausée incessante qui vous ronge l’estomac sous la poitrine. On était en aout et septembre et pratiquement tous ceux que j’avais connus à Paris semblaient être partis en vacances hors de Paris. Les rares personnes de ma connaissance que je rencontrais n’étaient pas de celles à qui je pouvais décemment emprunter de l’argent. C’est dans ce genre de journées que je me rappelai que j’avais votre adresse dans ma poche et que je voulais vous rencontrer de toute manière, et qu’à croire ce que vous écriviez vous ne seriez ni surpris ni ennuyé d’être sollicité pour un repas occasionnel. Aussi dans la soirée je me levai, plutôt faible, de ma couche épaisse et entrepris la longue marche, que je connais si bien aujourd’hui, de la Seine jusqu’au parc Montsouris : toute la rue Saint-Jacques et la rue du Faubourg Saint-Jacques, itinéraire expiatoire longé de boucheries, d’hôpitaux, de cliniques, et de couvents. Il faisait noir quand j’arrivai à la Villa Seurat. J’appuyai sur votre sonnette mais elle me parut détraquée ; j’entrai en trébuchant dans le hall mais ne pus trouver la minuterie* ; j’atteignis finalement votre porte mais dans l’obscurité je ne pus lire l’inscription solennelle avant d’avoir allumé une allumette. Pas de réponse quand je frappai. Peut-être étiez-vous au lit avec quelqu’un ; dans ce cas le bruit que j’avais fait en montant l’escalier vous aurait certainement amené à étouffer de colère en entendant que je décampe. A la fin je me trainai à nouveau jusqu’à ma chambre, le long de Montparnasse rougeoyant. C’était l’une de ces soirées tranquille, familière, où je me sentais perdu au fond d’un minuscule trou noir dans le plancher de l’univers.

Je retrouvai ma chambre. Et il m’apparaît que c’était toujours la même chambre à laquelle je revenais. Je veux dire que la partie de mon existence désordonnée mais extérieurement placide à laquelle j’attachais le plus haut degré de réalité était la partie que je vivais invisiblement et dans une solitude extrême. Entre les quatre murs d’une chambre ; pas dans la rue ouverte hallucinante, que je voyais, quand j’y marchais, dans la couleur et le détail les plus brillamment perturbants, mais aussi comme depuis l’autre côté d’une plaque de verre incassable. Le verre se brisait et disparaissait seulement quand je me retrouvais seul enfin dans une chambre, toujours la même chambre. Peu importait que la fenêtre donnât sur une cathédrale gothique ou sur un jardin de banlieue mal entretenu, ou que je voie une reproduction de Dürer épinglée au pied de mon lit ou un panneau colorié comme une affiche par le plus doué de mes amis homosexuels. Parfois il semblait y avoir une penderie en pin hideuse en face du coin où je me couchais et aurais pu contempler ma nudité efflanquée et anguleuse réfléchie par le miroir terni couvert de chiures de mouches sur la porte de la penderie, ou il pouvait aussi y avoir des rideaux en peluche épais et sombres et un écran dépenaillé dans l’autre coin de la pièce et sur le mur opposé l’ombre agrandie mystérieuse de volutes de fumée de cigarettes qui montaient de ma bouche. De temps à autre un changement se produisait dans la qualité de la lumière : parfois c’était la lumière lugubre d’un petit matin humide et gris, la lumière impitoyable réfléchie sur la lame en équilibre d’une guillotine ; mais le plus souvent cela semblait être juste passé minuit, et, ou bien la chambre se remplissait de la lumière maigre, tiède, brutale d’une unique lampe sans abat-jour accrochée haut au plafond, ou bien j’étais les yeux mi-clos dans l’irradiation circulaire plus rassurante d’une petite lampe de chevet à abat-jour rouge. Mais indépendamment de ces apparences superficielles c’était indubitablement la même chambre dans laquelle j’étais étendu ou assis appuyé sur les coudes, m’efforçant de lire quelque livre dont la vue me donnait probablement la nausée, fumant des cigarettes à la chaîne, gribouillant occasionnellement quelques notes dans un cahier.

La douleur familière, dénuée de sens et de centre, dans mon flanc gauche ne cesse de vibrer comme une dynamo tranquille mais épuisante. Peut-être suis-je soudain saisi par le désir fou que mon corps éclate en morceaux et se précipite par les fenêtres de toute la force d’une explosion émotionnelle, en fragments déchiquetés de chair et d’os dans le monde lointain, sur les ailes du vent de quatre heures du matin. Mais rien ne se produit. Je reste totalement immobile et des formes sombres, vagues et molles commencent à se presser sur mes paupières. Alors je me lève pour aller me faire du thé ou je tombe dans un sommeil où je suis dérangé par le rêve que mon cœur bat dix fois plus vite qu’il n’est normal…

Cet état de choses continue presque toutes les nuit depuis des années maintenant, et très souvent aussi dans les journées qui s’étirent longuement, dans un lieu ou un autre ; mais où que ce soit situé, c’est toujours la même chambre. Aucun visiteur n’est jamais venu taper à l’improviste à la porte de cette chambre létale, et je ne pense pas qu’il y ait de grande chance que quelqu’un le fasse jamais.
Les chambres de banlieue, les greniers et les chambres d’hôtel où j’ai séjourné et vécu, y besognant dans l’atmosphère rare mais étouffante de mes solitudes, ont toutes été la même en ce qu’elles ont toutes été une image de cette cellule-isolation fermée solidement à double tour, dans laquelle le moi inadaptable du schizophrène est transporté de plus en plus loin et de plus en plus irrévocablement éloigné du sens de la réalité de son moi extérieur soi-disant normal. Le moi prisonnier a pleine conscience de la catastrophe promise par cette distance grandissante, mais peu importe qu’il enrage et frappe les barreaux, il est improbable qu’il se fasse jamais entendre ou mette fin à ce retrait furtif du monde réel dont il est exilé par des forces qu’il ne peut contrôler.
Je suis dans cette même chambre en ce moment, à composer cette lettre.
J’essaie de me frayer un chemin à tâtons à travers les obscurités inévitables vers le point central de ce que j’essaie d’exprimer.
Je ne peux me résigner. Je ne puis accepter - quoi ? Je ne puis accepter le fait de ma propre impuissance.
Impuissance. C’est ce qui brûle, jour après jour, comme un fer chauffé à blanc au cœur de mon identité ; ma conscience de mon impuissance. Impuissant à m’accoupler avec la réalité du monde objectif. Impuissant à imposer ma propre réalité à la réalité extérieure. Impuissant à renverser la tyrannie des forces abstraites telles que Raison et Nécessité. Impuissant soit à changer les circonstances paralysantes de mon existence, ou à les accepter telles quelles… Et tant d’autres formes d’impuissance, par implication, le tout se montant à la fin à ceci : que je suis impuissant à sortir de mon esprit comme au plus secret de moi je le souhaite, parce que je suis à tout jamais frustré par l’intégrité fermement enracinée de mon intelligence. J’ai tenté calmement de découvrir quelles sont les solutions diverses possibles au problème de comment continuer d’exister. Il me semble qu’il n’y a pas beaucoup de solutions, mais on doit choisir l’une ou l’autre tôt ou tard, même involontairement, même si l’on refuse au nom de la liberté d’être obligé de choisir (auquel cas la meilleure solution est d’abandonner sa responsabilité mentale ; éviter de savoir qu’il faut choisir). Les seules alternatives auxquelles je pense sont : le suicide Physique. Le sommeil de la résignation, l’abandon de toute conscience mentale perturbante. L’une ou l’autre forme de compromis. Ou alors : la tension perpétuelle de la non-résignation, de la non-acceptation de la nécessité.

Autant que je puisse voir, votre principale préoccupation est de vivre tranquillement et satisfait dans le sein du monde réel ; vous y parvenez en partie par la philosophie, la résignation aristotélicienne et l’acceptation de la Nécessité (car c’est ce à quoi votre vivre dans le présent, vos cris d’enthousiasme et d’émerveillement devant le spectacle de l’existence se résument) ; en partie en camouflant la réalité et en vous la déguisant, c’est-à-dire en dorant la pilule amère au moyen de l’imagination.

Personnellement je ne puis prétendre que mon souci majeur ait jamais été la satisfaction. Même la plus haute forme de satisfaction que l’on puisse atteindre sur la terre me parait ressembler à une sorte de stupeur narcotique, où je ne pourrais supporter de vivre longtemps. J’ai toujours eu le sens (du Le Bonheur divin*), un sens qui se rapproche d’un mystérieux souvenir de l’état précédant la naissance, et c’et ce que je veux réellement, et je ne peux jamais être contenté par quoi que ce soit d’autre. Aussi : drame, tension et angoisse sans fin. Une Claustrophobie toujours latente causée par les murs de la matrice du monde [ici quelques mots manquent] — afin de persévérer je dois avoir la foi, ex nihilo, en dépit de tout.

Cette once de foi est vraiment l’une des rares concessions à la demande humaine instinctive de tranquillité que je puis m’accorder de faire.
Vous attribuez le malheur de l’homme au fait qu’il se permet d’être la proie d’abstractions irréelles, n’est-ce pas ? Les inexorables abstractions développées par les moralistes, [7] les philosophes, les critiques, les hommes de loi, les politiciens, etc. Nous sommes asséchés, stérilisés par les idées comme par des vampires. Aussi devons-nous nous défaire de la crainte exagérée qu’elles nous inspirent, cesser d’attribuer à leur autorité plus qu’une importance relative et secondaire, refuser d’admettre la validité de leur exigence inlassable de décider de la conduite humaine (sans y réussir autre que superficiellement). Alors nous serons capables de vivre joyeusement dans la seule vraie réalité qui est celle de l’expérience la plus immédiate.

Mais bien sûr vous êtes de votre occident *comme dirait R. [Rimbaud] [8] même en tenant ce point de vue. Sur quoi basez-vous votre argument contre les abstractions, sinon sur l’une ou l’autre de ces abstractions ?
(A moins une fois de plus que vous le basiez sur un souci primaire de tranquillité)
Bien que je vous donne sans hésiter mon accord sur la vitale nécessité de s’inoculer une fois pour toutes contre le poison hideux des abstractions (tout en admettant aussi et en déplorant le fait que l’origine de toute opinion peut être tracée jusqu’à ce même poison), je n’ai jamais été capable de croire qu’il est aussi facile de le faire que vous semblez parfois le croire. La Raison, source première de toutes les abstractions, est devenue pratiquement un instinct additionnel chez l’homme civilisé. [Illisible] tensions, comme une explosion - un coup de tonnerre, duquel la grâce transcendantale à laquelle déjà référé descendra sur vous comme une langue de flammes…

Il est à peine nécessaire d’ajouter que si je parais parfois faire beaucoup de foin, de protestations et de lamentations – si mon geste de refus d’accepter les choses comme elles sont semble parfois presque absurdement sérieux – ce n’est pas, bien sûr, parce que je m’efforce d’être d’accord avec ma pensée que parce que ma pensée est indirectement une expression de mon caractère, de mon hérédité, mon éducation, ma constitution névrotique etc. ; semblablement la santé et la sérénité fondamentales , la joie de vivre spontanée, qui m’ont toujours impressionné si profondément dans votre apparence , ne représentent en aucun cas les résultats de votre Weltanschauung  ; plutôt sont-ils les facteurs qui plus que toute autre chose ont déterminé son développement. Votre désespoir ressemble étroitement à une affirmation triomphale et exaltée d’une vie enracinée profondément ; tandis que le mien est un refus sans joie, angoissé, furieusement réitéré d’accepter les conditions, non seulement de la vie humaine en général mais aussi de ma vie en particulier, et cette différence doit réellement s’expliquer non comme philosophique mais plutôt comme celle de deux tempéraments trop dissemblables par nature pour jamais réussir un accord polémique mutuellement satisfaisant, excepté peut-être par le moyen de la grâce inspirée…

[Le Tapuscrit s’arrête ici.]


Notes

[1Ce travail est dédié par Roger Scott et Michèle Duclos à la mémoire de Judy Gascoyne ((1février 1922 — 14 juin 2010).

[2On en trouvera le détail dans l’original anglais de cette Introduction qui figure dans ce même numéro de Temporel. De la même manière nous n’avons pas transcrit certaines des annotations explicatives de Roger Scott dans le corps de la lettre de Gascoyne dans la mesure où elles n’ajoutent rien à une lecture cursive de cette lettre. N.d.T.

[3« Vers le mitan de la guerre » suggère que Gascoyne a apporté de modifications à la lettre originelle après la guerre, où qu’elle n’était pas écrite en 1941. En français dans la lettre.

[4La traductrice se trouve confrontée à l’ambiguïté du « you » utilisé par le poète. En accord avec Roger Scott, spécialiste entre autres de Gacoyne, j’ai écarté le « tu » inadapté aux années trente nettement pré-soixante-huitardes, vu la personnalité réservée de Gascoyne et la différence d’âge « filiale » avec Miller. En raison aussi de la difficulté avouée par le jeune poète anglais de se confier à son propre père nous avons contourné la difficulté en restant fidèle à sa confidence comme à sa confiance.

[5Et non Seraphina comme l’écrit Gascoyne. (N.d.T.)

[6Gascoyne envoya une description du même incident à [la romancière] Antonia White dans une lettre datée de « Paris, Aout 1939 ». Il y décrit ces femmes comme « une paire de prostituées communistes ». Lorsqu’ils se quittèrent, écrit Gascoyne, elles dirent « il faut être vache, chéri ! »* et il ajoute « et après tout il leur faut l’être. Nous nous saluâmes le poing fermé et nous quittâmes amis ». (Note de Roger Scott)

[7A côté du terme « moralist » Gascoyne utilise aussi « ethicist » qui, m’écrit Roger Scott citant the English Chambers dictionary, signifie : ’expert on or student in ethics ; a person who detaches ethics from religion’.

[8Il s’agit d’une référence à Rimbaud pour qui Gascoyne et Miller partageaient une admiration mutuelle. Gascoyne cite ici une ligne du poème de Rimbaud « L’impossible » dans Une saison en enfer utilisée par Benjamin Fondane comme épigraphe au chapitre XIX de son Rimbaud le voyou. (Note de Roger Scott ) Le Temps des Assassins. : Une étude de Rimbaud fut publiée par Miller des années plus tard, en 1956.


temporel nous contacter | sommaire | rédaction | haut de page