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David Gascoyne

27 septembre 2006

par Michèle Duclos

« Un poète français qui écrit en anglais » selon la jolie formule de Philipe Soupault, Gascoyne se distingue des poètes anglais de sa génération - celle des années trente - à peine plus âgés que lui - par sa participation au mouvement surréaliste français dont il a appliqué le principe d’écriture automatique dans son second volume de poèmes, Man‘s Life is this Meat paru en 1936 ; il traduit alors plusieurs des poètes fréquentés à Paris au début de la décennie, présente le mouvement en 1935 dans A Short Survey of Surrealism - (inédit en français) et contribue largement au succès - en partie de scandale - de la grande Exposition Internationale Surréaliste qui se tient à Londres en 1936, avant d’être « excommunié » pour son poème « Christ of Revolution and of Poetry » par Breton et de s’éloigner, mais sans jamais en abjurer les prémisses ontologiques, d’un mouvement dont il avait commencé à se détacher dans sa quête d’une spiritualité ouverte.

En réalité Gascoyne est proche des poètes anglais des années trente par ses préoccupations sociales et politiques (il fut très temporairement membre du parti communiste anglais et travailla comme journaliste à la radio espagnole républicaine à Barcelone en 1936) et plus généralement par son engagement intellectuel dans la décennie [1]. Avec des différences de tempérament et de caractère qui les opposent, il se rapproche, par des points majeurs de son cursus idéologique, d’Auden [2].
Certes il est aussi romantique dans son inspiration que l’est peu Auden, cet orfèvre du vers, adepte du Byron classique de Don Juan et qui proclame que « poetry makes nothing happen » (La poésie ne fait rien advenir) - et pourtant... : « Follow, poet, follow right/To the bottom of the night,/ With your unconstraining voice/ Still persuade us to rejoice ; // With the farming of a verse/ Make a vineyard of the curse,/ Sing of human unsuccess/ In a rapture of distress // In the deserts of the heart/ Let the healing fountain start,/ In the prison of his days/ Teach the free man how to praise » (« In Memory of WBYeats ». (Poursuis, poète, poursuis toujours/ Jusqu’au fond de la nuit,/ De ta voix ouverte et libre/ Persuade-nous encore de nous réjouir ;// Par la culture du poème/Fais de la malédiction une vigne,/ Chante l’échec de l’homme/ Dans une extase de douleur ;// Dans les déserts du cœur/ Que jaillisse la fontaine salvatrice ;/ Dans la prison de ses jours/ Enseigne à l’homme libre la louange. » ( Poésie britannique des années trente, P.U. Bordeaux 1996 , pp. 112 et 113).

Poussant plus loin, Gascoyne déchiffre la fonction du poète prophète et l’aboutissement du romantisme dans la folie - une vision qu’il développa pour son propre compte jusqu’à se retrouver en asile psychiatrique après avoir tenté de prévenir le Président de la République à l’Elysée puis le Monarque à Buckingham de l’imminence d’un Châtiment Apocalyptique divin. [3]

Auden et Gascoyne ont en commun d’avoir cherché à unifier leur vision sociale avec un épanouissement de l’individu : Auden, en combinant Marx et le freudisme, vise à décomplexer ce dernier en le déculpabilisant ; pour Gascoyne aussi, qui ébauche un surmatérialisme dialectique [4]
, il s’agit de sortir de ce qu’il appellera plus tard « The bone walls of the skull » (les murs osseux du crâne) (SP, p.172) et de faire que « l’homme moderne » atteigne à « une plus grande conscience de lui-même en tant qu’être social, être psychologique et qu’être spirituel - un problème trop vaste pour être perçu d’ un point de vue fixe unique » (A, p.10), même si « Ce mouvement implique d’être complètement conscient de tout ce qui se passe à l’intérieur et à l’extérieur, sans exclure ces choses dont on n’aime pas être conscient parce qu’elles sont désagréables ou humiliantes ») (« it entails being completely aware of everything, interior and exterior, without excluding those things of which one does not want to be aware because they are unpleasant or humiliating. » (CJS 20//37, cité A, p.12).

Avant la fin de la décennie, abjurant l’un et l’autre leur marxisme, les deux poètes dénoncent en termes quasi identiques l’idéalisme qui avait animé les années écoulées. Auden, réfugié aux Etats-Unis, dans « September 1st 1939 » s’en prend à cette « low, dishonest decade », (décennie médiocre, malhonnête) tandis que Gascoyne dénonce dans « Farewell Chorus » (SP, p.128-130) les « grim Thirties » (les sinistres années trente ) et, dans « Zero , September, 1939 » (SP, p.126) « The hollow and annihilating roar/ Of final disillusion » (le rugissement creux et annihilant /de la désillusion finale).
Les deux poètes se tournent alors vers la religion qui a animé leur enfance, retrouvant pour de bon une spiritualité un temps écartée. Mais ici se manifestent leurs différences de tempéraments : Auden semble trouver la tranquillité de l’âme :

As, at the vaunt of the dawn, the kind
Gates of the body fly open
To its world beyond, the gates of the mind (...)
Out there as a mountain’s poise of stone,
The world is present, about,
And I know I am, here,not alone
But with a world and rejoice
Unvexed (...)
Que, dans la gloriole de l’aube, les bonnes
Portes du corps s’ouvrent en coup de vent
A son monde derrière, les portes de l’esprit (...)
Et là-dehors, l’aplomb de pierre d’une montagne,
Le monde est présent, à l’entour
Et je sais que je suis ici, pas tout seul
Mais avec le monde et je me réjouis
Sans trouble (...)

(WHAuden, Horae Canonicae, traduit de l’anglais et préfacé par Bernard Pautrat (Rivage Poche, Payot, 2006, pp.36-37)

Jean Jouvenet Rouen 1644_Paris 1717Au contraire Gascoyne (qui a l’éveil anxieux entre autres dans « Winter Garden ») place au centre de l’existentialisme chrétien qu’il a commencé de découvrir avec Pascal, Kierkegaard, Martin Buber, Berdiaev et Chestov une solitude et un tourment qu’il s’agira de dépasser par la poésie et une spiritualité syncrétique - qui place en son centre un Christ de compassion et de révolution bien différent de celui, « Christ the Tiger », de TS Eliot. Trois approches différentes d’une spiritualité fondamentalement chrétienne.

XXXXX

Le thème de la Cage est illustré par Gascoyne dans deux poèmes de jeunesse dont l’un, « The Cage » , apparaît plutôt, de l’avis même des spécialistes de l‘œuvre, comme un exercice de style surréaliste :

The Cage
 
In the waking night
The forests have stopped growing
The shells are listening
The shadows in the pools turn grey
The pearls dissolve in the shadow
And I return to you
 
Your face is marked upon the clockface
My hands are beneath your hair
And if the time you mark sets free the birds
And if they fly away towards the forest
The hours will no longer be ours
 
Ours is the ornate birdcage
The brimming cup of water
The preface to the book
And all the clocks are ticking
All the dark rooms are moving
All the air’s nerves are bare.
 
Once flown
The feathered hour will not return
And I shall have gone away. (SP, p.43)
La Cage
 
Dans la nuit qui s’éveille
Les forêts se sont arrêtées de pousser
Les coquilles sont à l’écoute
Les ombres dans les mares deviennent grises
Les perles se dissolvent dans les ombres
Et je reviens vers toi.
 
Ton visage est indiqué sur le cadran
Mes mains sont au-dessous de tes cheveux
Et si l’heure que tu indiques libère les oiseaux
Et s’ils s’envolent vers la forêt
L’heure ne nous appartiendra plus.
 
A nous appartient la cage d’oiseaux ornée
La tasse débordante d’eau
La préface au livre
Et toutes les horloges font tic-tac
Toutes les chambres obscures se remuent
Tous les nerfs dans l’air sont nus
 
Une fois envolée
L’heure emplumée ne retournera pas
Et moi je m’en serais allé.
 
Traduction de David Gascoyne.

 [5]

« Prison », antérieur à « The Cage », illustre mieux la psychologie tourmentée où s’emprisonne l’inspiration du poète :

Prison
 
It is dark and stifling within this cupboard.
I cannot open the door
In the faint light I see a Chinese mask
That glares down upon me
From one high corner.
 
When I move, the walls move.
They follow my movements like the moon.
 
Like the unfolding of a rose,
Within no prefixed hour, a window opens,
In the clear air outside. I see the plain
Rushing to join the distant sky.
Over the sun-scorched grass of the plain
Red-robed riders pass on tall horses ;
 
The window closes.
I hear a gramophone.
 
If I put out my hand in the darkness
I know that my trembling fingers will meet
The leaves of the tree that grows in this cupboard.
 
If I open my eyes again
I know that my eyes will always see
The Chinese mask or the vague window.
 
If I move my body from this spot
I know that the wall will follow me
Movig away like walls in a mirror. (6)
Prison
 
Il fait noir et étouffant dans ce placard.
Je ne peux pas ouvrir la porte.
Dans la pénombre un masque chinois
Me regarde férocement
D’en haut.
 
Quand je bouge, le murs bougent,
Ils suivent tous mes mouvements comme la lune.
 
Comme une rose qui éclôt,
Sans préavis une fenêtre s’ouvre,
Dans l’air du dehors, je vois la plaine
Qui court s’unir au ciel lointain.
Sur l’herbe de la plaine brûlée par le soleil
Des cavaliers vêtus de rouge passent sur de grands chevaux.
 
La fenêtre se ferme,
J’entends un phonographe.
 
Si j’étends ma main dans l’obscurité,
Mes doigts tremblants, je le sais, rencontreront
Les feuilles de l’arbre qui pousse dans ce placard.
Si j’ouvre les yeux à nouveau,
Je sais que je verrai toujours ou le masque chinois ou la fenêtre ouverte.
 
Si j’éloigne de ce lieu mon corps
Je sais que les murs me suivront,
Bougeant toujours comme des murs dans un miroir.

(Extrait de Roman Balcony, non repris par David Gascoyne dans ses Selected Poems, Enitharmon 1994, mais cité par Robin Skelton dans son Introduction aux Collected Poems, OUP, 1965)

L’image de la cage-prison se transforme sans perdre de sa signification mutilante dans un texte en prose écrit en 1937, April, qui nous montre une jeune fille d’origine anglaise mais élevée à Paris, qui se sent déchirée entre ces deux appartenances et séparée du monde par une paroi de verre invisible (p.45). Puis de physiologique et mentale, la prison va se manifester spirituelle : dans son Journal, le 20.III.37, à propos d’un écrit en projet, Gascoyne écrit : « Je me propose de présenter, sous forme de fiction, une analyse objective d’une forme de mort spirituelle et de suggérer une manière de s’y soustraire. La mort spirituelle étant aussi représentative de l’état actuel de la société que, disons, le chômage... » ( Journal de Paris et d’ailleurs, Flammarion, p.90). Pour le 16 IX 37 Gascoyne écrit : “ From tonight onwards : possibility of a new life. I have been an imprisoned man. (...) I really care only for the life of the spirit, ‘the aspiration without end’. I need to remember, then, that the life of the spirit can become starved and tenuous and scant because of lack of nourishment.” (Extrait cité dans April, p.122, non repris dans l’édition française du Journal). (A partir de ce soir : possibilité d’une nouvelle vie. J’ai été un prisonnier (...) Je n’ai de souci que pour la vie de l’esprit, ‘l’aspiration sans fin’. Je dois donc me rappeler que la vie de l’esprit peut être affamée, mince et pauvre par manque de nourriture.)

Dans plusieurs poèmes de Miserere (Granit, Paris ; 1989), sa poésie va tourner autour de l’image-métaphore de la tombe ouverte béante et vide, du Sépulcre ouvert dans une dialectique du gouffre et de l’espoir. Ainsi dans « I.M.Benjamin Fondane » : « They who wait /Without the great thirst of despair are cursed (...) But the/ Inspired and unchained and the endowed of desperate grace/ Shall break through the last gate, by violence take/ God’s Kingdom, and attain the certain State.” (Ceux qui attendent/ sans connaître la soif du désespoir sont maudits ; (...) Mais les/Inspirés, les délivrés, tous ceux qui ont la grâce/ Du désespoir, ils briseront la porte ultime, ils prendront de force/ le Royaume de Dieu, ils atteindront l’Etat certain. » (tr. FX Jaujard, Miserere, p.63).

Le lieu où se manifeste le plus fortement la mort spirituelle dans notre civilisation échoit à la ville moderne devenue « megalometropolis », et illustrée entre toutes par Londres que Gascoyne insomniaque a parcouru mainte fois de nuit (parfois en compagnie du poète français Henri Thomas qui reportait ces promenades nocturnes dans une émission de France-Culture). Très tôt Gascoyne, dans un long poème non repris par la suite, tel « The New Isaiah » (« Le Nouvel Isaïe », poème dédié à Spengler et non repris ni dans les Collected Poems ni 1956 ni dans les Selected Poems de 1994), a, à la manière des « Nineties » tancé la corruption de la nouvelle Babylone. Il le fait à nouveau beaucoup plus tard, en 1956, mais dans une tonalité tout à fait différente, dans un long poème où vient s’incarner la pensée existentialiste qu’il développe dans son étude sur Chestov [6] : :Night Thoughts. [7], poème radiophonique, lyrique et satirique à la fois, apparemment un divertissement, où se donne libre cours la capacité du poète pour le comique. Gascoyne dira plus tard y avoir « tenté d’exprimer [...] l’image ou la métaphore difficilement contournable de la Ville prise comme représentation d’un environnement qui oppresse et déshumanise aujourd’hui l’homme d’Occident ».

De ce texte où se succèdent ou se mêlent lyrisme et satire et se télescopent plusieurs aspects de la culture occidentale, Gascoyne après avoir (cf. ci-dessus) explicité l’intention de départ, expliquait, outre son intention majeure, les mythèmes inscrits dans son écriture imagée et métaphorique : ce, à l’occasion du Festival Européen de Poésie (« La Poésie dans la Ville ») tenu à Louvain à l’automne 1981 (texte repris dans Cahier de Poésie n°2 PU Bordeaux, 1984) que nous donnons en appendice.

***

Pensées Nocturnes

“Aber weh ! Es wandelt in Nacht, es wohnt, wie in Orcus Ohne Goettliches unser Geschlecht... „
Hölderlin

Mais hélas ! Notre génération erre dans la nuit, sa demeure un Hadès, loin du Divin...

Les Veilleurs de Nuit

(Voix A)

Que ceux qui entendent cette voix en prennent conscience,
Le soleil est couché. O vous qui écoutez dans la nuit,
Assis dans des pièces éclairées d’où l’obscurité s’est enfuie,
A travers l’éther obscur une voix vous intime
De ne pas oublier que la nuit vous entoure.
 
(Voix B)
 
Autour de nous, comme au-dedans, la bataille se déchaîne.
Enveloppé d’obscurité, notre ennemi,
Emissaire du monde des ombres,
Nous assaille, invisible, avantagé,
Nous observe à notre insu, usurpe l’initiative
Et s’en sert pour instiller en nous une méfiance
Jusqu’à soupçonner partout sa présence.
 
(Voix C)
 
Que ceux qui entendent ma voix en prennent conscience,
La Nuit est tombée. Nous sommes dans l’obscurité.
Je ne vous vois pas, mais dans mon regard intérieur
Vous êtes assis dans des pièces éclairées d’où l’obscurité s’est enfuie.
Mon message vous est diffusé par les ondes
D’une mer sans limite vers laquelle vous dérivez
Chacun dans une pièce éclairée séparée, comme sur des radeaux,
Survivants du grand navire perdu, Le Jour.
 
(Voix A)
 
Que ceux qui entendent nos voix prennent conscience
Que la Nuit règne maintenant sur la terre. Auditeurs nocturnes,
Vous m’entendez en un temps d’obscurité,
Et autour de nous , comme au-dedans de nous, la bataille se déchaîne.
 
(Voix B)
 
La guerre est déclarée contre les ombres.
 
(Voix D)
 
Qui parle ce soir de guerre et de bataille ? Allez vous coucher !
 
(Voix E)
 
La guerre ? Quelle guerre ? Nous avons eu trop de guerres,
La dernière Guerre est terminée.
 
(Voix F)
 
Allez dormir. Eteignez
Cette lumière. La Guerre est terminée maintenant. Il est tard.
Pourquoi tous ces gens ne vont-ils pas se coucher ?
 
(Voix G)
 
Pourquoi devons-nous écouter
Ces voix nocturnes qui ne cessent de discuter
Sur l’état du monde ? Pourquoi ne cessent-ils d’y penser ?
 
(Voix E)
 
La guerre ?
Pourquoi toujours nous tourmenter à son sujet ?Faites-leur
Eteindre ces lumières.
 
(Voix F)
 
Oh, comme j’ai sommeil...Cessons de parler.
(Voix B)
 
Les platanes dans la cour sous ma fenêtre
Laissent pendre leurs feuilles entre moi et le lampadaire
Qui dans la rue brûle toute la nuit près du proche d’entrée.
Et quand le vent nocturne fait onduler leurs branches,
Les ombres flottent en bouquets de velours dépenaillé,
Haillons d’ombre en masses mêlées qui se balancent
Et dansent comme les flammes noires d’un feu de joie froid,
Bondissent et viennent se tordre jusque sur mon lit.
 
(Voix C)
 
Angoisse et rêve agressent le guetteur
Qui dans la solitude attend que la nuit prenne fin,
Et les multitudes ombreuses de leur pas sourd
Encerclent, menaçantes, l’homme qui veille.
 
(Voix A)
 
Angoisse et rêve, dit le guetteur,
Tumulte ombreux que je ne puis apaiser,
S’agitant autour de moi comme le vent dans l’herbe endormie.
 
(Voix B)
 
Je ne peux dormir. Ces nuits sont terribles. Pourtant
Maintenant il n’y a plus rien de terrible à craindre. Nous avons traversé
Le pire ; maintenant il n’est plus besoin d’avoir peur, ni de cacher
Notre méfiance de quiconque.
 
(Voix D)
 
Pouvez-vous croire,
O étranger à qui vont mes pensées, femme de moi inconnue,
Etendus éveillés quelque part loin en Europe, pouvez-vous maintenant
Croire que vous avez des amis étendus solitaires
Dans l’obscurité, au-delà des mers, capables d’imaginer ce que vous ressentez
Et qui souhaitent, souhaitent - quoi ? Qu’est-il possible de faire
Pour quiconque, que peut-on faire seul, hélas, que peuvent faire
Les solitaires sans pouvoir, tout juste capables
D’aider de leur mieux les voisins qu’ils connaissent, afin d’aider ceux
Qui sûrement seraient des voisins semblables à eux, s’ils pouvaient seulement
Percer le silence et le bruit et la grande nuit
De toute notre ignorance qui pèse entre
Un individu solitaire et un autre ? qui peut entendre
Mes pensées ou savoir que mon cœur gémit, ou sentir
Que tout comme eux j’aspire à croire
Que les individus solitaires aiment leur prochain ?
 
(Voix E)
 
J’ai l’impression
Qu’on va avoir une autre guerre un de ces jours.
 
(Voix F)
 
Il ne faut pas croire
Tout ce que disent les journaux.
 
(Voix C)
 
Russie, Etats-Unis
Puissance atomique, puissances étrangères...
 
(Voix F)
 
Allez dormir. Eteignez
Cette lumière. La guerre est terminée maintenant. Il est tard.
Pourquoi tous ces gens ne vont-ils par dormir ?
 
(Voix E)
 
Ils sont tous pareils
Ces étrangers, on ne peut s’y fier.
 
(Grommellement confus de voix qui s’éteignent progressivement)
 
(Narration Un)
 
Le tyran Négativité a usurpé le pouvoir et jeté
Captives les âmes des hommes dans la fosse silencieuse
De la Subjectivité qui se maudit elle-même.
Les qui se savent âmes immortelles
âmes immortelles ont des ailes.
Mais dans cette fosse
Toutes les âmes qu’aveugle le doute doivent tomber comme des pierres -
Tomber sans même pouvoir crier
A moins d’y être poussées par l’Angoisse.
 
(Narration 2)
 
Une pierre qui tombe n’éprouve rien, ne ressent ni peur
Ni besoin, et ne peut crier.
Pierre qui choit n’est pas âme déchue.
 
(Première âme humaine)
 
Maintenant l’homme enténébré se blottit dans sa caverne,
Dans l’inconnaissance puissante de ce qu’il est et de ce q’il n’est pas.
Nuit caverneuse où chaque nuit
Sa toute-solitude le repousse :
Voici le lieu obscur, familier, effrayant
Où, une fois de plus rejeté je chois et gis !
Ah, que ne puis-je seulement libérer du plus profond de moi-même
Ma propre obscurité profonde, égocentrée, enténébrée, de très profond au-dedans,
Cette partie de moi-même à tout jamais de moi ignorée, si je pouvais pousser
Un seul long long cri brisé, âpre, bouleversant,
Qui pour une fois exprimerait tout ce que la nuit
Eveille en moi, tout ce que les mots trahissent
Trop fragiles, trop approximatifs et trop
Précis : que ne puis-je dé-dire
Tout ce qu’en ma maladresse je n’ai
Qu’à demi exprimé, que ne puis-je hurler
A la place le regret de mon impuissance contre
La toute -puissance morne du silence insondable qui l’étouffe,
M’oppresse du poids incessant du temps qui passe
Et le refoule au-dedans de mon être
Déchu devenu non-être, où l’annihilation s’apprête à
Engloutir tout ce que j’ai jamais été.
Alors peut-être je dormirais comme un homme que son âme a cessé de haïr.
 
(Narration 2)
 
Ce cri d’angoisse montant de l’âme en sa nuit obscure
Arrive jusqu’à vous maintenant : Ecoutez-le. Je m’interroge :
Etant Dieu et l’entendant, lui refuseriez-vous toute audience,
Détourneriez-vous l’oreille ?
Vous entendez un cri, mais les cris sont myriade.
 
(Seconde âme humaine)
 
Faites taire, écartez cette voix haïssable.
Faites taire, chassez la Nuit.
Je ne veux pas
Sentir étalée sous un ciel vide
La plaine obscure du monde, ou savoir que,
Perdus dans l’obscurité, nous sommes échoués sur une sphère
De terre qui tournoie au sein de l’infini
Parmi les galaxies innombrables de sphères qui tournoient,
Dispersées çà à des distances si vastes que le regard humain
Se replie brusquement, écoeuré par l’inanité
De tant d’espace, sans un seul signe
Que la conscience, pointe d’épingle à la dérive dans cette immensité
Puisse saisir ou déchiffrer.
La stupeur me saisit.
 
(Narration1)
 
Nous sommes toujours libres
De rebrousser chemin. Le cœur peut toujours s’endurcir à refuser
Cette angoisse mortelle. Il ne manque pas de divertissements.
 
(Troisième Ame Humaine)
 
Puisez force et réconfort maintenant au puits
de la Nuit, qui peut si rapidement étancher votre soif
Et qui, lentement calmant la sienne, nous consume tous.
Le soleil s’est enfoncé loin des regards et l’obscurité nous recouvre.
Je vais m’asseoir, fermer les yeux et attendre ; assis, paisible, attendre
Incapable pourtant de me détendre encore. Un poids,
Une lourdeur s’oppose à mon repos, une charge s’agite
Et se détend en moi, pesante, usante,
M’épuisant à vouloir rester vigilant, quand allongé
J’aspire à quitter l’éveil pour le repos.
 
(Voix du Veilleur de Nuit)
 
La Nuit, souvent, je veille ainsi une heure, assis,
Attentif au grondement sourd, insistant -
Un grondement, non, plutôt comme un cri, et cependant
Ou pas vraiment un cri, car il s’agirait d’un son trop clair,
Et ce que j’entends pourrait monter de sous le sol,
Epais, étouffé, caverneux aussi,
Bien que sans résonance aucune mais âpre et mort,
Si mort n’est pas un mot trop précis :
Et quelque que soit cette rumeur sourde et pesante,
Elle me tient sous son charme une heure ou davantage,
Tandis que, tout à mon désir d’élucider sa signification
Mon regard par les carreaux d’un petit puits de jour s’élève
Sans rien apercevoir du feu de mon étoile vigilante
Qui peut-être brûle dans le ciel noir délaissé ;
Sans voir même le carré vide qu’encadre la fenêtre
Comme si toute vue gisait, aveuglée, dans mes oreilles.
Et puis, reprenant soudain
Conscience de mon moi immédiat,
Un instant j’entrevois les profondeurs
De l’absence solitaire où s’égarent
Nos corps las et agités parmi toutes les choses mortes
Eparpillées autour d’eux de tous côtés dans un rêve sans vie :
La terreur nous distrait de ce qui est ici
Et de notre être réel fidèle à la vérité ;
Aussi devons-nous sans espoir souffrir l’apathie morne
Qui règne sur la scène d’un théâtre désert
Où la nuit durant nous jouons jusqu’au but notre rôle inepte
Dans une Moralité qu’on pourrait appeler « Nul Homme » (1)
 
(Voix du deuxième Veilleur)
 
J’entends une voix qui parle depuis ce No Man’s Land
Et quand à l’instant il a dit avoir entendu un cri
Ou comme un brui étrange, j’ai cru reconnaître
Que ce dont je l’entendais parler, moi aussi je l’avais entendu ;
Ecoutez, écoutez donc, cela reprend ! Ce même bruit pour sûr !
Bien des nuits auparavant j’ai entendu
Ce bruit comme d’une émeute lointaine, bruit de voix courroucées,
Soulèvement populaire au loin, comme si des foules souterraines
Pressaient en direction du sol, bouillant d’envahir les rues de la cité
Avec des hordes démoniaques qui réclament, enrouées, du sang !
Du Sang ! De la Justice ! Massacre et Vengeance ! Quel cri est-ce donc
Dont seul l’écho me parvient ? Pourquoi, après tout
Me sentir menacé de si loin ? Nul autre n’entend-il
Ce que j’entends la nuit ?
 
(Voix du Troisième Veilleur)
 
Si, voisin, moi aussi,
Moi aussi j’entends ces voix nocturnes menaçantes. J’entends la tienne,
Tu es mon voisin, pas la foule, je n’ai pas peur de toi.
Même si ton visage m’est caché. Ne laissons pas la méfiance
S’installer entre nous, ne nous laissons pas troubler par ces voix.
N’aie pas peur. Si tu peux entendre
Les échos de ta propre angoisse, si tu peux supporter
D’écouter cette rumeur, alors tu sais au moins que la peur
D’entendre ce que tu crains ne t’a pas encore rendu sourd.
 
(Voix de Masse Anonyme)
 
Peur, la peur ; vous parlez de la peur.
Qu’est-ce que cette peur ? Est-ce la peur dont nous n’osons pas avoir peur,
Peur de la peur elle-même, ou peur de la peur d’autrui,
Une peur qui s’achève
Dans une non-vérité passionnée, un mensonge qui cherche à se justifier sans fin ?
Peur daemonique
De la faute individuelle, d’être pris, de mal faire,
Peur de l’échec ou de passer pour un sot,
Et peur de tout ce qui pourrait différer de moi,
Et révéler ainsi mon incapacité,
Mes manques, ma faiblesse, mon infériorité
En exhibant ma différence ;
Peur de tout l’inconnu, et de tous les inconnus : par-dessus tout, peur
De l’Amour, d’être aimé, d’une demande d’amour,
D’être aimé tout en sachant qu’on n’a pas d’amour à offrir en retour ;
Peur du pardon
Peur de cet amour si grand qu’il peut pardonner.
Peur épuisante de la Mort et du Mystère,
De l’énorme Mystère effrayant de tout ;
Et peur du Rien
Oui, après tout, peur du Rien vraiment.
Peur du Rien, du Rien, de l’absolument Rien.
 
(Voix C)
 
Crainte de vivre et peur du Rien
Angoisse et rêve agressent le Veilleur
Vigilant qui attend dans la solitude que la Nuit passe.
 
(Voix A)
 
Un vent aveugle murmure dans l’herbe qui dort.
 

Carnaval mégalopolitain

 
(Voix A)
 
Alors que la nuit est notre thème, ne serait-il pas surprenant
Que rien ne fût dit au sujet des étoiles ? De temps immémorial aussi,
La coutume a été d’apostropher la Lune,
Et des termes courtois, la nommant Reine de la Nuit, et de se référer
Au chariot d’argent de Cynthia ou à tel autre accessoire de la scène,
Ou d’improviser quelque image comme ce bel esprit de France qui voyait
La Lune au-dessus d’un clocher comme un point sur un i.
Planètes et constellation tendent à se prêter à la rhapsodie,
Portant, comme la foule des étoiles mineures, les noms les plus décoratifs :
Orion, Mars et Vénus, Beltégueuse et tant d’autres,
Dons du ciel au poète et répandant leur lustre sur ses vers.
 
(Voix B)
 
Mais si ce soir, debout
Non dans un poème mais dans un lieu bien réel, disons Trafalgar Square,
Je contemple le firmament, que signifient pour moi
Ces splendeurs du Zodiaque, ces étoiles aux beaux noms ?
Sont-ce des fragments d’antiques mythes que j’aperçois piqués dans le ciel au-dessus de ma tête ?
Les étoiles, si on les voit, ne sont que des pointes d’épingles éparpillées dans le ciel,
Eclipsées, brouillées, niées par l’éclat sur le sol,
Là où la Ville tout autour de moi célèbre la victoire du cerveau
De l’homme sur sa ténèbre, dans l’effervescent flamboiement
D’un carnaval mercantile de lampes multicolores.
La voûte du ciel, imprégnée de suie, traversée de rouge bleuâtre,
Me dérobe aussi sûrement que des noms trop familiers
Le mystère de l’Espace.
 
(Voix C)
 
A la nuit j’ai souvent parcouru les Quais de la Tamise
Où sur la Rive Sud la Centrale Electrique, puissant escarpement de briques
Domine le paysage alentour, et ses paires jumelles de cheminées géantes
Déversent sur Londres leur offrande perpétuelle
De fumée en lourds rouleaux tel un rite sacrificiel
Propitiatoire à quelque divinité cruelle de Carthage ;
Dressées telles des symboles cultuels pour notre ère :
Piliers d’un temple à la Puissance et à la Lumière des hommes.
 
(Voix A)
 
Et parfois vers minuit j’ai parcouru
Des rues bordées de maisons et d’immeubles
Où derrière les rangées de fenêtres
D’innombrables travailleurs fatigués se préparaient au sommeil,
Tandis qu’au coin des rues, sous les lampadaires, les chiens ralentissaient
La promenade tardive et pensive de leur maître ;
Et traversé des quartiers remplis de jardins plongés dans l’ombre
Avec des bandes de gazon noir qui s’étirent des portes-fenêtres
Jusqu’à des bosquets sombres comme suie, un arbre ou deux, malingres,
Cytises pour ombrager le pèlerin du pavé
Quand l’été aura transformé ces dortoirs
En éclaboussant de bouquets vaporeux leur tristesse
Quelques semaines chaque année. Toujours marchant,
J’ai découvert une colline sans bâtisses,
Un vaste parc public d’où le regard descend
Sur le puissant Nocturne de la Capitale
Et son étincelant panorama en contrebas :
Une arène qui s’étale sidérée dans les ténèbres du béton
Tachetée d’étincelles et maculée par la lueur des lampadaires,
Lumières violentes qui rampent, lumières vernissées mélancoliques,
Monuments qui s’enfoncent lentement, et phares stoïques :
Des miles et des miles d’immeubles et de rues sans verdure
Des lieues et des lieues de palais et de parcs.
Ici plane une gaze blafarde de lumière verdâtre
Et là un néon rouge flou clignote ;
Sûres d’elles, des avenues s’étirent lisses
Pour disparaître dans l’incertitude ultime
De régions où le ciel bas
Se mélange aux vapeurs qui montent de l’abîme...
Effrayant, étonnant, ce monstre sans sommeil,
Sphynge parmi les villes, Mégalométropolis,
Stupéfie par son immensité grave tous ceux qui la contemplent :
On admire, ébahi, et vite on se lasse et passe à la consternation,
Sachant que ce labyrinthe grondant enfoncé profondément dans la Nuit au-dessous
Grouille de noctambules trop nombreux
Pour qu’aucun désormais craigne le Minotaure.
 
(Voix B)
 
Les filaments de feu des bulbes ventrus
S’obstinent à piquer les ténèbres jusqu’à tacher de pâleur
Toutes les aires d’obscurité opaque qui se recroquevillent ;
Bulbes innombrables qui, tels des yeux sans pupilles vernissés par le gel
Déversent sans trêve la violence de leur éclat terne et trouble
Sur tous les lieux publics, à longueur de nuit.
 
(Voix E)
 
Nulle trace en nul lieu des foules affairées pendant la journée.
 
(Voix F)
 
Voyez comme chaque pâté d’immeubles, chaque banque,
Les murs derrière lesquels des monceaux de marchandises attendent dans les cours,
Des lieux de rencontre, d’échanges, d’affaires, des grandes surfaces,
Se dressent en retrait derrière un voile de vide,
Un air d’étrangeté embrumant toutes les façades.
 
(Voix E)
 
Les habitants absents ont tout fermé à double tour.
 
(Voix D)
 
On ne voit guère d’âmes sur le trottoirs à cette heure.
Mais « âme » n’est peut-être pas le mot qui convient en ce cas.
 
(Voix F)
 
Leurs pieds désoeuvrés vont et viennent, lents et furtifs,
Des pas espacés peu nombreux.
 
(Voix E)
 
A la voir maintenant, on ne reconnaît guère la ville.
 
(Voix D)
 
Les îlots piétonniers sont calmes ; nul trafic ne gronde autour d’eux.
 
(Voix E)
 
Le sommeil met les sentiments en veilleuse, et la nuit un frein aux passions.
 
(Voix F)
 
Les gens bien dorment comme il convient. Peut-être ronflent-ils quelque peu ;
Autrement ils se taisent et il ne siérait pas de les troubler.
Leur lit fait, ils doivent s’y coucher.
 
(Voix D)
 
Ils se sont retirés à cette fin, et sont étendus.
 
(Voix F)
 
Entre les draps, sous les couvertures, douillettement ou la dure,
Bien à l’aise dans des alcôves, côte à côte ou tout seul,
Dans de grands lits, sur des divans, lampes éteintes, rideaux tirés,
Immobiles par millions, tous interchangeables,
Tous ces êtres horizontaux gisent, en panne jusqu’au prochain matin.
 
(Voix E)
 
Nul foyer n’a su plus longtemps refuser
L’invitation pressante du sommeil, en son vieux donjon familier,
A s’allonger là tels des lords dans le confort de l’oubli jusqu’au lendemain.
 
(Voix D)
 
Maintenant tout est fermé, bouclé, mis sous clé.
La population respire lentement, calmement, profondément.
 
(Voix F)
 
Bien que Mégamétropolis veille jour et nuit,
Parfois la ville elle-même semble somnoler un moment.
Dort-elle véritablement, c’est difficile à dire. Je ne sais.
Réduite à l’immobilité, elle attend. Vide.
 
(Narration Un)
Entrent les Songes.
 
(Narration Deux)
 
Les Songes entrent dans la Ville.
Flottant en nuages aux torsions rapides par-dessus les toits,
Leur fumée couleur de fièvre tourbillonne et croise la lune
Dans leur course et son contour se brouille et tremble.
L’instant d’après de vrais nuages maculent son visage.
 
(Narration Un)
 
Entrez dans le Songe.
 
(Narration Deux)
 
Entrez dans le grand parc tout miroitant du Songe.
Au départ seulement c’est encore nuit pleine.
Glissez-vous doucement, à pas rapides au départ.
Ici s’attarde encore une sérénité singulière et secrète.
Les rayons qui remplissent les jeunes songes ont la douceur de la pénombre
En premier lieu. Dans cette lumière vague avancez rapidement comme des nageurs,
Avancez à petites brasses sous les branches basses,
Sous l’arche des rameaux grisonnants et chenus
D’arbres très vieux qui toujours bordent ces avenues,
Bien que boutiques et jardins splendides retiennent le regard.
Tous les panneaux désignent une direction unique.
 
(Narration Un)
 
Suivez les signes, vous ne vous perdrez pas,
Très vite vous atteindrez l’espace central,
Le lieu particulier qu’il vous faut découvrir.
Encore une rue. Nous y voilà enfin.
 
(Narration Deux)
 
Voici le Cirque dans le Carré qui représente
Le cœur même de la Cité primordiale. Maintenant est le temps de
Vous rappeler votre convocation secrète
A rencontrer l’Inconnu, au pied du Jet d’Eau
Qui bondit sans écume, mince pilier miroitant comme vif-argent
Au-dessus du monument commémorant le lieu premier et fatal,
La rencontre entre l’Etre Premier et les Etres Non Nommés
Au cœur de la forêt qui croissait là où désormais se dresse la Ville.
 
(Narration Trois)
 
Le Jet d’Eau vif-argent qui plane là comme un pilier attire
Tous ceux qui entrent dans l’antre de l’Omphalos-Labyrinthe du Patron
En son domaine souterrain. Et pourtant qui s’approche trop près
Du Bassin le voit sur le champ s’enfoncer dans le sol.
En atteignant l’axe même autour duquel le carré se fait cercle
Vous découvrez qu’il n’est plus là.
 
(Narration Un)
 
Arrêtez-vous un instant. Sans crainte.
Ignorez le tonnerre des voitures, l’éblouissement des lumières
Qui sur les murs lancent des messages autour de vous de tous côtés.
Bientôt, là même où le Jet d’Eau a disparu, la terre à vos pieds,
Au cœur du vacarme empirique, béante s’ouvrira
Et la gueule du Souterrain caverneux invitera à la descente.
 
(Narration Deux)
 
Maintenant descendez les marches qui mènent au cœur véritable de la Ville.
Vous voici sur une Grand-Place éclairée plus vivement qu’en plein jour
Où plus de gens vont s’affairant dans tous les sens que là-bas au-dessous.
Tout près est l’actif quartier des affaires. Juste au-dessous de vous s’étendent
Les quais d’où sans cesse des trolleybus rapides
S’élancent de la Ville vers les faubourgs lointains, et des faubourgs vers la Ville.
 
(Narration Trois)
 
Voici les Boulevards souterrains où brillent les Bazars. Ici vous trouverez
De vastes champs d’étals où paître le regard. Des Arcades
Partent de chaque côté, des Galeries sans fin bordées de vitrines invitent à
L’inspection de wagonnées de butin venu des mines de diamants, et de forêts de fleurs ,
De fruits tropicaux empilés en étages, de séduisants mannequins de cire qui, immobiles exhibent
De nylons nouveaux, de séquins nouveaux, de strass nouveaux, de nouveaux manteaux de fourrure garnis de dentelles
 
(Narration Un)
 
Mais ne vous attardez pas car l’heure de pointe approche et il est imprudent
De risquer de se laisser prendre par la marée humaine qui déferle à son plus fort.
Mieux vaut maintenant gagner les marches qui toutes descendent
Vers les escaliers lents, montent vers les rapides escaliers mécaniques
Qui descendent le long de colonnes d’escaliers en spirale jusqu’au niveau où des tunnels
Ont été creusés pour être foulés par les pieds depuis le pied d’un escalier
 
(Narration Deux)
 
De pierres en direction des couloirs d’accès puis des couloirs de sortie
Vers des artères d’où partent d’autres escaliers mécaniques, d’autres encore
Lentement, les autres plus rapides, d’abord vers le haut puis vers le bas sans arrêt
Puis avec des arrêts, on monte, on descend, on descend, on descend toujours jusqu’à ce qu’enfin
Le merveilleux système couronne la volonté vraie de succès par le succès
Alors que la paix qui culmine à l’heure zéro au cœur de l’homme pressé descend.
 
(Citadin endormi)
 
Oh ! Arrêtons, je dois m’asseoir !
On m’a trompé, je m’y perds !
Vite, m’éveiller de ce cauchemar...
J’erre au milieu de ces foules -
Les paroles au grondement des tunnels se noient !
 
(Chœur des roues des trains)
 
Allez vite montez Allez vite montez Allez vite montes Allez vite......
Je m’en fiche, je m’en fiche , je m’en fiche, je m’en fiche...
Probabilité Probabilité Probabilité Probabilité...... ...
Monter s’en ficher monter s’en ficher monter s’en ficher
Donner une leçon donner une leçon donner une leçon donner une leçon donner
Les Damnés sont les Damnés sont les Damnés ...
Jour de Colère Plan pour l’Atome Colère à venir Bombe
Atomique Jour à venir le plus Grand Bang la plus Grosse Bombe, La
Colère de Dieu Le Monde de l’Homme le Jour à Venir Le Bang La Bombe...( ad inf.)
 
(Voix du Guide)
 
Alors que votre allure va constamment s’accélérant, vos yeux
Sont, de façon croissante saisis et immobilisés à chaque pas par
Une formule après l’autre, slogan après slogan, image sur image,
Placés là pour racoler tout ce que
Dans sa hâte l’individu solitaire de la foule peut offrir d’attention.
 
(Narration Un)
 
Regardez où il vous plait : le public est difficile et n’accepte
Pour embellir des sanctuaires tels que celui-ci que ses posters préférés.
Les stations principales offrent un régal avec une variété continuelle
D’attractions qui invitent l’œil mental du voyageur à vagabonder vers
Toutes sortes de villégiatures modèles ; à la fin du voyage l’attendent pour le fasciner
A son arrivée d’autres posters encore qui dépeignent les lieux éloignés qu’il doit
Se hâter de visiter dès que possible pour découvrir :
 
(Narration Deux)
 
DE NOUVEAUX PAYSAGES DE NOUVEAUX HORIZONS DE NOUVEAUX PLAISIRS DE NOUVELLES BEAUTES
DE NOUVELLES PLAGES UNE LUMIERE NOUVELLE
SUR DES AUBERGES DU MONDE ANCIEN DES MONDES NOUVEAUX DEGUISES DES
CATHEDRALES ANTIQUES AVEC SON ET LUMIERE
DE NOUVELLES CROISIERES LES COTES LES PLUS ADAPTEES AU NATURISME.
 
(Narration Trois)
 
Voyez ! Ici les affiches traquent l’œil d’un public d’élite avec d’énormes aperçus
Des Vraiment Meilleurs Spectacles de l’Année par le Gratin des Critiques
Sélectionnés : Les Plus Chaudement Recommandés, les Mieux Vantés par la Publicité, puis
Les Plus Remarqués pour ses acteurs les Mieux Payés, les Plus Contestés,
Les Plus Brillants, les Plus Bruyants, les Plus Brutalement Osés, et les Vraiment Plus .
 
(Narration Un)
 
Seuls dans la Foule les leaders, les durs-à-cuire, ont le temps de leur jeter un coup d’œil
Au passage dans les couloirs qui mènent à la sortie et à la queue des box-offices, mais ils se retournent
Pour confier au passant suivant leur opinion - pour ce qu’elle vaut et
Lui à son tour fait passer, pour qu’on fasse passer et qu’à la fin, de consentement général,
Ce soit jugé digne d’être pleinement divulgué à l’ensemble d public.
 
(Narration Deux)
 
Ici maintenant suivez les gens devant vous, descendez quelques escaliers de plus ;
En route vous découvrirez de chaque côté disposé sur les murs
Encore de la publicité qui attend votre coup d’œil au passage ;
Si vous manquez un ou deux panneaux peu importe, vous les retrouverez plus loin.
 
(Chœur de la Publicité)
 
BUSTIER SANS BRETELLES MET VOTRE POITRINE EN VALEUR VOUS DONNE °PLUS DE PRIX
LA NOUVELLE BERLINE FAMILIALELINX A LA LIGNE BASSE
NE PERMETTEZ PAS QU’ ON VOUS DISE SALE ! « MOUILLEZ » VOUS
A QUOI RESSEMBLE VOTRE COLON ? TRAIT-LE AU SAVON DE REGLISSE
UNE NOUVELLE ETOILE SENSATIONNELLE A L HORIZON
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CE TORD BOYAUX DECAPE LA PEINTURE DU DECOR
BUVEZ ENCORE PLUS ! PORTEZ PLUS DE VETEMENTS NE PERDEZ PAS ESPOIR
NOUBLIEZ PAS
SOURIEZ ENCORE PLUS§ RIEZ PLUS FORT ! PRENEZ SOIN DE VOUS !
DU CHARME DE LA DISCRETION DU CRAN NE VOUS LAISSER PAS DISTANCER !
 
(Chœur des Roues du Train)
 
Je m’en fiche fiche fiche fiche.je m’en fiche ;
Unr chance à saisir une chance à saisir une chance...
Lisse comme verre et dur comme enfer lisse comme verre et dur comme enfer.. ;
Les damnés sont les damnés sont les damnés sont les damnés sont les damnés
Le Monde à venir le plan atomique le Monde de l’Homme la Bombe atomique le...
Jour à venir le Grand Bang la Colère divine, l’Age atomique Jour de Colère... (ad. Inf.)
 
(Narration Un)
 
Le Dormeur a poussé jusqu’ici sa quête pour découvrir qu’il est perdu,
Immergé dans la confusion d’une Ville souterraine
Et maintenant il regarde autour de lui, solitaire, abasourdi, au milieu
De la multitude anonyme et masquée, entourée par les bruits
D’un Pandemonium moderne, l’idéal de l’Enfer mis au goût du jour
Métropole de Commerce-et-Cacophonie,
Capitale de tout Etat Pseudo-Super-Ville.
 
(Commentateur)
 
Ce soir c’est Carnaval dans la grande ville souterraine des quais et des escaliers et je suis là on the spot pour vous décrire la scène de la Plazza Pluton où un vaste nombre de fêtards masqués attendent sur le parquet de glace noire de la patinoire-dancing l’ouverture officielle de la nouvelle saison par -mais oui, le voici c’est top-secret mais je pense que je peux vous le révéler, c’est une personnalité très, très importante en vérité, maintenant j’aperçois ses favoris flamboyants et sa queue qui pointe gaiement et il monte sur l’estrade. Tout le monde est tendu d’émotion, la glace de la patinoire est sur le point de fondre, je crois qu’il va parler, oui, le voici, voici le moment que tout le monde attendait, le Grand Homme lui-même va vous parler.
 
(Le Grand Homme)
 
J’ai tout espoir que ceux d’entre vous qui m’écoutent parler ce soir seront aussi profondément émus que je l’ai été d’apprendre qu’il est de mon privilège spécial d’avoir l’honneur de présenter à la Vente aux enchères de Charité de votre part cette Paire de Ciseaux de Cérémonie en Argent spécialement conçus et très astucieusement dessinés, après voir grâce à eux et d’un seul petit effort sectionné le ruban-de-communication cordon-bleu long d’un kilomètre et demi conçu pour faire le tour de ces lieux où la consommation de boisson alcoolisée est autorisée sans réserve.
(Il coupe le cordon)
 
En conséquence de quoi je déclare le Carnaval sans fin ouvert aux Quatre Vents de la Publicité, du Commerce, du Bavardage et de la Rumeur et j’éprouve un plaisir rusé à transmettre toute responsabilité pour la conduite des travaux à venir au Maître des Cérémonies d’Ouverture du Printemps qui déjà s’empare du micro pour S’Adresser à vous.
 
(Applaudissements)
 
(Maître des Cérémonies d’Ouverture du Printemps)
 
On applaudit d’abord ! Voilà qui me plait à entendre !Encore une salve !
Maintenant à
Mon signal, en avant la musique. Même si les musiciens crèvent leurs tambours,
N’ayez crainte,
Chères étoiles de la mode et vous leurs élégants cavaliers, dansez, dansez jusqu’à l’
Epuisement.
Abandonnez-vous entièrement. Nul ne penserait que votre mort est peut-être
Proche .
Soyez sans peur. Au pire vous vaudriez un million de dollars sur votre mine.
Que vos rires ne risquent pas de paraître forcés, que vos pieds légers
Ne soient pas entravés par des peurs absurdes. Nul ne surprendra
Pour être vêtu trop légèrement avec opulence. Dansez dans la rue !
De tourbillon en tourbillon, d’un salon à un autre salon
De la haute couture, de salle de bal en salle de bal !
Parmi ces passants que le tapis rouge étalé
Pour vos pieds rapides chaussés de vair et eux seuls
Nul que ne lui inspirent ravissement t respect tout au long du raout ; pas une
Qui, suivant le moindre de vos pas d’aussi près que copier le permet
Ne souhaiterait mourir sur-le-champ sous le flash des photographes
Pour revêtir un linceul de votre façon sans faille !
Alors jetez-vous sans frein dans notre Carnaval, et que votre joie y
Dure toute la nuit, à très ; très grand bruit !
 
(Chœur des Masques) (confus)
 
Hors de ce monde. Merveilleux. Bien sûr, c’est le Ciel à l’état pur !
Hors, hors de ce Monde Monde. Exquis
Divin. Hors de ce Monde Mon amour ! Quel Ciel.
Je l’adore simplement, ah ! quel Ciel !j’adore tout, j’adore
Divin absolument. La danse ah ! J’aime !
Divin ! Hors de ce Monde ! Le ciel à l’état pur, mon Cher, mais trop divin !
Ce monde est céleste ! Divin ! Je l’aime, mon Chéri !
Tu parais céleste ! adorable ! Ton maquillage est trop divin !
(Narration Un)
 
Même si leur style est déplacé, qu’il soit permis de citer ici
Les vers classiques et appropriés du grand Alexandre Pope :
 
« L’Enfer monte, le Ciel descend, et sur la terre c’est la danse ;
Avec dieux, démons et monstres, musique, fureur, réjouissance,
Feu,gigue, bataille et bal ;
Et puis une vaste conflagration avale tout ».
 
(Voix d’un Masque)
 
Bronzés uniformément aux rayons d’un soleil artificiel, transpirant de froid
Sous le fourreau emmitouflant des robes puisque le zéro est au-dedans,
Dans la perplexité apparente de notre perdition et notre cinéma
Intérieur d’auto-défense contre la calomnie, nous suivons
Le chemin facile et tortueux qui mène au doute depuis
Le puits des siècles écoulés. Apre est notre musique. Les masques,
Telle la coquille luisante et spiralée secrétée par l’escargot,
Dissimulent et protègent à nos propres yeux notre faiblesse.
Silencieux nous tremblerions tels des feuilles flétries et sûrement dirions
Combien les âmes molles de paralytiques en proie à la terreur sont
Rendues sourdes comme pierre par les rafales de la mi-hiver ! Aussi le bruit sans fin
Nous sert-il à boucher nos oreilles brûlantes, et de vastes vacarmes
Doivent-ils sans cesse éclater, pour nous épargner de juger
A contre-cœur que loin et près ne sont qu’un pour le vide
Dont les oubliettes avalent l’instant suivant notre moindre bruit.
Quand rudoyés par les affres de la peur et de l’échec, sur-le-champ
Nous enroulons autour de nous des couches de cacophonie, offrant
De nos doigts frénétiques des sérénades à la mort, tandis qu’hélas !
La seule note vraie de tous les chants ressemble au sanglot palpitant
De l’enfance, par notre sophistication froide étranglé ; étouffé,
Rentré dans notre gosier menteur pour sous-tendre, enfermé dans notre sein,
Chaque cri tout le long de notre Carnaval, expulsé
Pour gonfler le grondement qui monte à chaque apogée à nouveau reculée.
 
(La musique, où l’on distinguait le Dies Irae joué simultanément avec « Boys and Girls come out to play » atteint ici le sommet d’un crescendo avec une note de trompette haute et perçante).
 
(Narration Un)
 
Dormeurs, éveillez-vous !Eveillez-vous du Sommeil ! Quittez le monde des Ombres !
La trompette retentit, le rideau tombe la toile étrange se dissout
Et le décor familier transparaît : une scène obscurcie
Qui est la chambre du dormeur, avec les accessoires familiers
De la vie quotidienne disposés autour du lit. Par la fenêtre,
La rue ordinaire et ses lampadaires dans la nuit ordinaire.
Vous vous éveillez du Pandemonium de votre Songe ; le carnaval de minuit.
Et vous êtes à nouveau dans la Ville Sombre du jour d’aujourd’hui.
 
(Narration Deux)
 
Nous pensons la nuit. Nous rompons l’emprise du quotidien si la pensée peut s’éveiller
Du sommeil crépusculaire profond qui pense l’obscurité lumière.
 
(Narration Trois)
 
On dit que sur la Place du Marché l’homme dort de son sommeil le plus profond.
 
(Narration Deux)
 
La réalité purement matérielle, s’il en est une, ne serait vécue que par
Des cadavres animés , morts-vivants, avec des fantômes de pensées
Qui hantent les enroulements des cellules dans leur boite crânienne irrationnellement
Pour rationnels que soient leurs mots et leurs idées.
 
(Narration Un)
 
Ce soir dans le noir attentif aux Pensées
Nocturnes ici par nous rassemblées, peut-être faites vous plus
Que simplement penser que vous êtes éveillé. Quand le jour nouveau
Emergera de l’Orient éternel peut-être vous le pourrez.
 

Rencontre avec le Silence

 
(Narration Un)
 
Pensées nocturnes. Musique nocturne. Maintenant, quittant les cavernes et les labyrinthes ensevelis de notre citadin et de son songe angoissé, sortant des couloirs étouffants du soliloque nocturne, nous émergeons à l’air libre dans une compagne isolée.
 
(Narration Deux)
 
Ici nous retrouverons le calme monde nocturne de la Nature
 
(Narration Un)
 
La Nature, la Terre, l’Inconscient et la Mort. Nous voici attirés vers à nouveau vers eux dans la Nuit.
 
(Narration Trois)
 
Musique nocturne. Méditations dans des jardins sombres. Des pensées en gestation se poursuivent dans des jardins où des promeneurs solitaires, encore dehors, font un tour ou deux avant de rentrer, pour prendre une bouffée ou deux d’air plus frais.
 
(Narration Un)
 
Marchent là, sans objet préconçu à la lumière des étoiles, d’un pas lent avec des hésitations, s’immobilisant de temps à autre comme pour écouter, mais sans écouter aucun bruit défini.
 
(Narration Deux)
 
La Musique Nocturne s’est retirée jusqu’en un lointain serein, laissant l’auditeur immobile écouter la paix du jardin, dans l’attente de ce qui peut naître de cette paix.
 
(Narration Trois)
 
Immobile ,il semble écouter quelque chose d’inconnu dans le lointain, une chose qui pourrait venir...venir d’où ? Quel écho d’au-delà de quel ultime horizon ?
 
(Narration Un)
 
Il n’y a rien à entendre. Le jardin est tout à fait calme. L’obscurité n’est que silence.
 
(Narration Deux)
 
Il est rare de rencontrer, où que ce soit sur la terre habitée et pour plus d’un instant ou deux à la fois, une chose telle que le silence. Car nous pouvons seulement imaginer le Silence, comme l’idée d’une complète absence de bruit. Le silence réel est le message offert de ce que, plus que tout, nous craignons d’entendre. Ce que nous nommons Silence habituellement n’est le plus souvent rien de plus réellement qu’un méli-mélo de bruits minuscules auquel il serait trop fatigant de prêter une attention éveillée
 
(Narration Trois)
 
Partout autour de nous, jour et nuit, tourbillonne le courant ininterrompu de murmures : petits soupirs et grondement lointains qui dérivent, chuchotements, toux, sifflets, plaintes. Qui monte sans cesse de la terre, foyer de la vie, lieu où naît l’agitation, où tous les rythmes se rencontrent, se croisent, s’entremêlent sans interruption.
 
(Chœur Un)
 
Une fenêtre qui bat dans le vent.
 
(Chœur Deux)
 
Cette sempiternelle bagnole, pot d’échappement et vitesse à bout de souffle.
 
(Chœur Trois)
 
Un roquet qui aboie.
 
(Chœur Un)
 
La canne d’un vieil aveugle qui tape dans la nuit.
 
(Chœur Deux)
 
Encore un roquet qui aboie
 
(Chœur Un)
 
Chant d’amour d’insecte, infinitésimal, une seconde à peine
 
(Chœur Deux)
 
Ce sale gosse...
 
(Chœur Trois)
 
Une vieille ferraille de locomotive qui n’arrête pas de manœuvrer...
 
(Chœur Un)
 
Oh le vent et la pluie dans la pluie et le vent dans la pluie dans le vent...
 
(Chœur Deux)
 
O mon amour reviens, reviens, O mon chéri viens...
 
(Chœur Trois)
 
Une plume éléphantesque volette
 
(Chœur Un)
 
Et ça hurle comme l’enfer et ça manœuvre ça manoeuvre
 
(Chœur Deux)
 
Encore un roquet qui aboie
 
(Chœur Trois)
 
La même sempiternelle bagnole
 
(Chœur Un)
 
Le vieux chêne joue et grince lentement, l’horloge tout bas tic-vite tac-craque
 
(Chœur Deux)
 
La sable qui filtre sous la porte, la poussière qui parcourt le plancher
 
(Chœur Trois)
 
Le dormeur ronfle et enfle bientôt le courant qui jamais ne se tait
Mais coule et à l’aube se joint au courant diurne des bruits
 
(Narration Un)
 
Musique nocturne du hasard mystérieux. Songes fugués ; variations sur des thèmes fortuits ; entrelacs subtils qui se déroulent comme des dessins tracés dans une transe sur le ciel tendu de l’Oreille universelle.
 
(Narration Deux)
 
Tintement délabré dans le vent des cloches d’une pagode en ruine...
 
(Narration Trois)
 
Tatoo intensément complexe et tendu de tous petits tambours...
 
(Narration Un)
 
Martellement assourdi et velouté de la pulsation changeante du sang
 
(Narration Trois)
 
La pulsation de la vie changeante est la constante profonde qui sous-tend tout. Et l’Immuable aussi est une pulsation qui coule à travers tout ce qui vit en une unique pulsation.
 
(Narration Deux)
 
Les changements, les pauses, la récurrence occasionnelle de l’irrégularité soudaine créent des textures sonores que nous captons sans jamais les entendre réellement. Notre oreille n’intercepte pas plus d’une mesure à la fois.
Ces textures sont selon une gamme qui ne ses mesure pas en heures. L’attention erre : la pensée intervient .
 
(Narration Un)
 
Les frontières des sens ne nous sont pas toujours claires. Les champs de l’Infra et de l’Ultra sont facilement oubliés. Hors d’écoute, hors de la pensée ; hors de la vue, hors de l’esprit. Et pourtant, combien nous sommes tous hantés !
 
(Narration Deux)
 
Le veilleur de nuit, sur une terrasse dans le jardin, tout seul, sans en être vraiment conscient, espère à demi surprendre - cette chose qui nous hante. Quelque chose qui plane, qui peut-être plane, juste au-delà du bord. Une chose qu’il n’a pas encore pensée pourtant, et que nul encore n’a entendue.
 
(Chœur Un)
 
La digue, la chute lointaine, et brumeuse des eaux de la digue parmi les prés, font un murmure qui enfle et faiblit mais ne disparaît jamais tout à fait.
 
(Chœur Deux)
 
La Ville au flamboiement électrique juste au-dessus de l’horizon projette son reflet aveuglant comme l’exclamation continue d’une stupéfaction vers le ciel, émettant par intermittence la rumeur aigue et filtrée de son grondement.
 
(Chœur Trois)
 
Le murmure flotte, le faible grondement volette dans l’air supérieur. Tous deux s’élèvent et retombent. Et voici que soudain un bruit comme d’un sifflet, délicat et tout à fait mystérieux, descend en glissant depuis le vide, pour ne pas durer plus longtemps qu’il n’en faut à la poussière d’une étoile filante pour flotter et disparaître.
 
(Chœur Un)
 
Et puis un vent salé vif se met à souffler depuis l’autre côté des dunes noires, et pour un temps la mer perpétuellement frustrée dans son emportement contre le rivage fait entendre ses vociférations.
 
(Chœur Deux)
 
Une brise salée semble au moins apporter quelque écho de ce bruit.
 
(Choeur Trois)
 
Du reflux et de la résurgence obstinée, éternelle de l’océan, depuis le lointain.
 
(Narration Un)
 
Sur la terrasse du jardin, le promeneur solitaire s’est enfin immobilisé. Il se penche au-dessus d’un parapet et contemple devant lui l’obscurité tranquille éclairée par les étoiles. Il ne pense à rien. Il lève la tête et contemple, aveugle. Son cœur battant sonne minuit. Il respire l’antiquité et la fraîcheur de la nuit ; inspirant lentement force et courage pour longtemps à venir où il lui faudra renaître.
 
(Voix du Solitaire)
 
Debout je contemple ici l’obscurité sans rien voir. Pourtant ce n’est pas le rien qui s’étend là devant moi à perte de vue à tout jamais dans quelque direction que je tourne les yeux. C’est l’Univers. C’est moi qui ne suis rien. Par mes yeux, le rien contemple la Réalité, ce Quelque Chose totalement inqualifiable. Et lentement la question monte à partir des profondeurs du rien : Puis-je être réel si je reste invisible ? Si je parle à partir de ma réalité la plus profonde, ne serais-je pas entendu ? Pourquoi devrait il être plus extraordinaire que moi, qui ne suis rien, puisse néanmoins être perçu, ou ma parole entendue, plutôt que ce rien s’étonne, contemple et écoute ?
Je suis ici debout à parler de mon rien et pourtant je suis homme. C’est mon coeur qui parle, s’humiliant par terreur devant cette inscrutabilité colossale ; écrasé par l’évidence totale de ce qui est là doit être. Je ne comprends pas comment je suis capable de m’adresser à ce qui me fait face, et pourtant je sais que d’une certaine façon je dois répondre. A partir de ce profond abîme bleu-nuit de vide étoilé monte l’ordre : haut les coeurs !...Je lève ma tête envoûtée et face à face avec ce que je ne peux nommer je me prosterne et adore. Mon cœur se ressaisit et dit ma prière.
O Etre, sois ! O sois ce qui me fait face, à qui mon cœur peut parler.
Toute-puissance, ô sois la Face qui se penche sur moi, ô sois consciente et écoute.
Reconnais-moi, accepte-moi, et que la réponse à ma réponse m’aide à lentement comprendre qu’ainsi nous nous rapprochons l’un de l’autre.
O sois l’Un afin que je ne sois jamais seul à savoir que je suis. Que ma solitude perdue soit illusoire. Accorde moi une partie dans l’Etre, pour qu’ ainsi je sois une partie de l’Un et du Tout.
Je suis l’homme d’un siècle enténébré, affamé de lumière et qui, dans l’obscurité, prie pour sortir de l’obscurité. Je ne sais plus vraiment ce que signifie prier. Prier par routine, en répétant des paroles déconsacrées par le temps m’est vanité. Je ne puis supporter de m’entendre dire des prières marmonnées et non signifiées. Les hommes de notre temps semblent ne pas savoir que le sens existe, ou que l’Etre est. Tous nous parlons, nous parlons de tout et de rien, et nous nous enfermons en nous-mêmes, et avec le rideau de nos paroles écartons le fait que nous sommes aveugles et muets. Nous avons peur du silence, peur de nous regarder l’un l’autre dans les yeux. En disant des mots, nous ne nous parlons pas les uns aux autres ; celui qui parle de beaucoup d’autres manque rarement à les décrier tous sans discrimination. Beaucoup de discours sont faits pour nous inciter à acquérir la paix par la compréhension. ; mais je ne veux plus parler de parler : l’Homme est devenu par-dessus tout l’imitateur le plus infatigable de toutes les manières d’être homme jamais considérées comme frappantes. Les hommes imitent, et moi je les imite. Je dis « l’Homme », « les hommes », investissant ainsi des abstractions de toutes mes déficiences et je pense pouvoir ainsi être absous de l’échec total d’être véritablement homme. Je suis homme. Je crie dans mon obscurité. Je ne pourrais crier si j’étais dans le désespoir complet.
 
(Première Voix)
 
Dans les jardins de la Nuit et la fraîcheur toute neuve de l’air, enveloppés dans les bras protecteurs d’ombres projetées par des choses qui croissent lentement, la consolation de la profonde Sérénité s’offre à nous. Ici, oubliant par degrés les contingences immédiates du jour, les banalités du discours et les supports et les marques rabattus de la routine habituelle, il est possible de rappeler à l’esprit et d’approcher à nouveau quelque chose de vaste et de fondamental, retiré dans un effacement volontaire et qui s’est trouvé là de tout temps. C’est une découverte toujours renouvelée de découvrir que ce quelque chose continue à attendre notre retour, austère, taciturne et pourtant d’une tolérance et d’une compréhension sans limite, prêt à nous ramener dans l’obscurité, à partager avec nous sa pauvreté, à fermer et à apaiser nos yeux..
 
(Deuxième Voix)
 
La Terre, la Nature, ‘Inconscient et la Mort. Nous redescendons, attirés vers eux dans la Nuit. Mais il y a Vigile là où le promeneur dans le jardin s’arrête et s’interroge dans le ténèbres.
 
(Première Voix)
 
Maintenant l’homme qui à l‘instant, sortant des ténèbres pour entrer dans l’obscurités, s’adressait : (à personne ? à quelqu’un ? - le mystère n’est pas de ma solution, chacun doit l’affronter seul) l’homme qui avait dit : « Je ne pourrais pas crier si j’étais dans le désespoir », se tourne maintenant vers les fenêtres éclairées qu’il avait laissées derrière lui plus tôt, et lentement prend le chemin du retour à travers les plantes parfumées et les feuilles molles du jardin endormi et muet, vers sa femme et son foyer, ses livres et son lit.
 
(Seconde Voix)
 
En chemin il commence à comprendre que quelque chose a changé en lui. Le grand air, l’espace autour de lui avaient d’abord agité son cœur, qui s’est repris et ouvert, et le vent, qui souffle quand il veut et vient de nul lieu connu de nous et disparaît tout aussi inexplicablement, lui avait insufflé son souffle plus vital, plus léger, illimité et revivifiant. Le silence lui avait transmis son message essentiel et il avait répondu. Maintenant il sent qu’il ne lui est plus nécessaire de se rassurer avec des mots.
 
(Troisième Voix)
 
Il regagne son foyer et retrouve sa femme et ses enfants. Les enfants dorment là-haut depuis longtemps. Sa femme est assise là où il l’a laissée et lit sous la lampe. Elle ferme son livre quand il entre, lève les yeux vers son mari, et lui sourit lentement, tout endormie. Il l’embrasse.
 
(Première Voix)
 
Ils sont ensemble . La division primordiale de la famille humaine la nuit est celle qui distingue ceux qui sont seuls de ceux qui sont ensemble. Et pourtant tous sont seuls, comme l’homme l’a compris plus tôt dans le jardin ; et tous ceux qui sont isolés dans leur solitude ne sont réellement seuls que parce qu’ils n’actualisent pas véritablement la présence d’autres êtres semblables à eux dans le monde.
 
(Seconde Voix)
 
Bienvenue aux solitaires. Amis, nos semblables, vous n’êtes pas des étrangers pour nous Nous sommes plus proches les uns des autres que nous n’en sommes conscients. Rappelons les uns aux autres dans la nuit, même si nous ignorons chacun le nom de l’autre.

David Gascoyne, “Night Thoughts”, Selected Poems, Enitharmon, 1994 (pp.207-227)


Reproduction : Jean Jouvenet (Rouen 1644 - Paris 1717). Présentation de Jésus au Temple. Musée des Beaux Arts de Rouen (détail). Photo : Guy Braun

Abréviations
SP : Selected Poems, Enitharmon, 1994
CJS : Collected Journals 1936-1942 (Skoob Books Publishings, 1991
A : April, a novella, edited by Roger Scott, Enitharmon Press, 2000)

Notes

[1Dans un article de la Left Review de 1937 intitulé « Authors take sides on the Spanish War », Gascoyne écrit : « Il faudrait être dénué des sentiments les plus élémentaires de décence et de justice pour conserver une attitude d’indifférence envers l’inhumaine guerre de gangsters menée par le Fascisme contre le peuple espagnol et son gouvernement élu ». (SP, p.56)

[2Dans un article de New Verse 26-7 (numéro double consacré à Auden, p.24-5) Gascoyne écrit entre autres : « Il vaudrait beaucoup mieux pour la poésie, à la fois ses lecteurs et ses écrivains, que neuf sur dix de ses poètes contemporains deviennent silencieux. WH Auden est l’une des rares exceptions ».

[3Qu’il narre dans un récit intitulé « Self-Discharged » (SP, p.215-227), version française :
« Quitus » dans Exploration, éditions Dufourg, Bordeaux, 1992.

[4« Surmatérialisme dialectique » : « C’était le résultat obtenu en conjuguant la thèse marxiste avec l’anti-thèse de la philosophie chrétienne ...Cette philosophie, que j’ai très rapidement élaborée, devait servir de fondement à une révolution à la fois sociale et spirituelle. Ce dernier aspect correspondait d’assez près je crois à une tendance de la conscience réelle de l’homme souhaitée par le surréalisme, aussi bien qu’à la transmutation de l’esprit et à l’intégration ultime de la personnalité ou « âme », ce qui était, selon Jung, le but caché de la tradition alchimique, préoccupation qui devint, chez André Breton, de plus en plus obsédante vers la fin de sa vie... »
(Encrages 6, « Le Surréalisme et la jeune poésie anglaise » revue de l’Université de Vincennes, été 1989 ). » Repris par le Professeur Michel Rémy dans son essai David Gascoyne ou l’urgence de l’inexprimé, PU Nancy, 1984.

[5Je dois au professeur Roger Scott, biographe et spécialiste (entre autres) de l’œuvre de Gascoyne la découverte d’une traduction manuscrite ébauchée par le poète
“So perhaps all the people are dead, and we’re birds
Shut in steel cages by the devil who’s good,
Like the miners in their pit cages
And us in our chimneys to climb, as we should’". J’exprime également ma reconnaissance au Professeur Roger Scott qui me signale, INDEPENDAMMENT DE TOUT LIEN AVEC GASCOYNE , la présence de l’image de la Cage dans un poèmes de Stephen Spender :

“So perhaps all the people are dead, and we’re birds

Shut in steel cages by the devil who’s good,

Like the miners in their pit cages

And us in our chimneys to climb, as we should’".

From poem “A Footnote” (from Marx’s Chapter on the Working Day).

Rappelons aussi l’épigraphe (en latin et en grec) qu’Eliot place en tête du Waste Land, où la Sibylle de Cumes, suspendue dans une lampe (« in ampulla pendere »), interrogée (« cum illi pueri dicerent ») répond (en grec) qu’elle veut mourir.

[6Dont on trouvera la traduction dans Temporel 1

[7Night Thoughts fut diffusé sur the Third Programme de la BBC le 7 décembre. 1955, avec une musique spécialement composée par Humphrey Searle ; mise en scène par Douglas Cleverdon (...) Exécution musicale par le Sinfonia of London Orchestra dirigé par le Compositeur, avec James Blades (percussion).(orchestre et plusieurs voix).


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