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Daniel Defoe. Traduction et présentation de Jean Migrenne

22 septembre 2014

par Jean Migrenne

L’anglais de race pure

Traduction de

The True-Born Englishman, [1]

A Poem ;

By Mr. Daniel De Foe

Portrait de Daniel Defoe, National Maritime Museum, London

Notes du traducteur en guise d’introduction

Daniel Defoe (1660-1731), citoyen britannique d’origine néerlandaise, connu du monde entier en tant qu’auteur d’un des tout premiers romans : Les aventures de Robinson Crusoé (1719), conte à vocation philosophique qui a fait le bonheur d’un lectorat juvénile pendant des générations aux siècles derniers, est aussi un polémiste prolifique célèbre pour son analyse politique, économique et sociale réaliste, notamment des bas-fonds de Londres : Heurs et malheurs de la célèbre Moll Flanders (1722). Il menait de pair création littéraire, activité politique d’agent au service du pouvoir et soutien d’une Grande-Bretagne forte et unie à l’époque de la fin des Stuarts. Le pamphlet connu sous le titre de The True-Born Englishman, a Satire, que nous traduisons par L’Anglais de race pure, l’une de ses premières œuvres (publié en 1700, neuf réimpressions déjà en 1701), fait preuve d’une acuité de jugement qui n’a pas pris une ride, même si les allusions topiques en plombent quelque peu pour nous les tenants et les aboutissants. Defoe y défend la légitimité du roi Guillaume III d’Orange Nassau, descendant des Stuart par sa mère (Henriette Marie, fille de Charles I, sœur de Charles II), époux d’une Stuart (Marie, petite-fille de Charles II, fille de Jacques II, alors porteur de la couronne et déposé lors de la Glorieuse Révolution, 1688-89) mais originaire, comme lui-même (ou plutôt ses aïeux jadis), des Pays-Bas.

Il pourfend ceux qui se prétendent plus Anglais de race et de caractère que d’autres et qui se vantent de remonter aux familles installées par Guillaume le Conquérant, pas seulement normandes mais françaises, bretonnes ou picardes, et donc importées.

À ce propos il est bon de rappeler qu’après la conquête romaine et à l’exception du légendaire Roi breton Arthur, l’Angleterre fut toujours régie par des étrangers : la dynastie saxonne, entrelardée de Danois, s’est éteinte avec Édouard le Confesseur en 1066. Il était lui-même fils d’Emma, fille du Duc de Normandie, et Defoe compte les Saxons au nombre des envahisseurs. Aux rois normands directement issus de Guillaume, succédèrent les Angevins, lorsqu’Henri II Plantagenet accéda au trône en 1154. La dynastie, finalement divisée en maisons d’York et de Lancaster, fut évincée à la mort de Richard III et remplacée par les Tudor, des Gallois, en 1485, à l’avènement d’Henry VII. La maison Tudor cessa de régner en 1603 à la mort d’Elizabeth I. Elle fut remplacée par les cousins Stuart, descendus d’Écosse, qui régnèrent jusqu’en 1688, lorsque Jacques II fut détrôné. La transition se fit avec la maison hollandaise d’Orange Nassau qui leur est associée de très près par les femmes, voir plus haut. Les Stuart, eux-mêmes d’origine bretonne (Dol), descendaient d’un bâtard du nom normand de Fitzalan. Stuart, francisé de stewart, signifie, intendant ; maire du palais, en quelque sorte. Il est facile de voir que Defoe joue sur du velours. Mais, qui bene amat bene castigat… C’est le paradoxe du satiriste, qui fait que l’on se demande parfois où il se situe.

Nombreuses ont été les critiques relatives à la piètre qualité du style de Defoe, le pamphlétaire. Le traducteur, par commodité et aussi par souci de variété ou nécessité de métrique, a conservé, pour en jouer, les sauts de temps et les passages du singulier au pluriel qui, dans une œuvre moins longue et en d’autres circonstances, n’auraient plus lieu d’être.

Cette traduction est rimée, de propos délibéré, et le traducteur assume pleinement les critiques que ce choix ne pourra manquer de lui valoir.

Éditions consultées : Projet Gutenberg, transcription de The Novels and Miscellaneous Works of Daniel De Foe, Volume 5, London, Bohn, 1855 ; The true-born Englishman, a Poem by Mr. Daniel De Foe, fac-simile d’une édition écossaise, Edimburgh, James Reid, 1755 ; The True-Born Englishman ; A Satyr 1701 dans Selected Writings of Daniel Defoe, James T. Boulton ed. 1969, édition expurgée de plusieurs passages blessant l’Église ou l’amour propre des anglais (ivrognerie), mais contenant la séquence ad hominem éliminée par Defoe dans la neuvième édition [2].

Les notes ont été limitées au strict nécessaire pour un public non britannique ou peu familiarisé avec les héros bibliques. Defoe n’en avait proposé qu’une (ou quatre, succinctes) selon les éditions consultées. Elles sont identifiées*. Les notes ou parties de notes issues de l’édition Boulton sont identifiées**.

La rime a des raisons que la déraison parfois honore.

Un satiriste peut en cacher un autre.

***

Dans les éditions antérieures, la page titre comprend, sous la mention précitée : The True-Born Englishman, a Satire, une citation en latin dont le texte est fautif par rapport à l’original historique et dont la ponctuation varie selon les sources :

Statuimus pacem, et securitatem et concordiam judicum et justiciam inter Anglos et Normannos, Francos et Britanes, Walliæ, et Cornubiæ, Pictos et Scotos, Albaniæ, similiter inter Francos et insulanos provincias et patrias, quæ pertinent ad coronam nostram, et inter omnes nobis subjectos firmiter et inviolabiliter observare.
Charta Regis Gullielmi Conquisitoris de Pacis Publica, cap. i..

« Nous avons décrété (...) que soient établies fermement et inviolablement (...) la paix, la sécurité, la concorde, le droit /la loi et la justice entre les Anglais et les Normands, les Français et les Bretons de Galle et de Cornouailles, les Pictes et les Écossais d’Albany, de même entre les Français et les insulaires/habitants des îles, provinces et pays qui sont rattachés/appartiennent à la Couronne (...), et entre tous nos sujets. »
Charte du roi Guillaume le Conquérant au sujet de la religion et de la paix publique, chapitre 1 [3].

Conformément à la coutume, Defoe justifie sa démarche a posteriori dans les éditions ou réimpressions ultérieures, par une charge en prose qu’il intitule

Préface justificative

La rédaction de cette épitre ne réside pas dans le fait d’avoir trouvé une raison quelconque de changer d’avis à propos de ce que j’ai écrit ; mais j’estime nécessaire, pour la satisfaction de certaines personnes d’honneur, tout autant que d’esprit, d’en donner brève justification et de faire savoir au monde quelle est mon intention, ou plutôt, quelle n’est pas mon intention, lorsque mes références risquent de me faire mal comprendre.

Je m’avoue quelque peu surpris d’être accusé de trahir mon propre nid, ou d’insulter notre peuple en mettant à nu la bassesse de notre origine afin que l’on méprise les Anglais à l’étranger et sur notre sol ; ce en quoi ces accusateurs sont dans l’erreur, à mon avis, car pourquoi nos voisins ne seraient-ils pas aussi bons que nous lorsqu’il s’agit de nos origines ? Il me faut aussi ajouter que si nous avions été un peuple sans diversité d’origines, j’estime que cela nous aurait été préjudiciable car, si l’on s’en tient à cet argument, nous sommes entourés de trois peuples aussi exempts de mélanges de sang que n’importe quel autre au monde et je ne vois pas auquel en remontrer : je veux parler des Écossais, des Gallois et des Irlandais. Et s’il me fallait inverser cette satire, passer en revue tous les peuples d’Europe prouverait que les meilleurs et les plus exempts de barbarie et de brutalité sont ceux dont le sang est le plus mêlé. À ceci il y a abondance de causes, lesquelles déborderaient du cadre d’une Préface.

Je me permets de suggérer et de porter à la connaissance du monde que je ne tiens pas pour satirique le fait d’écrire que le peuple anglais dérive de tous les peuples sous la voûte des cieux, c’est-à-dire de plusieurs. Pas plus que cela ne signifie un avilissement de l’origine des Anglais, car nous ne voyons aucune raison de les en aimer moins parce qu’ils sont des reliques de Romains, Danois, Saxons et Normands, que nous ne les aurions aimés s’ils étaient Bretons de toujours, c’est-à-dire tous Gallois.

La satire vise la vanité de ceux qui parlent de leur antiquité et s’évaluent à l’aune de leur ascendance, de l’ancienneté de leur famille et de la pureté de leur race, vu qu’il est tout autant impossible d’être de race pure que de perdre au change dans la possibilité contraire.

Ceux qui se disent de race pure dévident leurs litanies familiales et, à l’instar du noble Vénitien, estiment qu’un étranger ne devrait pas partager le même côté de rue qu’eux-mêmes, peuvent à juste titre se sentir visés par cette satire. Ce qu’ils concluent de leur haute lignée, je ne le sais, pas plus qu’il ne m’est facile de distinguer de quel bénéfice ou préjudice ils sont redevables à leurs ancêtres : notre peuple anglais les estime peut-être pour leur esprit, leur fortune et leur courage et je suis certain que rares sont les peuples qui les leur contesteraient, sauf que, pour ce qui est de l’ancienneté de la lignée et des vieilles familles anglaises pure souche, il m’est avis qu’ils feraient mieux de parler d’autre chose. Est pur Anglais celui qui mérite sa réputation et je ne le vilipende en rien, que je sache, si je reconnais ne pas le suivre lorsqu’il se prétend pur de race.

De là je conclus qu’un Anglais, et surtout lui, ne devrait pas mépriser les étrangers en tant que tels, et j’estime être dans le vrai puisque ce qu’ils sont aujourd’hui, nous l’étions hier et qu’eux, demain, seront comme nous aujourd’hui. Peu me chaut que les étrangers manquent à leur devoir dans telle ou telle de leurs activités ou position dans la société : les lois s’appliqueront à les punir autant que les nationaux sans leur concéder la moindre indulgence.

Mais lorsque je vois que courent les rues libelles et invectives à l’encontre des Hollandais, pour la simple raison qu’ils sont étrangers ; lorsque je vois d’insolents pédants et autres rimailleurs de ballades accabler le roi de reproches et d’insultes au prétexte qu’il emploie des étrangers et qu’il est lui-même étranger, je m’avoue amené par ce spectacle à rappeler ses propres origines à notre peuple et, par là, lui démontrer combien cela nous couvre de ridicule, dans la mesure où, s’agissant d’Anglais ab origine, nous nommes en fait tous étrangers.

Je pourrais aller plus avant et donner la preuve qu’il n’est pas non plus politique de rendre la vie dure aux étrangers, puisqu’il est facile de montrer que les multitudes de peuples étrangers qui ont trouvé refuge sur notre sol sont les plus grands apports faits à la richesse et à la force de notre pays. L’essentiel en est l’augmentation de sa population, mais il n’aurait pas pu atteindre le degré de richesse et de gloire qui fait aujourd’hui sa fierté sans l’apport de peuples étrangers tant dans le domaine des manufactures que dans celui de l’armement. L’évidence est telle que quiconque la nierait serait indigne de se voir adresser la parole.

La Satire, par conséquent, je me dois de la vouloir juste, jusqu’à preuve du contraire, car rien n’est plus ridicule que d’entendre nos concitoyens se vanter d’un lignage qui, s’il était avéré, ne nous aurait pas laissé dans une condition bien pire que celle qui est la nôtre aujourd’hui alors que nous devrions plutôt être fiers d’être au milieu de nos voisins et de le leur faire savoir, de remonter aussi loin qu’eux tout en jouissant des avantages de notre climat et, tout comme notre langue et nos manufactures, issues d’eux, mais améliorées par nous-mêmes pour atteindre un niveau de perfection supérieur à ce à quoi ils peuvent prétendre.

Nous aurions pu tirer fierté de ceci sans vanité. Mais le refus de reconnaître nos origines en eux, les fanfaronnades relatives à l’ancienneté de nos familles, la longueur de nos lignées, la distance à laquelle nous tenons les étrangers, à l’image de ces fanatiques religieux dont l’attitude relève du plus saint que moi tu meurs, sont des attitudes si ridicules au sein d’un peuple comme le nôtre dont les racines plongent dans l’étranger qu’il m’est impossible de ne pas les attaquer comme je l’ai fait.

Étant donné que l’on me menace d’avoir à rendre publiquement des comptes pour cette liberté que j’ai prise et alors que la presse a déjà jeté en prison la personne qui publie ce pamphlet, et bien que je n’y trouve rien qui puisse déplaire au gouvernement ; si, en même temps, ceux qui impriment quotidiennement et avec une arrogance sans limite des insultes à l’adresse du roi, dictent la loi au parlement et se moquent du gouvernement, peuvent être soit punis, soit soumis à injonction, alors j’accepte de me présenter devant la justice de mon pays natal et d’en subir les foudres, encore que je ne sache pas lui avoir en quoi que ce soit fait un tort quelconque [4].

Je ne voudrais pas non plus que l’on se méprenne sur mon attitude vis-à-vis du clergé aux dépens duquel, si je me suis octroyé des libertés qui vont au delà de ce qu’admet la Satire, je ne doute pas que ces gens de qualité, hommes de lettres de surcroît, soient suffisamment objectifs pour m’autoriser à attaquer les crimes des coupables sans pour autant croire qu’est fustigée la corporation, dans son ensemble innocente. Je reconnais ne guère penser de bien de tel ou tel personnage qui a renié ses propres principes et montré les dessous de sa moralité autant que de sa loyauté ; mais je rejette l’idée que ceci s’applique à quiconque n’est pas concerné en la matière.

Je ne voudrais pas non plus que l’on donne une mauvaise interprétation de ce que je pense de l’ingratitude des Anglais vis-à-vis du roi et de ses amis, et fasse croire qu’à travers eux je vise le peuple anglais. L’opposé est si flagrant que j’espère que l’on ne me taxera pas de l’avoir fait. En conséquence, lorsque je laisse Britannia parler du roi, je la considère comme porte-parole du peule en tant que corps. Mais si je déclare que nous sommes truffés de gens qui font affront quotidien au roi et insultent ses amis ; qui impriment libelles diffamatoires et pamphlets virulents ; qui publient des reproches sous forme de railleries dirigées contre la personne du roi autant que contre son gouvernement, je ne fais que dire une vérité qui saute aux yeux et j’affirme en toute liberté que la Satire est dirigée contre eux et ne peux m’empêcher d’affirmer que j’accepterais mal d’être censuré pour cette Satire tandis que ces gens resteraient libres d’agir et tacitement approuvés. Que je ne tiens pas d’autre propos apparaît clairement dans ces quelques vers :

Ô cieux, considérez ! Tout-puissant Jupin daigne
Regarder ton monarque blessé dans son règne.
Frappe de ta vengeance ces têtes ingrates,
Ces solliciteurs qui maintenant le combattent.

Si je tombe à bras raccourcis sur nos vices, j’espère que nul, à part les vicieux ne s’en offusquera. Quant à écrire par intérêt, je le réfute. Je n’ai ni place, ni pension, ni espérance ; je n’en recherche aucune et n’en disposerai d’aucune : si la réalité des faits corrobore la vérité des crimes, la Satire est juste. Quant à la licence poétique, j’espère que l’on m’en pardonnera le crime ; j’accepte la lapidation, à condition que nul autre que l’innocent ne me jette la première pierre.

Si mes compatriotes comprenaient mon propos et s’en trouvaient de meilleure composition après avoir lu mon poème dont d’aucuns déplorent le mauvais caractère, j’en dirais que quoique loin d’être la meilleure Satire qui ait jamais été écrite, il aura le meilleur effet que jamais on attribua à la Satire.

Et pourtant je suis prêt, aussi, à implorer le pardon de certaines personnes de qualité qui, bien qu’étant anglaises, sont d’assez bon caractère pour accepter le reproche et capables de l’entendre. Ces personnes de qualité dans le vrai sens du terme, sont à même de supporter qu’on en dénonce les faux pas, sans pour autant insulter le donneur de leçon. À ces personnes je dois avouer, et ceci n’est pas de la Satire, qu’elles font exception à la règle générale ; et que je mesure mon œuvre à l’aune de leur généreuse approbation, bien davantage qu’à l’opinion que j’ai de sa valeur.

Du côté bâclé de mes vers, je me suis déjà excusé et puisque le temps que je leur ai consacré n’a guère été long et que le temps dont je disposais l’était encore moins, je me suis évertué d’un bout à l’autre à penser juste plutôt qu’à rimer de même. Et si j’ai procédé à quelques corrections dans cette édition, je prends le reste à mon compte.

Quant aux réponses, railleries, grossièretés anglaises pur jus, je m’y attends jusqu’à ce que cessent les achats et que l’on ferme boutique. Si j’avais écrit ce texte pour le profit de la presse, je me soucierais de le voir réimprimer, et si des pirates, comme on les appelle, et des plumitifs ne se souciaient que de lui rendre justice et le reprenaient pour l’imprimer sans le déformer, fidèle à l’original, je serais heureux de les voir le vendre un sou, à leur guise.

Les sous, à vrai dire, c’est pour cela qu’ils travaillent. Je suis prêt à parier qui s’il n’y a personne pour acheter, il n’y aura personne pour écrire. Et aucun poète et patriote dans le lot pour défendre sa patrie, que j’ai insultée, disent-ils, et mettre sous presse une réponse qu’ils distribueraient pour l’amour de Dieu.

***

Préface

La satire vise à réformer et l’auteur, qui doute que le changement ait totalement cessé, s’est mis à la charrue. Je m’attends à un déchaînement d’insultes de la part de la ville en furie. Et tout particulièrement de la part de ceux qui excellent dans ce sport national qu’est la raillerie. Sans vouloir passer pour un magicien, je peux me risquer à prédire que l’on va me reprocher mon style désobligeant, mes vers mal léchés et mon langage incorrect, car j’aurais effectivement pu faire mieux. Mais le livre est imprimé et même si j’y vois quelques défauts, il est trop tard pour y remédier. C’est tout ce que j’estime avoir besoin de leur faire savoir.

Il est possible que l’on me prenne pour un Hollandais : c’est un tort. Mais je suis de ceux qui aimeraient voir les Anglais mieux se comporter vis-à-vis des étrangers et aussi des gouvernants, de façon à ce que nous ne soyons pas accusés, en terre étrangère, d’appartenir à une nation mal morigénée.

Je vous assure, Messieurs, que l’on traite mieux les étrangers hors de nos frontières et nous ne pouvons que nous en prendre à nos mauvaises manières pour ce qui se passe à l’intérieur.

Il m’est avis qu’un Anglais, si fier d’être dit homme de bonne compagnie, se doit d’être poli. Nul ne peut nier que nous sommes, en bien des occasions, et tout spécialement vis-à-vis des étrangers les plus mal élevés que la terre puisse aujourd’hui porter.

Quant aux vices, qui dépassera notre intempérance, alors qu’un bon ivrogne passe pour un vrai homme ? Tous nos changements sont des plaisanteries et le resteront tant que nos magistrats et nos hobereaux ne s’amenderont pas et ne montreront pas l’exemple. Alors, et seulement alors, on pourra s’attendre à ce qu’ils châtient les autres sans avoir à rougir.

Quant à notre ingratitude, je désire que me comprenne bien une catégorie de gens qui se disent protestants et n’ont eu de cesse de faire en sorte que soient restreints libertés et exercice de la religion dans notre pays, remis aux mains du Roi Jacques [5] et de ses forces papistes : tout autant que tels qui jouissent de la paix et de la protection du gouvernement actuel et ne se privent pas d’insulter le roi, faisant affront à celui dont ils sont redevables et clamant ouvertement leur mécontentement à son égard. Ces gens, quels que soient les titres ou les noms qui les distinguent ou leur procurent rang, sont ceux que je vise et je ne nie pas, tout en reconnaissant qu’il est si naturel à un Anglais de vilipender son bienfaiteur, que j’aurais bonheur à voir cet état de choses rectifié.

Ceux qui pensent que je fais erreur en dénonçant les crimes de mes propres concitoyens envers eux-mêmes, pourront, parmi maints honnêtes exemples de la même eau, trouver la même chose chez Monsieur Cowley [6], dans son imitation de la deuxième Olympique de Pindare, dont voici la teneur :

Dans notre monde ingrat, les receveurs
Sont jalousés même par les donneurs.
Mieux vaut faire dissimulation
Que face à quelconque obligation.
Et, même encore plus inconcevable,
L’art se cultive aujourd’hui davantage
Chez nous du tort autant que de l’outrage,
De peur que l’on nous pense redevables.

***

L’introduction



Parle, Ô Satire, car nul ne sait mieux que toi
Si c’est par folie, orgueil ou manque de foi,
Que ce pays insatisfait se donne l’air
D’être moins heureux dans la paix qu’en temps de guerre ;
Pourquoi les querelles l’accablent davantage
Que les guerres d’antan n’ont causé de ravages.

Copain écarté en veut à coquin en place,
Seul est homme d’honneur qui connaît la disgrâce ;
Être bien en cour fait des hommes des faquins,
Mais à qui veut l’être il faut des crocs de requin.
Aux étrangers nous n’aurions rien à redire,
S’ils voulaient de leurs avantages se dédire ;
Le grand jeu se joue au vu de tous, et très nette
Est sa règle : ôte-toi de là que je m’y mette.
Dans ce but, nos Sénateurs font bien longue harangue
Et le prolixe Ministre affûte sa langue.
Nos Hommes d’État ont toujours mal quelque part,
Mais bonne pension les soigne sans retard.
Ils sont guéris quand ils en ont pour leur argent,
Peu importe le Roi ou le gouvernement.
De bons patriotes vilipendent la cour
Et leur malheureux pays pendent haut et court.
Mais il suffit que le roi la patte lui graisse
Pour que du zélateur la culotte se baisse.
Et lorsque la clef d’or [7] en d’autres mains échoit,
La hargne est de retour et reprend tous ses droits.

Qui va d’un peuple grugé dessiller les yeux
Et à son confort, pour autant, dire adieu ?
Des guerres d’hier les héros, les matamores,
Devenus fratricides, s’étripent encore ;
Le peuple jaloux de vaines craintes repu
À son corps défendant trouve toujours salut ;
Pour cinquante millions il s’achète la paix [8] :
Trop de prospérité, voici qu’il n’en veut mais,
Et que de son vieux monarque débarrassé,
Du nouveau venu il se sent embarrassé.
Cherche, Ô Satire, cherche ; plonge ta lancette
Contre un poison si fort, trop faible est la recette.
La pointe de vérité crèvera l’abcès :
Anglaise jusqu’à la garde, convaincs l’Anglais.

Repasse ton ire sur l’orgueil du pays,
L’assaut vicieux repousse d’un trait d’esprit,
Fais voir aux Anglais d’où eux-mêmes sont issus
Pourquoi leur prochain leur est-il si malvenu :
Remonte aux siècles passés, aux âges d’antan,
Aux peuples tombés dans l’oubli depuis longtemps ;
Reviens à l’enfance de la jeune Albion,
Et d’Anglais pure souche recherche le nom :
Britannia [9] n’y reconnaissant pas les siens,
Aura bien du mal à savoir d’où il provient,
Abasourdie qu’elle est de voir qu’ils n’ont de cesse,
Eux, de prétendre à sang, à naissance, à noblesse.
Retourne à la source de toutes nos folies
Et, dans les enfers, trouve le corps du délit :
Va, parle, Ô Satire, et relève le défi.

Notes

[1Voir dans Shakespeare, Richard II, Acte I, distique final de la scène iii. Bolingbroke (le roi Henry IV, Plantagenet, de la maison de Lancaster, banni par son cousin Richard, de la maison d’York), déclare : Where e’er I wander, boast of this I can/Though banish’d, yet a true-born Englishman. « Où que me portent mes pas, je serai toujours fier de me dire/ bien que banni, Anglais de race pure. »

[2Voir Note 9, 2° partie. Non traduite.

[3Traduction avec variantes aimablement communiquée par Francoise Lecocq, de l’Université de Caen.

[4Il fut condamné en 1704 au pilori et à la prison pour avoir écrit contre l’intolérance de l’Église anglicane.

[5Jacques II, qui régna de 1685 à 1688.

[6Abraham Cowley, 1618-1687, grand parmi les poètes de son temps, bien vite tombé dans le ridicule puis l’oubli. Auteur d’une épopée, Davideis (1656), qui a pu inspirer Defoe. Voir Britannia, notes 3 et 14.

[7Attribut du Grand Chambellan. Sunderland démissionna de sa charge en 1697.

[8Selon H.L. Morton (voir 2° partie, note 15), ce sera le coût de la Guerre de Succession d’Espagne, 1701-1713, qui conforte la puissance anglaise et scelle la décadence espagnole sur l’échiquier du monde. Defoe ne pouvait pas le savoir à ce moment. Il s’agit donc d’autre chose.

[9L’image de Britannia, clone de Pallas Athéna/Minerve, assise avec lance et bouclier, déjà présente sur le côté pile de monnaies du temps des empereurs Hadrien et Antonin le Pieux, figure, sans ses attributs et en position de vaincue, sur des bas-reliefs romains à Aphrodisias (Turquie). Du temps de Defoe, Charles II la ressuscite en la faisant figurer sur une pièce de monnaie en 1672. Toujours dominant les flots, eu égard à la situation des Îles Britanniques à l’ouest de l’Europe, face à l’océan. En frontispice d’un traité sur l’empire britannique publié un siècle auparavant, John Dee avait assimilé la Reine Elizabeth I à Britannia impératrice.


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