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D.H. Lawrence, par Marc Porée

22 avril 2011

par Marc Porée

L’Après-midi d’un Serpent
A propos de « Snake », de D.H. Lawrence

Nicolas Poussin, Homme poursuivi par un serpent. Montréal. Tous mes poèmes sont de circonstance, disait en substance Goethe. Et circonstance, dans le cas de « Snake », il y eut bel et bien. Lawrence rapporte qu’il se retrouva nez à nez avec un serpent, alors qu’il séjournait en Sicile, à Fontana Vecchia, près de Taormine, en 1919-20, par un chaud après-midi d’été. Dans le même temps, cependant, le titre du poème, où l’article brille par son absence, qu’il soit défini ou indéfini, l’arrache à toute forme de contingence, voire de temporalité. Soustrait à la référentialité, à la vision aspectuelle des choses, le nom seul en impose : pour un peu, il en deviendrait notionnel, abstrait, générique, alors que l’incarnation est l’un des traits les plus saillants du poème. De plus, il a beau être commun, il brille comme le ferait un nom propre. Rien de commun, tel du reste pourrait être, sans vouloir anticiper sur ce qui suit, l’esprit d’un poème d’éloge et de célébration, qu’on se sera plu à opposer de loin en loin à « L’Après-midi d’un Faune », de Paul Valéry, pareillement situé dans un cadre de soleil et de Sicile, mais aussi français, par son intellectualisme, que le premier est anglais.

En voisin, en hôte

« Un serpent est venu » – c’est le plus banalement du monde que commence « Snake ». Sa venue – en attendant son Second Coming christique esquissé en fin de parcours – se fait sans crier gare, transcrite par un lexique pareillement simple et quotidien, voire familier. La surprise n’en est pas moins grande, et la rencontre inédite. Elle tournera à l’épreuve, pour le héros (animal), comme pour l’hôte (humain). Lawrence nous rejouerait-il la fable de La Fontaine, « Le Loup et l’Agneau » ? A l’instar de l’agneau, en effet, le serpent est croisé alors qu’il se désaltère, « Dans le courant d’une onde pure » – plus exactement à l’abreuvoir situé à l’intérieur de la propriété du poète, et que ce dernier, jaloux comme un pou, revendique comme sien (v. 14). La question du loup « Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ? », il n’est d’ailleurs pas loin de la formuler, avec davantage de légitimité à le faire, tant l’offense semble caractérisée. Le voici en effet réduit à devoir attendre que le serpent ait fini de boire ! En ce début de poème, tous les éléments sont réunis pour que la querelle de voisinage tourne au drame, et que le serpent passe de vie à trépas « sans autre forme de procès », au motif que… la raison du plus fort est toujours la meilleure. Mais tout autre est le projet lawrencien : se souvenant d’un thème universel, rencontré dans de très nombreux mythes et contes, il relate plutôt la visite d’un dieu venu dans la maison des mortels tester leur hospitalité, et fait de cette dernière l’objet d’une interrogation majeure. Ainsi que le rappelle Alain Montandon, en ouverture au Livre de l’hospitalité, parce qu’elle pose la question de l’étranger, celle d’un être inconnu qui vient du dehors, un être de passage, non conforme aux mœurs du lieu, l’hospitalité n’est jamais bien loin de l’hostilité. Du reste, leur étymologie est commune. Tout commençant sur le seuil, l’hospitalité est forcément intrusive, « comporte volens nolens une face de violence, de rupture, de transgression, voire d’hostilité, que Derrida nommait « l’hostipitalité » (Montandon 7). Venu en voisin, le serpent n’en recèle pas moins une menace, est porteur, au même titre que tout hôte, même si dans son cas l’imputation est aggravée pour des raisons évidentes, du soupçon de parasitisme. En empiétant sur le domaine de l’autre – problème à la fois de proxémique et de propriété, selon Montandon—, le serpent pose une première question, celle du propre, suivie d’une seconde, celle du visage de l’autre : en quoi est-il, ou non, « tolérable » (Montandon 12) ? Preuve que l’hospitalité, « ça peut faire mal » (Montandon 11). En outre, le serpent de Lawrence partage avec les dieux, et les inconnus, leur capacité de menace et de don, de don et de menace — n’est-ce pas en cela que l’hospitalité est dite sacrée, fondatrice et surnaturelle, suscitant crainte et tremblement ?
S’imposant comme son commensal, le serpent est doublement l’hôte de Lawrence, devenu son obligé, son homme lige, à son corps défendant (et assoiffé). D’où le dilemme, banalement cornélien : faut-il chasser l’intrus, et se mettre ainsi à la faute, si d’aventure il s’avère d’origine divine, ou convier l’invité sans gêne à prolonger sa halte réparatrice, sachant que sa morsure est mortelle ? Le geste de donner à boire et à manger caractérise, depuis l’antiquité la plus lointaine, le propre de l’hôte. Mais quid de l’hôte malgré lui, et que faire d’un convive que tout désigne comme hostile ? L’honneur complique singulièrement la donne : Was it humility, to feel so honored. / I feel so honored (« Etait-ce humilité de me sentir si honoré ? / —Je me sentais si honoré », v. 33-4).

How glad I was he had come like a guest in quiet, to drink at my water trough
And depart peaceful, pacified, and thankless
Into the burning bowels of this earth ?

Que j’étais heureux qu’il fût venu comme un hôte tranquille pour boire à mon auge
Et s’en aller paisible, apaisé, ingrat,
Dans les entrailles brûlantes de cette terre ? (v. 28-30)

D’autant plus qu’en personnalisant le serpent, le poète l’humanise ; il mentionne ses lèvres, son gosier, ses gencives, sa bouche (« droite »), ses épaules, sa tête, sa langue, comme s’il s’agissait des membres ou des attributs d’un homme. Devant tant d’anthropomorphisme, le doute ne semble plus permis, il faut lui réserver le meilleur accueil, et le droit du premier occupant s’efface devant le respect dû à tout hôte de passage sur cette terre. Impression confirmée par le rappel d’un autre déni d’hospitalité, aux conséquences désastreuses : le vieux marin de Coleridge, coupable d’avoir tué l’albatros qui suivait son navire, et avait partagé les reliefs des repas de l’équipage. A deux reprises, au moins, le souvenir du poème romantique, où s’inscrivit le meurtre de l’oiseau, premier acte gratuit de la littérature, fait retour. Tout à l’heure, à défaut de pouvoir compter sur une providentielle arbalète (cross-bow en anglais), l’homme jettera un bâton à la face du serpent — mais sans l’atteindre. Différence essentielle : alors que le meurtre alimentait, chez le vieux marin, un remords inexpiable, à l’origine d’une errance sans fin, l’acte manqué permet de ne pas injurier l’avenir et sert la volonté d’expier l’inhospitalité du moment présent. Implicitement, le poème de Lawrence plaide pour ce que Derrida, grand philosophe de l’hospitalité, nommait la cohabitation entre l’homme et les bêtes, leur vivre ensemble : « si peu qu’ils aient en commun, ils habitent, en effet, ils cohabitent, ils vivent et vivent en vivant ensemble » (Derrida, Séminaire Vol. II, 363).

En rêve

A l’image du Faune, dans le poème que lui consacre Valéry, le serpent de Lawrence rêve, et triplement, par-dessus le marché. Une première fois, il lève la tête, « rêveusement, comme qui a bu ». Une deuxième fois, au moment de se retirer, il s’étire lentement, très lentement, « comme en un triple rêve » (as if thrice adream, v. 47, formulation, soit dit en passant, d’une spectaculaire compacité). Mais le serpent « d’or » (comme le rameau du même métal, on y reviendra) n’est-il pas également, et surtout, rêvé ? Se pourrait-il que le serpent caresse des rêves érotiques, ou rêve-t-il d’autres proies, plus terre-à-terre et à l’apparence moins volatile que les nymphes en fleurs poursuivies par le faune ? Médite-t-il, serpent d’archétype, serpent immémorial, quelque nouvelle tentation ? A moins que l’ivresse ne soit la cause de sa stupeur, d’apparence plus hébétée que songeuse – ce qui ferait de lui un cousin éloigné de Dionysos. Mais, à l’abreuvoir où les « bestiaux » ont coutume de venir boire, ne coule pourtant que de l’eau, qu’on imagine claire et pure. Quant au second rêveur, aurait-il eu la berlue ? Mal réveillé de sa sieste, abruti – abêti ? – par la chaleur, le maître de céans aurait-il imaginé la scène ? Le venimeux intrus, issu tout droit des « entrailles brûlantes de la terre », existe-t-il seulement, ou n’est-il qu’un mirage, une chimère, remontés des profondeurs du cerveau enfiévré du romancier-poète ? La conjonction des deux musings, pour le dire en anglais, l’emboîtement des rêves, leur possible correspondance, d’homme à serpent et vice versa, captivent autant qu’ils intriguent. Réfléchissons… comme le dirait encore le Faune.

Ainsi donc, les animaux rêvent. Mais à quoi donc ? Quelle intériorité est la leur ? Nulle réponse ne vient, jamais, pas même dans le poème, qui se contente, mais c’est déjà beaucoup, d’exprimer l’intense somnambulisme, si on peut risquer cet oxymore, dont le reptile semble habité. Lawrence serait-il partisan de prêter aux animaux une sorte d’« ennui », semblant ainsi anticiper sur la pensée de Martin Heidegger, pour qui l’animal est weltarm, pauvre en monde ? Ce dernier n’hésitait pas, on le sait, à parler de « stupeur animale » :

Ce n’est que dans la mesure où, de par son essence, l’animal est étourdi qu’il peut se comporter (…) La stupeur (Benommenheit) est la condition de possibilité par laquelle l’animal, de par son essence, se comporte dans un milieu ambiant, mais jamais dans un monde. (Les concepts fondamentaux de la métaphysique. Monde-Finitude-Solitude, cité par Agamben, p. 84).

Il serait plus juste, pour les animaux, ainsi que vis-à-vis de Lawrence, d’imaginer que les poètes rêvent plutôt d’une analogie secrète entre les animaux et les morts, entre les endormis que sont les animaux et les à demi vivants que sont pour nous les morts. Michelet y croyait profondément, dans un texte où, évoquant sa vocation d’historien, en conversation constante avec les morts et les peuples disparus, il en venait à honorer les bêtes, et leur mystère :

L’animal, sombre mystère ! … monde immense de rêves et de douleurs muettes ! (…) Regardez sans prévention leur air doux et rêveur, et l’attrait que les plus avancés d’entre eux éprouvent visiblement pour l’homme ; (…) Mais parce qu’il est comme endormi il a, en récompense, accès vers une sphère de rêves dont nous n’avons pas l’idée. Nous voyons la face lumineuse du monde, lui, la face obscure ; et qui sait si celle-ci n’est pas la plus vaste des deux ? (Préface à Histoire de France, cité par Elisabeth de Fontenay, p. 20).

Le « sombre mystère » du serpent earth-brown, earth-golden (« brun terreux, or terreux », v. 20) de Lawrence ne s’éclairerait-il pas à la lumière de cette face d’ombre et de noirceur vers laquelle il s’en retourne (And climb the broken bank of my wall-face « Et à regrimper la face inégale de ma muraille », v. 49) ?

Serpent et effroi

Nicolas Poussin, Homme poursuivi par un serpent (détail). Montréal.
On ne le sait que trop, le serpent a mauvaise réputation. Le poème de Lawrence en procède, tout en travaillant à la mettre à mal. La peur, voire l’épouvante, comptent parmi les sentiments les plus couramment suscités par le reptile. Au moins deux tableaux de Nicolas Poussin mettent en scène de sublime façon cette panique irraisonnée : Paysage avec homme en train d’être étouffé par un serpent (1648) et Paysage avec homme poursuivi par un serpent (1638-1640) dont le titre aurait pu servir de légende au poème de Lawrence (reproduit ci-dessus). Mais jusqu’à un certain point seulement. Car s’il est vrai que la peur s’avère la plus forte, mettant un terme à la trêve hospitalière, et que, rattrapé par les voix de son éducation judéo-chrétienne, le poète lance un méchant bâton vers celui qu’il ne peut s’empêcher de prendre pour l’agent du Malin, la couardise à laquelle il s’abandonne ne saurait se réduire au seul poids des stéréotypes véhiculés par la Doxa. De plus, alors que le judéo-christianisme, ainsi que l’écrit Le Bras-Chopard, « porte un coup mortel au reptile » (191) — après la Chute, Dieu maudit le serpent, le condamne à ramper et à manger de la terre. Désormais, il représente « le mouvement sensuel », la luxure et la lubricité (192) —, le coup porté par le poète manque piteusement sa cible, alors que la fascination, elle, demeure. Et c’est bien elle qu’il convient d’explorer chez Lawrence, à la lumière du travail de Pascal Quignard, dans Le sexe et l’effroi, brillante étude sur l’art érotique des Romains, au tout début de l’ère chrétienne. Il est vrai que, chez Lawrence aussi, nous sommes en Italie. Le paysage sicilien, avec le volcan fumant à l’arrière plan, et les puissances chtoniennes qu’il abrite, s’érotise explicitement. Le trou noir dans la terre vers lequel s’achemine le serpent devient l’une de ces « images honteuses » (Gagnebin et Milly), associées aux parties du même nom, et la scène se fait « primitive » ou « d’origine » :

And as he put his head into that dreadful hole,
And as he slowly drew up, snake-easing his shoulders, and entered further,
A sort of horror, a sort of protest against his withdrawing into that horrid black hole,
Deliberately going into the blackness, and slowly drawing himself after,
Overcame me now his back was turned.

Comme il mettait la tête dans ce trou effrayant,
Et que lentement il se haussait, serpentant souplement de l’épaule, et entrait plus avant,
Une sorte d’horreur, de protestation contre sa retraite dans l’horrible trou noir,
Cette entrée décidée dans le noir, ce lent étirement à la suite,
Me saisit une fois que son dos fut tourné. (v. 50-54)

S’il est vrai, ainsi que le pense Pascal Quignard, que nous transportons avec nous « le trouble de notre conception », alors la disparition du fascinus dans la vulva de la terre (« la fente aux lèvres de terre de la paroi », v. 61) est source d’un « effroi » inhérent au sexe et à la sexualité. La longueur du serpent en fait un fascinus, le mot romain pour désigner le phallos grec, exemplaire ; à ce titre, il rappelle la « Nuit sexuelle » dont nous sommes issus. « Il n’est point d’image qui nous choque qu’elle ne nous rappelle les gestes qui nous firent » (Quignard 7). Nous sommes venus d’une scène où nous n’étions pas, poursuit-il, et sa vue arrête le regard, au point qu’il est impossible de s’en détacher : I stared with fascination (« je regardais, fasciné », v. 62). De plus, ce dos tourné annonce la mise à bas du serpent, qui est aussi mise à nu, frappé d’infamie par le bâton grossier qui le fait détaler, lui faisant perdre toute sa dignité (« une hâte peu digne », v. 59). Après l’obscénité d’un postérieur se convulsant à découvert pour rentrer dans l’anus de la terre, il est heureux que le poème réserve une deuxième chance aux protagonistes, animal et humain, du poème, en situation d’avoir éprouvé ce que l’effroi comporte de plus terrible, à savoir qu’il accouple, toujours selon Quignard, « la sensation d’être débordé à celle d’être dominé » (Quignard 286).

En majesté

Il était inévitable que Derrida croisât D. H. Lawrence sur sa route. Le philosophe consacre la neuvième séance de son premier séminaire sur La bête et le souverain à « Snake », au cours de laquelle il revient sur le tournant du poème, quand le serpent, la bête, « devient le souverain après avoir été, sinon assassiné, du moins la cible d’un attentat, d’un acte de haine de la part de l’homme. La bête devient le souverain, le roi. Sans couronne mais en attendant la couronne » (Derrida 313) :

For he seemed to me again like a king,
Like a king in exile, uncrowned in the underworld,
Now due to be crowned again.

Car il me paraissait à nouveau comme un roi,
Comme un roi en exil, privé de sa couronne au séjour d’en bas
Près maintenant de la retrouver.

L’analyse derridienne du poème se poursuit par un double questionnement : d’une part, la question de savoir si, et en quoi, nous nous devons, éthiquement, à l’animal, et d’autre part, la question du transfert de la souveraineté : « autrement dit, est-ce que la déconstruction de la souveraineté doit simplement se limiter à déconstruire la souveraineté en tant que la mienne, mais pour la transférer à l’autre, ou est-ce que c’est l’idée de souveraineté en général qui doit être contestée ? » (Derrida 324). Peu concerné par la deuxième partie de cette deuxième question, Lawrence comprend, en revanche, combien les figures de la bête et du souverain se répondent en miroir, l’une et l’autre, d’une façon certes différente mais finalement commune, se tenant hors-la-loi ; de même, il réfléchit à la logique perverse qui les rend indissociables l’une de l’autre. Qui ne voit, en effet, que détrôner l’animal, en le dénudant, c’est accepter que l’humain tombe de son piédestal et déchante — débande — à son tour ?
En poète, Lawrence éprouve l’impérieux besoin d’engager la conversation avec le serpent, de prendre langue avec lui, signe sinon d’une égalité, du moins d’une évidente parenté — peut-être, en effet, suffirait-il de lui parler, longuement puisque long est le serpent : Was it perversity that I longed to talk to him ? (Etait-ce perversité d’avoir envie de lui parler ? », v. 33). En poète, toujours, il rapproche le moment-charnière de son propre poème d’un des tournants majeurs du Dit du Vieux Marin, quand, redevenu sensible à la beauté des grouillants serpents de mer, jadis repoussants et repoussés comme tels (RAM II, 43-4), le vieil homme coupable de Coleridge est à nouveau à même de s’émerveiller :

Within the shadow of the ship
I watched their rich attire :
Blue, glossy green, and velvet black,
They coiled and swam ; and very track
Was a flash of golden fire.

O happy living things ! no tongue
Their beauty might declare :
A spring of love gushed from my heart,
And I blessed them unaware :


Dans l’ombre même du navire,
J’admirais leurs riches parures :
Bleus, et d’un vert lustré, et d’un noir de velours,
Se lovant, ils nageaient ; chacun de leurs sillages
Sur les flots traçait comme un éclair de feu d’or.

O joie en ces êtres vivants ! Aucune langue
Ne saurait dignement célébrer leur beauté :
De mon cœur, à leur vue, une source d’amour
Jaillit ; sans m’en rendre compte, je les bénis. (IV, 54-62)

Dans les deux poèmes, s’opère une même relégitimation symbolique, un nouveau sacre. Réintégré dans ses droits et ses prérogatives, à la faveur d’une semblable conversion du regard, d’une identique révélation, d’ordre mystique ou religieux, le serpent, de mer ou de terre, trône à nouveau en majesté. Une même source d’amour, prenant avantageusement la place, qui de la mer putride, qui de l’abreuvoir trop jalousement gardé, est l’une des causes de la restauration. Preuve, s’il en était que « La bête et le souverain se rapportent l’un à l’autre, ils ont besoin l’un de l’autre, voire besoin de s’exclure, de s’ignorer, de se soumettre, de s’inclure, de se mettre à mort, de se manger, de se chasser, de se suivre et poursuivre » (Derrida, Séminaire Vol. II, 362).

Enantiomorphe

Après la mise en déroute du serpent, dans le sillage de l’occasion manquée et qui se rattrape difficilement, l’homme est renvoyé à son remords, mais aussi et surtout à son chagrin, ainsi que le dirait Elias Canneti : « Son chagrin : ne pas s’être ouvert depuis toujours à toute manifestation de la vie, même la plus infime. Son chagrin : des dizaines d’années d’orgueil ». [1] En un rappel des intentions trop ouvertement moralisantes de Coleridge, dans son poème, Lawrence pratique alors à visage découvert ce qu’il reproche violemment à la religion judéo-chrétienne, à savoir sa propension à l’auto-flagellation et à la stigmatisation à outrance. Le traître, le fourbe, le vicieux, dans l’affaire, c’est l’homme, et non point le serpent. La langue du serpent a beau être fourchue, l’adepte des coups bas ou tordus, c’est le poète. Et cela mérite pénitence :

and I have something to expiate :
A pettiness.

Et j’ai quelque chose à expier :
Une petitesse.

De la grandeur de la traduction littérale. Outre qu’elle colle parfaitement au signifiant anglais, la traduction par Jean-Jacques Mayoux de « A pettiness » par « Une petitesse », pris dans son sens de bassesse, mais aussi de mesquinerie, présente l’avantage, à l’égal du reste de l’original (mais nous préférerions parler de terme « source », en songeant à la rencontre initiale près du point d’eau, et avant que le serpent ne se transforme en « cible » involontaire), de préserver le suffixe final « esse »– autant dire la marque, phonique autant que visuelle, du sifflant, et très persiflant, serpent / snake. Mixte de symétrie et d’asymétrie, le s minuscule de fin – mais ils sont deux – tourne sur lui-même, renvoyant à un S majuscule, à l’autre bout du texte. Le poème se boucle, donc, mais pour aussitôt reprendre à son début, moyennant une (lente) rotation sur lui-même, laquelle est aussi torsion, du mineur au majeur. Enantiomorphe, le s de la petitesse se retourne et devient S de majesté : Snake, Sire, grand titre (de gloire), en prélude au premier vers « A snake… ». Vassalisé, le sujet s’efface devant son suzerain, se promettant, mais un peu tard, de mieux honorer à l’avenir ses maîtres.

Serpent à plume(s)

William Blake, Satan Watching the Caresses of Adam and Eve (détail).

Chagrin d’avoir manqué son rendez-vous avec les puissances du vivant, ce serpent, Lawrence le veut quand même « perpétuer ». Rarement poème ne s’est autant fait serpent, n’est à ce point devenu reptile, n’a célébré avec un tel éclat les noces – les retrouvailles – entre langue du poète et langue du dieu « fourchu ». Faisant corps avec lui, à coups de comparaisons (like a forked night on the air, « comme une nuit fourchue », v. 43), d’onduleux et enroulants enjambements, d’envoûtantes répétitions (parmi lesquelles figurent en bonne place les anaphores) et de non moins ensorcelantes allitérations, le poème accomplit sa mue et fait peau neuve, le tout sans heurt, à mesure que s’allongent et coulissent les vers lawrenciens, libres car dégagés de l’obligation de ramper en mesure. A mesure qu’il serpente, le lexique se « reptilise » : sous la plume du poète, naissent d’audacieux néologismes, consommant le devenir serpent de la langue, le portant à son comble quand le serpent est dit snake-easing his shoulders, « serpentant souplement de l’épaule ». Souveraine aisance du syntagme, qui se fait une place au soleil, sans aucun effort apparent, se la coulant douce, même, dès lors que le poète, joignant le geste à la parole, l’épaule et l’envie tout à la fois. Mais aussi majestueuse progression du corps écrit du serpent ; animal à sang froid, il se meut, sans s’émouvoir, selon son rythme, en lisière de l’hypnose, ce qui a fait dire qu’avec « Snake », Lawrence avait signé « l’un des rares poèmes anglais en vers libre dans lesquels la perception est incarnée dans des rythmes qui sont partie prenante du sens du poème » (Préface à l’Edition complète de ses poèmes). De fait, le poème suit à la trace, plus qu’à la lettre, les allures successives et changeantes du serpent, faites de longueur et de langueur mêlées. Le mot allure, en français, désigne la vitesse de déplacement (d’abord d’une infinie lenteur, avant la torsion de l’éclair), la manière d’aller (comme de s’en aller) et de se tenir (il y aurait des leçons de maintien à prendre du serpent lawrencien) ; en anglais, allure signifie l’attrait, l’attirance, la séduction un brin canaille, dans laquelle pourrait entrer un homoérotisme difficilement avouable : « But must I confess how I liked him ? « (Mais faut-il avouer qu’il me plaisait ? », v. 27).

Les amis des bêtes, nous rappelle Elisabeth de Fontenay, sont de deux ordres, « ceux qui font parler les bêtes, et ceux qui en parlent » (27). D’un côté, la mimesis, l’allégorie, la prosopopée – l’Aristophane des Grenouilles, la Colette du Dialogue des bêtes, le La Fontaine des Fables, pour aller vite. De l’autre, la diegesis, la narration, la description – le Buffon de l’Histoire des animaux, le Flaubert de La Légende de Saint Julien l’Hospitalier, le Lawrence des Birds, Beasts and Flowers. En définitive, parler des bêtes, ce n’est « pas tant les faire venir à nous que d’aller à elles, de pénétrer dans leurs mondes » (29). Mais seuls les vrais initiés, précise Elisabeth de Fontenay, sont en mesure de lever le secret du « mutisme des voix animales » (20). Pour ce faire, il faut se munir du rameau d’or, ce branchage miraculeux, tel que rapporté par Virgile au livre VI de son Enéide. Il permettait d’ouvrir, sans qu’elle résiste, une porte de l’Enfer, et de briser le silence des morts, tel Orphée. Ce que comprend alors Lawrence, c’est que le serpent était un lointain avatar du rameau d’or mythique, et que le branchage prosaïque qu’il lance dans sa direction a beau rappeler le geste de Tirésias séparant deux serpents en train de s’accoupler, il ne dissipe pas le moins du monde sa propre cécité figurée. Dessillé, c’est au Mexique qu’il prend conscience de la nécessité qu’il y a à passer par la médiation et le culte du dieu Quetzalcoatl, pour renouer avec la transcendance perdue : avant-dernier roman de D.H. Lawrence, Le serpent à plumes, (1926) en sera la sauvage et flamboyante illustration.
En attendant, tenant lieu de sortilège, mais aussi de talisman, à défaut de « Sésame, Ouvre-toi », le S du signifiant Serpent/Snake s’insinue, signant sa peu résistible séduction, avant d’esquisser avec le nom même du poète un vague écho diffus, un semblant de parenté, celle-ci ne dût-elle procéder que d’un phonème résiduel (Lawrence). Dira-t-on, dernier hommage du vice à la vertu, qu’il s’immisce ? Loué en tout cas soit son seigneur serpent !

Ouvrages cités

Agamben, Giorgio. L’Ouvert De l’homme et de l’animal. Traduit de l’italien par Joël Gayraud. Paris : Rivages poche, 2006.
Coleridge, S.T. Poèmes, traduits par Henri Parisot, introduction par Christian La Cassagnère. Paris : Aubier-Flammarion, 1975.
De Fontenay, Elisabeth, M.-C. Pasquier. Traduire le parler des bêtes. Paris : Carnets L’Herne, 2008.

— Le silence des bêtes La philosophie à l’épreuve de l’animalité. Paris : Fayard, 1998.
Derrida, Jacques. Séminaire La bête et le souverain, Vol. I (2001-2002), M. Lisse, M.-L. Mallet et G. Michaud (éds). Paris : Galilée, 2008.

— Séminaire La bête et le souverain, Vol II (2002-2003), M. Lisse, M.-L. Mallet et G. Michaud (éds). Paris : Galilée, 2010.
Gagnebin, Muriel et Julien Milly (dirs.). Les images honteuses. Seyssel : Atalante Champ Vallon, 2006.
Lawrence, D. H. Complete Poems, collected and edited by Vivian De Sola Pinto and Warren Robert. London : Penguin Books, 1993.

— traduction française de “Serpent” par Jean-Jacques Mayoux, in Anthologie bilingue de la poésie anglaise, édition établie par Paul Bensimon, Bernard Brugière, François Piquet et Michel Rémy. Paris : Bibliothèque de la Pléiade, 2005.
Le Bras-Chopard, Armelle. Le zoo des philosophes De la bestialisation à l’exclusion. Paris : Plon, 2000.
Montandon, Alain (dir.). Le livre de l’hospitalité. Paris : Bayard, 2004.
Poussin, Nicolas. « Paysage avec homme poursuivi par un serpent », 1638-1640

— « Paysage avec homme en train d’être étouffé par un serpent », 1648.
Quignard, Pascal. Le sexe et l’effroi. Paris : Gallimard, 1994.

Notes

[1Tiré de Le territoire de l’homme, et cité par Elisabeth de Fontenay, en exergue à son grand livre sur Le silence des bêtes, Fayard, 1998, p. 16.


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