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D.H.Lawrence et les Etrusques

23 septembre 2015

par Anne Mounic

Une civilisation enfouie :
D.H. Lawrence et les Etrusques.

Cypresses [1]

Tuscan cypresses,
What is it ?

Folded in like a dark thought
For which the language is lost,
Tuscan cypresses,
Is there a great secret ?
Are our words no good ?

The undeliverable secret,
Dead with a dead race and a dead speech, and yet
Darkly monumental in you,
Etruscan cypresses.

Ah, how I admire your fidelity,
Dark cypresses !

Is it the secret of the long-nosed Etruscans ?
The long-nosed, sensitive-footed, subtly-smiling Etruscans,
Who made so little noise outside the cypress groves ?

Among the sinuous, flame-tall cypresses
That swayed their length of darkness all around
Etruscan-dusky, wavering men of old Etruria :
Naked except for fanciful long shoes,
Going with insidious, half-smiling quietness
And some of Africa’s imperturbable sang-froid
About a forgotten business.

What business, then ?
Nay, tongues are dead, and words are hollow as hollow seed-pods,
Having shed their sound and finished all their echoing
Etruscan syllables,
That had the telling.
Yet more I see you darkly concentrate,
Tuscan cypresses,
On one old thought :
On one old slim imperishable thought, while you remain Etruscan cypresses ;
Dusky, slim marrow-thought of slender, flickering men of Etruria,
Whom Rome called vicious.

Vicious, dark cypresses :
Vicious, you supple, brooding, softly-swaying pillars of dark flame.
Monumental to a dead, dead race
Embowered in you !

Were they then vicious, the slender, tender-footed
Long-nosed men of Etruria ?
Or was their way only evasive and different, dark, like cypress-trees in a wind ?

They are dead, with all their vices,
And all that is left
Is the shadowy monomania of some cypresses
And tombs.

The smile, the subtle Etruscan smile still lurking
Within the tombs,
Etruscan cypresses.
He laughs longest who laughs last ;
Nay, Leonardo only bungled the pure Etruscan smile.

What would I not give
To bring back the rare and orchid-like
Evil-yclept Etruscan ?
For as to the evil
We have only Roman word for it,
Which I, being a little weary of Roman virtue,
Don’t hang much weight on.

For oh, I know, in the dust where we have buried
The silenced races and all their abominations,
We have buried so much of the delicate magic of life.

There in the deeps
That churn the frankincense and ooze the myrrh,
Cypress shadowy,
Such an aroma of lost human life !

They say the fit survive,
But I invoke the spirits of the lost.
Those that have not survived, the darkly lost,
To bring their meaning back into life again,
Which they have taken away
And wrapt inviolable in soft cypress-trees,
Etruscan cypresses.

Evil, what is evil ?
There is only one evil, to deny life
As Rome denied Etruria
And mechanical America Montezuma still.

Fiesole.

Cyprès

Cyprès toscans,
Qu’est-ce ?

Repliés comme une sombre pensée
Dont on a perdu la langue,
Cyprès toscans,
Est-il un grand secret ?
Nos mots ne sont-ils pas adéquats ?

Le secret incommunicable,
Défunt avec un peuple défunt, une langue morte, et pourtant
En vous monument de nuit,
Cyprès étrusques.

Ah, comme j’admire votre fidélité,
Sombres cyprès !

Est-ce le secret des Etrusques au nez long ?
Les Etrusques au nez long, démarche sensible, sourire subtil,
Si peu bruyants devant les bosquets de cyprès ?

Parmi les cyprès sinueux, hautes flammes,
Longue nuit oscillant tout autour
Des hommes chancelants du crépuscule étrusque, antique Etrurie :
Nus mais chaussés de longs souliers fantasques,
Allant tranquilles et esquissant un sourire insidieux
Manifestant presque l’imperturbable sang-froid de l’Africain
A propos d’une affaire oubliée.

Quelle affaire, alors ?
Non, les langues sont mortes, et creux les mots comme cosses creuses,
Qui ont abandonné leur son et mis fin à leur résonance
De syllabes étrusques,
Eloquentes.
Cependant plus je vous vois, obscurs, vous concentrer,
Cyprès toscans,
Sur une antique pensée :
Sur une antique pensée effilée, impérissable, tout en demeurant
Cyprès étrusques ;
Pensée effilée, moelle crépusculaire des hommes minces, vacillants,
De l’Etrurie,
Que Rome qualifiait de vicieux.

Cyprès de nuit, de vice :
Vicieux, vous, souples piliers de flamme obscure à la douce oscillation, soucieux.
Monuments à la mémoire d’un peuple défunt
Que votre ombrage abrite.

Etaient-ils vicieux alors, les hommes minces d’Etrurie,
A la démarche tendre, au nez long ?
Ou leur manière n’était-elle que fuyante et autre, obscure comme cyprès dans le
vent ?

Ils sont morts, avec tous leurs vices,
Et il ne reste que
L’ombre monomane de quelques cyprès
Et tombes.

Le sourire, ce subtil sourire étrusque qui rôde encore
Au cœur des tombes,
Cyprès étrusques.
Rira bien qui rira le dernier ;
Non, Léonard n’a fait que rater le pur sourire étrusque.

Que ne donnerais-je
Afin de ramener la rare silhouette d’orchidée,
L’Etrusque que l’on dit mauvais ?
Car pour ce qui est du mal
Nous n’avons que ce qu’en dit Rome,
Auquel moi, un peu las de la vertu romaine,
Je donne peu de poids.

Car, oh, je sais, dans la poussière où nous avons enseveli
Les peuples du silence et toutes leurs abominations,
Nous avons enseveli une grande part de la délicate magie de la vie.

Là aux profondeurs
Qui barattent l’encens et suintent la myrrhe,
Cyprès d’ombre,
Quel arôme d’humanité perdue !

On dit que survivent les forts,
Mais j’invoque l’esprit des disparus.
Ceux qui n’ont pas survécu, les disparus de la nuit,
Afin de faire revivre leur pensée,
Qu’ils ont emportée
Et rendue inviolable sous l’écorce des doux cyprès,
Etrusques cyprès.

La mal, qu’est-ce que le mal ?
Il n’en est qu’un, celui qui renie la vie
Comme Rome renia l’Etrurie,
Comme la machinerie américaine continue de renier Montezuma.

Fiesole.

Traduction A.M.


Collines "étrusques" vues de Tarquinia. Photographie : Guy Braun Dans Etruscan Places (Sites étrusques), ouvrage publié à titre posthume en 1932, mais écrit à la suite du voyage que fit l’auteur, en avril 1927, en pays étrusque en compagnie de Earl Brewster (B. dans l’ouvrage), ami américain de Lawrence, rencontré à Capri en 1921, Lawrence développe ce qu’il exprimait dans ce poème, probablement écrit en 1921. L’ouvrage, très vivant, mêle des considérations sur les conditions d’accès aux sites (il décrit par exemple les visiteurs qu’ils sont, B. et lui, dans la nécropole de Tarquinies, sortant d’une tombe pour redescendre dans une autre, comme des « lapins dans une garenne » [2], et, à Vulci, se compare à un rat « descendant dans les trous tandis que les chauves-souris de leur vol aveugle nous passaient sur le visage » [3]), l’atmosphère des bourgades, la façon d’être des gens rencontrés et le propos lui-même, ainsi introduit dans le premier chapitre, sur Cerveteri : « Les Etrusques, comme chacun sait, étaient le peuple qui occupaient le centre de l’Italie au début de l’époque romaine et que les Romains, selon leur manière habituelle d’envisager le voisinage, anéantirent totalement de façon à édifier Rome avec un grand R. Ils n’auraient pu les anéantir tous ; ils étaient trop nombreux, mais ils annihilèrent leur existence en tant que nation et en tant que peuple. Toutefois, il semble que ce soit le résultat inévitable de l’expansion avec un grand E, seule raison d’être de gens comme les Romains. » [4] La fin du poème revient à l’esprit : « Comme Rome renia l’Etrurie, / Comme la machinerie américaine continue de renier Montezuma. » L’empereur aztèque Montezuma régna de 1502 à 1520, année où il fut tué lors de l’arrivée des conquérants espagnols, menés par Cortès. Il attachait beaucoup de prix aux rituels magiques et sacrificiels. On sait que Lawrence éprouva une certaine fascination pour des pratiques témoignant selon lui des profondeurs de l’âme humaine et destinées à renouveler l’humanité en sa puissance vitale. C’est ce qu’il expose dans une nouvelle, relativement effrayante, écrite en 1925, « The Woman Who Rode Away » (« La femme qui partit à cheval »). Le monde étrusque paraît bien plus doux, au moins sur les fresques de Tarquinies, mais cette façon de se tourner vers le passé pour y trouver un âge d’or révèle une faille dans le sujet, attitude qui contredit l’élan créateur en tant que choix de soi dans l’instant, non pas dans les limites étroites du moi conscient, mais dans son élargissement à autrui et à l’avenir. L’œuvre de Forster et celle de Lawrence diffèrent sans doute de ce point de vue-là. Le premier fonde son utopie dans « l’instant éternel » [5] où le sujet s’éprouve en laissant libre cours à la passion, réalisant ainsi son unité à jamais, comme l’avait suggéré Maurice Maeterlinck. Je relève une connexion, peut-être fortuite, entre les deux auteurs : Lawrence décrit comme une « grange immense et étonnante » [6] l’église de San Giusto, aux abords de Volterra, comme Forster parlait de grange à propos de Santa Croce, à Florence.

Il faut à Lawrence une démarche proche de la psychologie des profondeurs ; il lui faut revenir sur un refoulement, imposé par une forme de violence infligée à la psyché dans un univers moral puritain gouverné par le principe de contradiction, qui, dans son application à la morale, oppose radicalement le bien et le mal. A cette violence, il répond par celle du sacrifice afin d’anéantir la rigidité d’un monde fragmenté en ses certitudes bornées. Il lui faut anéantir la coquille afin de relever le mollusque de son apathie, de lui faire retrouver la force de son être authentique originel. En ce sens, il suit une démarche mythique, explicite dans ce chapitre sur Cerveteri, dans lequel il exalte le « symbole phallique » [7] ainsi que la matrice, en forme d’arche, [8] que l’on trouve dans les tombes. « Et peut-être, dans l’insistance sur ces deux symboles, dans le monde étrusque, nous pouvons voir la raison pour la totale destruction et annihilation de la conscience de ce peuple. Le nouveau monde voulait se débarrasser de ces symboles fatals et dominants du vieux monde, du vieux monde physique. La conscience étrusque s’enracinait plutôt allègrement dans ces figures, le phallus et l’arx. Celle-ci, en son entier, la pulsation et le rythme étrusque en son entier, doivent être anéantis. »

Arx, toutefois, en latin, n’équivaut ni à « arche », ni à « matrice », mais, déduit de arceo, « contenir, enfermer, retenir » et « tenir éloigné, détourner, écarter », désigne une citadelle, une forteresse, une place forte, un lieu élevé, une hauteur. Lawrence glisse d’un sens à l’autre de la façon suivante : « La maison de pierre, comme l’appelle le garçon, rappelle l’arche de Noé sans la partie navigable : l’arche de Noé que nous avions enfants, pleine d’animaux. Et voilà ce que c’est, l’Arche, l’arx, la matrice. » Lawrence cherche un retour à l’origine simple, élémentaire, comme il le dit plus loin dans le chapitre consacré à Tarquinies, et plus particulièrement au musée étrusque, installé dans le Palais Vittelleschi : « Dans l’ombre du monde préhistorique émergent des religions mourantes qui n’ont pas encore inventé les dieux et des déesses, mais vivent dans le mystère des puissances élémentaires de l’univers, les vitalités complexes que nous nommons faiblement Nature. Et la religion étrusque appartenait certainement à ce groupe. Les dieux et les déesses n’ont apparemment pas accusé de formes nettes et précises. » [9]

Le retour aux origines

Dans le poème, Lawrence évoque un « secret » et parle de « la délicate magie de la vie ». Dans « Sicilian Cyclamens », « Cyclamens de Sicile », il décrit la Méditerranée comme le berceau de notre monde : « Ah Mediterranean morning, when our world began ! [10] / Ah matin de Méditerranée, à l’origine de notre monde ! » Le retour aux éléments premiers, – qui évoque les philosophes présocratiques, et plus particulièrement Héraclite (début du cinquième siècle avant notre ère), qui fait du feu l’élément primordial, se transformant, comme dans un van, en les autres éléments, ou Empédocle (484-424), qui place les quatre éléments au commencement du monde, entre Haine et Amour –, s’exprime comme une utopie dans « Elemental » [11] (« Elémentaire ») :

Puisque l’homme se compose des éléments
feu, et pluie, air, et vivant terreau,
qu’aucun d’entre eux n’est digne d’amour,
mais élémentaire,
l’homme penche du côté des anges.

J’aimerais que les hommes retrouvent leur équilibre au milieu des éléments
et soient un peu plus flamboyants, aussi incapables de dire des mensonges
que l’est le feu.

Ce dépouillement à l’égard des croyances illusoires qui finissent par s’avérer mensongères a un caractère nietzschéen : « J’en ai assez des gens dignes d’amour, / à certains égards ils sont mensonge. » Le poème qui suit, « Fire » [12] (« Le feu »), plus nettement héraclitéen, fait du feu l’élément premier et authentique, et nomme aussi les « atomes », ce mot étant lié dans nos esprits à Démocrite (500/457-404/359). Ces vers nous donnent en tout cas une sorte de développement à la très belle et frappante expression « I flame into being » [13], qui jaillit dans « Wedlock » (« Mariage » : « And how I am not a all, except a flame that mounts off you, / Where I touch you, I flame into being ; – but it is me, or you ? / Et comme je ne suis rien d’autre qu’une flamme qui s’élève de toi. / Où je te touche, la flamme me fait être, mais s’agit-il de moi, ou de toi ? » :

mais notre feu, notre feu élémentaire
qui de ce fait surgit en une flambée immense comme un phallus pénétrant un
espace creux
féconde le zénith et le nadir
émettant des millions d’étincelles d’atomes nouveaux
nous brûle un peu, détruit la maison dans l’incendie.

Lawrence partage avec les philosophes présocratiques cette analogie entre l’univers et le singulier, le microcosme et le macrocosme, de sorte que ce qu’il aspire à trouver dans ce retour aux origines, c’est l’intensité véridique de l’élan créateur, qui ne peut se figer dans des figures qu’il suffirait d’imiter. Il consacre un poème au « travail de la création » [14], dans lequel il se porte en deçà des limites du logos, parole ou raison, vers une « unicité » [15] où se fondent toutes les figures divines :

Le mystère de la création est la soif de créer,
mais il s’agit d’une grande soif étrange, non intellectuelle.
Même un artiste sait que jamais son œuvre ne fut dans son esprit,
jamais il n’aurait pu la penser avant qu’elle n’advienne.
Une étrange douleur le posséda et il entra dans la lutte,
et de la lutte avec son matériau, dans l’enchantement de la soif
son œuvre eut lieu, elle vint à passer, se dressa, héla son esprit.

Dieu est une grande soif, merveilleuse, mystérieuse, magnifique,
mais il ne sait rien à l’avance.
Sa soif prend forme de chair, et voici
la création ! En elle Dieu se regarde, émerveillé, pour la première fois.
Et voici une créature, façonnée ! Quelle étrangeté !
Laissez-moi y songer ! Laissez-moi façonner une idée !

Ce n’est plus la nature qui œuvre ici, mais une subjectivité en mouvement, et le mystère tient au caractère irrépressible de cet élan, qui est une étreinte de l’altérité conduisant à un surgissement, non à un écrasement.

Pouvoir cupide et existence singulière

Tombes étrusques de Cerveteri. Photographie : Guy Bran
Lawrence oppose de la façon suivante les Etrusques et les Romains : « Même dans leurs jours florissants, les Romains ne furent pas exactement des saints, mais pensaient qu’il était de leur devoir de l’être. Ils détestaient le phallus et l’arche parce qu’ils voulaient empire et domination et, par-dessus tout, les richesses : un profit social. On ne peut danser gaiement au son de la double flûte et conquérir en même temps les nations, ou ratisser de grosses sommes d’argent. Delenda est Cartago. Pour l’homme cupide, tous ceux qui contrarient sa cupidité représentent l’incarnation du vice. » [16] Cette vision du monde évoque celle de Blake qui, comme Lawrence désignant la « machinerie américaine », oppose, dans Jerusalem [17] (1804-1820), la tyrannie des engrenages, qui se meuvent sous la contrainte, à la liberté heureuse du jardin d’Eden. Blake s’intéresse aux « menus Détails » [18] qu’il associe au « pardon mutuel » et oppose aux généralités de la raison autonome et de la science. Lawrence épingle aussi le point de vue scientifique dans Etruscan Places, notamment à travers le personnage du jeune chercheur allemand désabusé qui n’a pas une grande estime pour le monde étrusque : « C’est un scientifique et lorsqu’il ne veut pas qu’une chose ait une signification, elle est, ipso facto, insignifiante. » [19] Comparant l’art étrusque de la divination à la science moderne, il se défie des certitudes, comme le fit Chestov en songeant aux évidences de Husserl : « Quel que soit l’objet qui guide la conscience vers un état de pure attention, dans une période de perplexité, il donnera aussi en échange une réponse à cette perplexité. Mais il s’agit vraiment de divination. Dès que l’on prétend à l’infaillibilité et au pur calcul scientifique, l’ensemble se fait imposture et jonglerie. » [20] Lawrence, critiquant la raison autonome, comme le fit Blake, égratigne la logique socratique, et donc la dialectique platonicienne, affirmant que toute « grande découverte ou décision advient par un acte de divination » [21], et il mentionne Tite-Live pour montrer l’importance des aruspices et des augures dans l’édification de la république romaine. Abordant ensuite la question de la polarité des figures (léopard et cerf, lion et taureau, chat et colombe) et des éléments (feu et eau), il oppose ce que nous pourrions nommer, en termes blakiens, les Contraires (« l’activité polarisé du cosmos divin ») aux Négations (« Mais ils ne représentent pas la bonne et la mauvaise action. ») et conclut : « Le trésor des trésors est l’âme qui, dans chaque créature, dans chaque arbre, dans chaque étang, signifie ce point mystérieux et conscient d’équilibre entre les deux moitiés de la dualité, le feu et l’eau. » La perspective est héraclitéenne : « Les transformations du feu sont, en tout premier lieu, la mer ; et la moitié de la mer est terre, la moitié prestère [22] (vent tourbillonnant). La terre devient mer liquide et est mesurée avec la même mesure qu’avant de devenir terre. » [23] Cette autre affirmation d’Héraclite est célèbre : « Ce qui est contraire est utile et c’est de ce qui est en lutte que naît la plus belle harmonie ; tout se fait par discorde. » [24] Le premier fragment concerne le logos, qui serait pour Héraclite une sorte de sagesse, et non pas la raison platonicienne. Je citais plus haut Chestov, qui publia en 1923 chez Plon Les révélations de la mort, ouvrage, – intégré ensuite à Sur la balance de Job –, dont la première partie s’intitule « La lutte contre les évidences » : « Pour ravir le ciel, il faut renoncer au savoir, aux premiers principes, que nous avons sucés avec le lait maternel. Il y a plus. Ainsi que nous avons pu nous en convaincre d’après les phrases citées plus haut, il faut renoncer en général aux idées, c’est-à-dire se mettre à douter de leur puissance merveilleuse qui transforme les faits en théorie. La pensée scientifique a doté les idées de la prérogative suprême : elles décidaient et jugeaient du possible et de l’impossible ; elles déterminaient la limite entre la réalité et le rêve, entre le bien et le mal, entre ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. » [25] On perçoit la parenté de vue entre le philosophe russe et Lawrence, qui avait écrit une préface à la traduction d’un ouvrage de Chestov par Koteliansky en 1919 (All Things Are Possible, titre qui pourrait correspondre au Pouvoir des clés). Au début de « La lutte contre les évidences », le philosophe décrit Socrate comme « le plus sage d’entre les hommes, celui-là même qui créa la théorie des idées générales et considéra le premier la netteté et la clarté de nos jugements comme l’indice de leur vérité » [26].

Lawrence s’inscrit dans cette perspective : « Dans l’impureté de son cœur, Socrate jongla souvent avec la logique de façon désagréable. » [27] Chestov n’aurait toutefois pas émis de jugement de valeur, lui qui disait à Benjamin Fondane qu’il fallait respecter les penseurs que l’on critiquait. Il associe en tout cas Socrate avec le scepticisme, qui se confond pour lui avec le rationalisme : « Par la suite, quand le scepticisme envahit l’ensemble du monde civilisé, comme cela se produisit après Socrate, la religion étrusque commença à mourir, les Grecs et leur rationalisme la submergèrent et les récits grecs prirent plus ou moins la place de l’antique pensée symbolique des Etrusques. » [28] De toute façon, passant des idées générales aux « menus Détails », on s’oriente vers une pensée du singulier, ce que Lawrence perçoit dans Etruscan Places lorsqu’il expose la symbolique de la patera (patère, coupe évasée en usage dans les sacrifices, de pateo, « être ouvert, accessible, visible ») ou mundum, archaïque pour mundus, mot qui, comme le grec cosmos, qui désigne l’ordre, puis l’ordre de l’univers et enfin la parure et l’ornement (d’où le terme « cosmétique »), a un double sens : le monde, l’univers ainsi que les objets de toilette et les parures féminines. « Elle représente le protoplasme, aussi, de la cellule vivante, avec son noyau, le Dieu indivisible du commencement, qui demeure vivant et intact jusqu’à la fin, le vif éternel de toutes choses, qui pourtant se divise et se subdivise, de sorte à devenir le soleil au firmament et le lotus des eaux sous la terre, et la rose de toute existence sur terre ; [...] et toute créature vivante possède son propre principe, infaillible, de vie. » [29] On se trouve dans un univers qui rappelle celui, singulier et fécond, d’Hopkins, et qui est aussi celui, généreux, des origines, autour de l’arbre de vie, chez Chestov. Il manifeste une acceptation et un accueil simples de la vie : « On croirait déceler dans l’instinct étrusque un désir réel de préserver l’humeur naturelle de la vie. Et c’est une tâche sûrement plus valable, et même beaucoup plus difficile à long terme, que de conquérir le monde ou de sacrifier le moi ou de sauver l’âme éternelle. » [30] Cette pensée du singulier, comme Lawrence l’avait narré dans « The Thorn in the Flesh » [31] (« L’écharde dans la chair »), ne récuse pas la faiblesse inhérente à l’individu particulier, dont le pouvoir exige trop, jusqu’à l’anéantissement. Elle l’affirme au contraire et l’être gagne ses profondeurs intimes, se soustrayant aux injonctions tout extérieures de l’héroïsme, qui incite à faire fi de soi. Dans cette nouvelle, Lawrence décrit un de ces moments éternels qu’encense Forster et se tourne vers l’avenir, vers la « terre promise » [32]. « Tout cela est une question de sensibilité. La force brutale et la domination peuvent produire un effet terrible, mais en fin de compte ce qui vit vit par une délicate sensibilité. S’il n’était question que de force brutale, pas le moindre bébé humain ne survivrait pendant une quinzaine de jours. C’est l’herbe du pré, la plus frêle de toute chose, qui toujours soutient toute la vie. Sans l’herbe verte, aucun empire ne naîtrait, aucun homme ne mangerait de pain ; car le grain est herbe, et Hercule, Napoléon ou Henry Ford se verraient de la même manière refuser l’existence. » [33] Chez les Etrusques, Lawrence dit, dans le poème traduit ci-dessus, rechercher « les disparus de la nuit », non les forts, qui, selon la loi darwinienne de l’adaptation des espèces, ont survécu. L’idéologie de la lutte pour la vie ne l’enthousiasme guère : « Pourquoi devrions-nous rivaliser les uns avec les autres ? » [34], écrit-il dans « The Combative Spirit » (« L’esprit combatif »). Dans « Battle of Life » (« Bataille de la vie »), il admet qu’il se bat sans cesse, mais n’en fait pas un principe : « Cependant la lutte, le conflit, le combat ne m’intéressent guère, / Ils m’impliquent seulement. » [35]

S’étant agacé, à Cività Vecchia, de l’insistance d’un homme à lui demander son passeport, Lawrence peste contre le régime fasciste, se moquant de sa prétention à incarner la continuité de Rome, la Rome « des Césars » et à se considérer comme les « héritiers de l’Empire et de la puissance mondiale » [36]. Se promenant à Volterra, il découvre sur les murs une inscription : « Morte a Lenin ! bien que ce pauvre monsieur soit mort depuis assez longtemps pour que même un habitant de Volterra l’ait appris » [37]. S’il se moque ainsi du parti pris, il n’acquiesce pas non plus à l’affirmation péremptoire de la certitude : « Et plus amusante encore est cette légende inscrite partout : Mussolini ha sempre ragione ! Certains naissent infaillibles, certains parviennent à cet état, et d’autres se le voient imposer. » [38] Lawrence refuse toutefois de « mêler le moins du monde de politique ».

En 1927, la Grande Guerre laissait encore un vif souvenir dans les esprits, comme en témoigne cette réflexion sur le jeune archéologue allemand : « Mais même s’il était suffisamment désagréable d’appartenir à la génération de la guerre, il a dû être pire de grandir juste après celle-ci. On ne peut blâmer la jeunesse de trouver que rien ne rime à rien. La guerre a annulé pour elle presque toute signification. » [39] Par petites touches, le règne de la force et de la domination, dans les temps anciens ou dans le monde contemporain (1927), oppose sa brutale cécité aux finesses de l’existence. « Et mon jeune homme n’est pas réellement si mauvais : il préférerait même qu’on lui fasse croire en quelque chose. En lui, il existe quelque part un pathos d’ardent désir. » [40] De cette remarque, et d’autres dans cet ouvrage, on peut déduire que Lawrence recherche, à travers sa visite des sites étrusques, une forme de foi simple, affranchie de toute transcendance morale sèche et extérieure et privilégiant l’empathie du sujet au souci de l’objet, quelque forme qu’il prenne, conquête, cupidité, domination, mépris, méfiance, désengagement scientifique. « Nous avons perdu l’art de vivre et, dans la science la plus importante de toutes, la science de la vie quotidienne et du comportement, nous sommes de complets ignorants. A la place, nous avons la psychologie. » [41] A propos du typhon, dans la tombe où il est représenté, il écrit : « Mais il est exécuté selon une nouvelle conscience, externe ; l’ancienne intériorité a disparu. » [42]

Cette quête d’intériorité domine l’appréciation que Lawrence exprime à l’égard des Etrusques. Il récuse les figures aux contours trop marqués, du point de vue artistique comme du point de vue symbolique. Il cherche l’origine des origines, l’élan d’avant la forme, une divinité qui ne soit pas personnelle et ne se confonde pas avec le Verbe. Il aspire à retrouver l’intégrité de la puissance d’être, qu’il nomme, à la façon de Lucrèce, Nature. Dans le mystère de l’informe, il veut susciter l’Ouvert.

L’esprit de l’œuvre ou l’utopie de la merveille

« Quel pays de pureté, pays non souillé, revenant à la vie dans le blé en herbe d’un matin d’avril ! – et cet étrange enchevêtrement de collines ! On a l’impression de ne rien trouver ici du monde moderne – pas de maisons, pas de machines, rien qu’une sorte de beauté merveilleuse et tranquille, une ouverture qui n’a pas été violée. » [43] D.H. Lawrence emploie une fois encore le mot « wonder » (que je traduis par un adjectif, « merveilleux », dans le passage précédemment cité), un peu plus loin. Je le traduis cette fois par l’adjectif « émerveillée » : « Mais une chose essentielle que le peuple étrusque n’oublia jamais, parce qu’elle était dans leur sang comme dans celui de leurs maîtres, c’est le mystère du voyage qui consiste à quitter la vie pour gagner la mort ; le voyage funèbre, et le séjour dans l’au-delà. Leur âme émerveillée continua de jouer autour du mystère de ce voyage et de ce séjour. » [44] Dans les deux occurrences, le mot renvoie à une délicieuse impression de continuité, du monde étrusque à la campagne qui environne Tarquinies, avec ses collines moelleuses qui se succèdent en direction de Viterbe, impressionnant paysage intact, il est vrai, encore de nos jours ; et de la vie dans la mort, grâce à l’œuvre des artistes qui ont orné les tombes : « Car la vie sur terre était si bonne que l’existence souterraine ne pouvait que la continuer. » [45] La merveille résiste à la rupture, mais également à l’autonomie de l’esprit dans l’abstraction du langage : « La force brutale écrase bon nombre de plantes. Pourtant celles-ci repoussent. Les pyramides ne durent qu’un moment si on les compare à la pâquerette. Et avant que Bouddha ou Jésus ne parlent, chantait le rossignol ; longtemps après que l’on aura oublié les paroles du Bouddha ou de Jésus, le rossignol continuera de chanter, parce qu’il ne prêche ni n’enseigne, n’ordonne ni ne presse. Il se contente de chanter. Et au commencement n’était pas le Verbe, mais un chant. » [46]

C’est le début de l’Evangile de Jean (I, 1) que Lawrence récuse : « Au commencement était le Verbe et le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu. » Ce Verbe, pour Jean, n’est pas la parole performative de la Genèse, qui se confond avec la lumière, donc avec la révélation, ou extase du monde dans l’esprit, manifestation (la Création), c’est la figure de Jésus, Fils de Dieu, si précisément dessinée, délimitée qu’elle couvre le « chaos » [47] et « cache toutes choses ». La précision, et surtout l’infaillible pérennité, des productions de l’esprit en tarit la fécondité, car elle interdit l’accès à ce monde ouvert qu’est l’informe (terme de Claude Vigée [48]), ou chaos matriciel, au sens orphique, et non pas simple opposition à l’ordre (cosmos). Les Cabalistes ont dénommé « aleph », première lettre de l’alphabet hébraïque, cette capacité fécondante, et donc ouverte, de l’obscur. L’esprit qui s’autonomise dans le langage, perd son lien avec le mouvement de l’immédiat et se réifie dans l’éternité des Idées, brise la continuité féconde avec sa source, fondée sur l’acceptation du devenir : « ... la religion étrusque s’intéresse à toutes ces puissances physiques et créatrices qui édifient l’âme et la détruisent : l’âme, la personnalité, étant ce qui se produit graduellement à partir du chaos, ou monde souterrain. » [49] Lawrence décèle dans l’art des Etrusques ce primat de l’intériorité sur la forme qui nous donne l’impression, en contemplant les peintures des tombes, que nous accédons à l’immédiat de leur joie terrestre. De même que leurs « dieux et déesses n’ont pas semblé affleurer avec une netteté tranchante » [50], les silhouettes des tombes ne se détachent pas du fond en rupture, mais selon une continuité ne récusant pas l’appartenance de chacune au mouvement du tout [51] : « La subtilité de la peinture étrusque, comme de la peinture chinoise ou d’Inde, réside dans le bord merveilleusement [wonderfully, sic] suggestif des figures. Le contour n’est pas marqué. Ce n’est pas ce que nous appelons ‘dessin’. C’est le modelé fluide en lequel le corps soudain s’achève, sur l’atmosphère. On dirait que l’artiste étrusque a vu des créatures vivantes jaillir de leur propre centre pour atteindre leur surface. Et la courbe, le modelé du bord de la silhouette suggère le mouvement entier du modelé intérieur. De modelé il n’y a pas, en fait. Les silhouettes sont peintes à plat. Pourtant, elles donnent l’impression d’une pleine, presque turgide, musculature. » [52]

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Les petits chevaux de Tarquinia. Croquis d’Anne Mounic

L’art qui ne fixe pas, mais conserve l’impression du mouvement, s’accorde avec l’expérience, qui est elle-même mouvement, si elle sauvegarde l’intégrité de son intériorité : « La connaissance ésotérique sera toujours ésotérique, puisque la connaissance est une expérience, non une formule. » [53] Le mystère de la vie réside dans ce mouvement, non renié, de l’esprit. Au lieu de se figer dans l’éternité des Idées, l’esprit féconde la vérité, sans cesse renouvelée, en épousant le devenir. La vision (Blake ne disait guère le contraire) est mouvement : « Car un homme qui voit ne voit pas comme le fait un appareil-photo au moment de capter l’instantané, ni même une caméra, qui saisit une succession de ces instantanés, mais dans un curieux déluge roulant de vision, dans lequel l’image elle-même bouillonne et roule ; et il n’est que l’esprit pour choisir certains éléments qui représenteront l’image vue. Voici pourquoi l’appareil-photo satisfait si peu : il a l’œil plat, relié seulement à une chose négative dans le boîtier tandis qu’à l’intérieur de notre vivant boîtier on trouve décidément du positif. » [54] Lawrence, peintre lui-même, savait que dessiner ou peindre, c’est choisir ce qui se présente à nos yeux dans le flot de la vie. Rien d’inerte dans ce mouvement des choses, et encore moins dans notre art de le saisir. Lawrence voit dans la domination romaine sur les Etrusques le passage du « contrôle subjectif des grands pouvoirs naturels » [55] au « pouvoir objectif ». Cependant, il perçoit une continuité de cette humeur étrusque chez les Italiens d’aujourd’hui et chez des peintres comme Giotto, par exemple, et les sculpteurs primitifs, concluant à une « lutte entre l’infinie patience de la vie et l’infini triomphe de la force ».

Si la vue peut figer l’objet, le sens du toucher, lui, ne peut s’abstraire du mouvement. Il donne à l’œuvre une continuité vivante. Parlant de la tombe des vases peints, Lawrence remarque : « Ici, dans cette peinture étrusque passée, se révèle un flot tranquille de tact qui unit l’homme et la femme sur une couche, le garçon timide derrière, le chien qui lève le nez, voire les guirlandes mêmes qui sont suspendues au mur. » [56] On connaît l’importance de ce sens pour l’auteur de « The Blind Man » (« L’aveugle ») ou « You touched Me » (« Tu m’as touché »), deux nouvelles parues dans England, My England (Angleterre, mon Angleterre) en 1922. On se souvient du mouvement de la main de Maurice, l’aveugle, sur le corps de Bertie, cette coquille fermée sur un être sans axe intérieur. Dans cette perspective, du toucher à la danse, il n’y a un pas, si l’on peut dire. L’impression de présence que donnent ces œuvres tient aussi à la technique de la fresque, qui n’altère pas les couleurs : « Mais les peintures sont encore fraîches et vivantes : les ocres rouges, les noirs, les bleus et les verts bleus sont curieusement vivants et harmonieux sur les murs jaune crème. » [57] Parlant de la tombe des léopards, une des plus célèbres, Lawrence ajoute : « Les murs de cette petite tombe sont une danse de réel ravissement. Les pièces en semblent encore habitées par les Etrusques du sixième siècle avant Jésus-Christ, peuple vif, acceptant la vie, qui a dû vivre avec une réelle plénitude. » [58]

La vie et l’art se confondent dans cette saisissante impression de présence et de mouvement, « comme s’il s’agissait de la vie même des Etrusques, dansant, dans leurs vêtements colorés, de leurs membres nus, massifs mais exubérants, rouges grâce à l’air et à la lumière de la mer, dansant et jouant de la flûte parmi les petits oliviers, dehors dans le jour frais ». L’œuvre porte la vie à une intensité qu’elle peine à connaître en dehors de cette tension, de ce choix, qui consiste à l’exalter comme « une danse qui surgit de l’intérieur, à la façon d’un courant dans la mer. C’est comme si le courant de quelque vie différente et vigoureuse les traversait, différent de notre superficialité d’aujourd’hui : comme s’ils tiraient leur vitalité de profondeurs différentes, qui nous sont déniées » [59]. Parlant de danse, on songe à David dansant « de toutes ses forces » (II Samuel 6, 14) devant l’arche d’alliance et encourant le mépris de la fille de Saül. Lawrence mentionne les Psaumes, regrettant la qualité personnelle du dieu biblique, obstacle à la perception du « pur feu » [60] de « pure vitalité ».

Cette conception d’un monde enfoui de vie et de plénitude, avec sa nostalgie de paradis perdu, relève de la conception platonicienne, dualiste, de la réminiscence, fondée sur la croyance en une unité originelle oubliée, car elle s’est dégradée dans le temps et le multiple. On n’y participe que par le souvenir, cette façon de revenir sur le passé sans pouvoir cependant le ressusciter, ce qui engendre la mélancolie. Aucun sacrifice ne peut renouveler le temps. L’œuvre n’engage pas à une remontée rétrospective, mais suscite à chaque période, chez chaque spectateur, un nouvel avenir. Elle rend compte de la vie en son acuité, laissant de côté les moments ingrats, plats, dénués d’enthousiasme. Lawrence essaie de justifier le mode de vie étrusque, au regard de l’esclavage notamment. Il se forma en effet, à partir de 750 avant Jésus-Christ, une aristocratie en même temps que se développèrent les diverses villes qui délimitent le territoire étrusque. Autour des princes, ou lucumones, selon les sources latines, se regroupaient des serviteurs pauvres en semi-esclavage ainsi que des hommes libres « prêtant service » [61] à ces rois. « Les esclaves dans les tombes surgissent dans une plénitude de vie. » [62]

Si l’œuvre est utopie, elle réalise un Peut-être qui étoffe le devenir de la plénitude du désir humain. C’est cette tension vers un accomplissement toujours tourné vers son inachèvement, et donc sa patience infinie, qui anime l’œuvre et l’oriente, non pas vers un passé intact et perdu, mais vers un possible toujours renouvelable, ce que souhaite Lawrence au plus haut point : « L’idée religieuse active était que l’homme, par une vive attention et subtilité et en exerçant toute sa vigueur, pouvait attirer en lui plus de vie, davantage, plus de vitalité, jusqu’à ce qu’il brille comme le matin, s’enflamme comme un dieu. » [63] On retrouve ici le « flame into being » du poème évoqué plus haut, « Wedlock », qui se heurte à une conception chrétienne de Dieu induite par la pensée grecque, le nom de Dieu étant traduit, dans Exode 3, 14, par « Je suis celui qui est ». Henri Meschonnic traduit par : « je serai que je serai » [64] et commente : « L’inaccompli ne cesse de s’inaccomplir. » [65] Les Cabalistes ont interprété ce Nom comme Peut-être, impliquant une ouverture complète au devenir, une « acceptation de la vie » [66], qui implique une continuité. En effet, si la nostalgie suscite le désir d’une rupture afin de résorber le temps dans son processus involutif (le « ce qui aurait pu être » [67] qui tient lieu de futur à T.S. Eliot), l’utopie de l’œuvre agit comme une semence de vie, creusant le possible d’un chaos matriciel de type orphique, non pas celui que l’on oppose à l’ordre du cosmos, mais le gouffre originel, l’abîme, associé à l’obscurité du monde souterrain. Si nulle figure figée ne s’interpose, une continuité s’établit de l’informe à la forme, qui revient à l’informe pour se renouveler. Dans l’utopie de l’œuvre, le langage en surgit comme lumière sans qu’il soit besoin d’établir une opposition entre dionysiaque et apollinien. Il existe une continuité si le mouvement de l’esprit ne se fige pas dans la forme qu’il crée, mais revient sans cesse à la source. On reconnaît un trait nietzschéen dans la méfiance de Lawrence à l’égard des figures et des concepts arrêtés. Il consacre d’ailleurs un poème aux Argonautes, que Nietzsche a célébrés comme héros de l’avenir dans le Gai Savoir : « Il ne sont pas morts ! Ils ne sont pas morts ! » [68] Dans Humain, trop humain (1878, 1893), le philosophe dénonce le langage comme « prétendue science » [69] : « L’importance du langage pour le développement de la civilisation réside en ce qu’en lui l’homme a placé un monde propre à côté de l’autre, position qu’il jugeait assez solide pour soulever de là le reste du monde sur ses gonds et de se faire le maître de ce monde. » Kierkegaard éclaire cette question de façon convaincante, dans Le concept de l’angoisse (1844), expliquant que l’esprit pose la « synthèse d’âme et de corps » [70] qu’est l’homme, « mais pour la poser, il doit d’abord en agent diviseur la pénétrer » [71], faisant naître le possible, réalité pensée qui se dissocie de l’immédiat, « comme un néant qui tente tous les écervelés » [72]. L’esprit, au sein du devenir divisant l’être grâce au langage qui, détachant l’individu de l’immédiat en lui permettant de se projeter dans un temps autre, futur et passé, suscite l’angoisse, « vertige de la liberté » [73]. Seule l’acceptation du devenir comme source du mouvement de la conscience réflexive écarte l’homme du désespoir. « Dieu est une grande soif », affirme Lawrence dans « « Le travail de la création », poème cité plus haut. Le langage issu du silence, ou de l’informe, et y retournant, installe l’être dans la plénitude de l’instant, que l’œuvre, en son utopie à sans cesse rechercher et renouveler, manifeste. Il est donc question de désir plutôt que de nostalgie, d’ouverture à l’avenir plutôt que de paradis perdu. Lawrence emploie encore le mot « wonder » en parlant du travail des artistes étrusques, non initiés aux mystères, que seuls les lucumones pénétraient, et parle de « wonderforms » (« formes de la merveille ») en disant que le peuple n’avait qu’une appréhension tactile de la puissance des symboles. « Ainsi, dans les tombes, nous ne trouvons que la simple vision, non initiée, du peuple. Il n’y a rien du travail sacerdotal de l’Egypte. Les symboles sont à l’artiste simples formes de la merveille, lourdes d’émotion et bonnes pour la décoration. » [74] L’œuvre manifeste donc l’être en sa plénitude et son immédiateté, nous transmettant cet élan de vie que nous y percevons. D’ailleurs, Lawrence affirme par deux fois, dans deux poèmes portant le même titre, « Self-Sacrifice » (« Sacrifice de soi »), que celui-ci « est, après tout, une mauvaise idée, erronée » [75] ; si l’on doit sacrifier de soi quelque chose, poursuit-il, c’est ce qui fait obstacle à la vie, vanité, égoïsme et laideur : « sacrifiez cela aux dieux de lumière, en satisfaisant l’instinct destructeur ». Dans le second poème, il saisit à quel point la vie adhère à elle-même et ne se réalise que dans le singulier, « la flamme individuelle même de la vie elle-même / qui est le moi pur de l’homme » [76]. Dans cette acceptation, la faiblesse fleurit comme un riche épanouissement de joie simple. Lawrence évoque à plusieurs reprises l’émerveillement de l’enfance à propos du monde étrusque. L’œuvre se fait conscience réflexive de l’instant s’inscrivant dans la plénitude du temps, la « plénitude de la vie » [77] Visitant Tarquinies au début des années 1950, Claude Vigée parla du « Chœur du silence orant aux murs de Tarquinies » [78], vers que Jules Supervielle admira grandement. L’attrait de ces sites, de nos jours, n’a pas décru. Comme l’affirme Lawrence : « Les Etrusques ne sont ni une théorie ni une thèse. S’ils sont quelque chose, c’est d’une expérience qu’il s’agit. » [79] Et cette expérience creuse jusqu’à un point qui se trouve en deçà des systèmes intellectuels, comme Lawrence l’affirme à la fin du dernier chapitre, sur Volterra. Dans la même perspective, il ne s’agit pas non plus d’une expérience esthétique, si on appelle art ce qui a rompu avec la simplicité directe de l’expérience immédiate et du cheminement existentiel ; Lawrence emploie une comparaison culinaire : « On se lasse de la qualité esthétique, qui émousse toute chose et la fait paraître ‘réduite’. Une grande partie de la pure beauté grecque fait cet effet. On l’a fait trop cuire dans la conscience artistique. » [80] Si l’esthétique, à force de styliser et d’allégoriser des figures qui deviennent des signes, perd le contact avec l’instant lumineux de la conscience, cette révélation qui s’empare du sujet et l’anime, le retour à l’origine informe et seulement murmurante est un véritable sursaut éthique, comparable à une seconde naissance dans une continuité d’être qui fait fi de toute idéologie du sacrifice.

Notes

[1D.H. Lawrence, Birds, Beasts and Flowers (1920-1923), in Complete Poems. Edited by Vivian De Sola Pinto and Warren Roberts. London : Penguin, 1993, p. 296.

[2D.H. Lawrence, Etruscan Places (1932), in Mornings in Mexico, Etruscan Places. Harmondsworth : Penguin, 1974, p. 138.

[3Ibid., p. 193.

[4Ibid., p. 97.

[5E.M. Forster, « The Eternal Moment », in Collected Short Stories. London : Penguin, 1954, pp. 188-222.

[6D.H. Lawrence, Etruscan Places (1932), in op. cit., p. 202.

[7Ibid., p. 109.

[8Ibid., p. 110.

[9Ibid., p. 117.

[10D.H. Lawrence, Birds, Beasts and Flowers (1920-1923), in Complete Poems, op. cit., p. 311.

[11D.H. Lawrence, Pansies (1929), in ibid., p. 505.

[12Ibid., p. 505.

[13D.H. Lawrence, Look ! We Have Come Through ! (1917), in ibid., p. 245.

[14D.H. Lawrence, « The Work of Creation », Last Poems (1932), in ibid., p. 690.

[15D.H. Lawrence, Etruscan Places (1932), in op. cit., p. 203.

[16Ibid., p. 111.

[17William Blake, Jerusalem (1804-1820), in Complete Writings. Edited by Geoffrey Keynes. Oxford : O.U.P., 1989, p. 636.

[18Ibid., p. 673.

[19D.H. Lawrence, Etruscan Places (1932), in op. cit., p. 164.

[20Ibid., p. 153.

[21Ibid., p. 154.

[22Prestère ou prester : Dans l’ancienne physique, espèce de météore igné. Littré.

[23Les penseurs grecs avant Socrate : De Thalès de Milet à Prodicos. Edition de Jean Voilquin. Paris : Garnier-Flammarion, 1964, p. 76.

[24Ibid., p. 74.

[25Léon Chestov, Sur la balance de Job (1929). Traduction de Boris de Schloezer. Paris : Flammarion,

[26Ibid., p. 29.

[27D.H. Lawrence, Etruscan Places (1932), in op. cit., p. 154.

[28Ibid., p. 150.

[29Ibid., p. 127.

[30Ibid., p. 123.

[31D.H. Lawrence, « The Thorn in the Flesh », in The Prussian Officer (1914). Edited by Melvyn Bragg. London : Panther, 1985, pp. 27-48.

[32Ibid., p. 45.

[33D.H. Lawrence, Etruscan Places (1932), in op. cit., p. 126.

[34D.H. Lawrence, « The Combative Spirit », Pansies (1929), in Complete Poems, op. cit.., p. 520.

[35D.H. Lawrence, « The Battle of Life », More Pansies (1932), in ibid., p. 606.

[36D.H. Lawrence, Etruscan Places (1932), in op. cit., p. 121.

[37Ibid., p. 200.

[38Ibid. « Mussolini a toujours raison ! »

[39Ibid., pp. 160-161.

[40Ibid., p. 161.

[41Ibid., p. 158.

[42Ibid., p. 172.

[43Ibid., p. 124.

[44Ibid., p. 150.

[45Ibid., p. 134.

[46Ibid., p. 126.

[47Ibid., p. 165.

[48Claude Vigée, Rêver d’écrire le temps : De la forme à l’informe. Paris : Orizons, 2011.

[49D.H. Lawrence, Etruscan Places (1932), in op. cit., p. 165.

[50Ibid., p. 117.

[51Ce que j’ai, d’après Eugène Delacroix, appelé l’exquis dans L’inerte ou l’exquis : Pensée poétique, pensée du singulier. Paris : Champion, 2015.

[52D.H. Lawrence, Etruscan Places (1932), in op. cit., pp. 166-167.

[53Ibid., p. 149.

[54Ibid., p. 171.

[55Ibid., p. 173.

[56Ibid., p. 143.

[57Ibid., p. 135.

[58Ibid., p. 136.

[59Ibid., p. 146.

[60Ibid., p. 148.

[61Françoise-Hélène Massa-Pairault, Etrusques, Universalis, version électronique.

[62D.H. Lawrence, Etruscan Places (1932), in op. cit., p. 134.

[63Ibid., p. 148.

[64Henri Meschonnic, Les Noms : Traduction de l’Exode. Paris : Desclée de Brouwer, p. 40.

[65Ibid., p. 219.

[66D.H. Lawrence, Etruscan Places (1932), in op. cit., p. 134.

[67T.S. Eliot, Four Quartets, in Collected Poems (1909-1962). London : Faber, 1975, p. 190.

[68D.H. Lawrence, « The Argonauts », Last Poems (1932), in Complete Poems, op. cit.., p. 687.

[69Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain (1878, 1893) Edition d’Angèle Kremer-Marietti. Paris : Le Livre de Poche, 1995, p. 40.

[70Sören Kierkegaard, Le concept de l’angoisse (1844), in ), in Miettes philosophiques, Le Concept de l’angoisse, Traité du désespoir. Traduit du danois par Knud Ferlov et Jean-Jacques Gateau. Paris : Gallimard Tel, 2003, p. 209.

[71Ibid., p. 210.

[72Ibid., p. 211.

[73Ibid., p. 224.

[74D.H. Lawrence, Etruscan Places (1932), in op. cit., pp. 149-150.

[75D.H. Lawrence, « Self-Sacrifice », More Pansies (1932), in Complete Poems, op. cit.., p. 678.

[76Ibid., p. 679.

[77D.H. Lawrence, Etruscan Places (1932), in op. cit., p. 109.

[78Claude Vigée, « Sous une étoile morte », in L’homme naît grâce au cri : Poèmes choisis (1950-2012). Paris : Points Seuil, 2013, p. 62.

[79D.H. Lawrence, Etruscan Places (1932), in op. cit., p. 214.

[80Ibid., p. 206.


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