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Cyril W. Crain, traduit par Jean Migrenne

22 septembre 2013

par Jean Migrenne

Normandie, et autres poèmes

par Cyril W. Crain

***

Nous présentons ci-dessous au lecteur sept poèmes d’un ancien combattant anglais, autodidacte, toujours de ce monde, qui a participé au débarquement. Ces textes ont été, tout récemment, découverts et recueillis par le [Centre canadien Juno Beach à Courseulles.] Ils y sont, avec les traductions, édités et vendus sous forme de cartes postales.

Jean Migrenne, traducteur.


Normandie

Guy Braun, Apparition. Aquatinte.
Venez saluer la mémoire
Des héros de Normandie.
Soyez fiers de leur histoire,
Ils y ont sacrifié leur vie.

Soldats, marins, aviateurs,
Marsouins et parachutistes
Qui, dans le civil, étaient tailleurs,
Ouvriers ou machinistes.

Britanniques, Canadiens,
Gars des États-Unis,
Avaient ce jour-là rejoint
Les troupes des anciennes colonies.

Sur Juno, sur Sword , sur Utah,
Plages au nom glorieux,
Sur Gold et sur Omaha,
Sautant des barges, c’était eux.

Rude bataille en Normandie,
Beaucoup y ont laissé leur peau.
Mais la victoire a son prix :
Il faut du sang sur le drapeau.

Quand ma vie sera finie,
Quand je serai de l’autre côté,
J’irai voir mes amis de Normandie :
Leur serrer la main sera ma fierté.


Ce lieu pas comme les autres

Prends ma main et viens avec moi sur l’autre
Rivage dans ce lieu pas comme les autres,
Ce carré saint en terre consacrée,
Ce lieu d’amour, de chagrin et de pitié.
Ce n’est pas une église, tu comprendras––
C’est un autre pays, mais c’est aussi chez moi,
Ce lieu où les stèles alignées debout,
Font armée fantôme au garde-à-vous.
Reste à mes côtés, laisse faire le temps,
Bientôt tu verras un ancien combattant
Pleurer ses camarades sans linceul,
Et laisse-moi te dire, ami, qu’il n’est pas seul :
Des scènes comme ça on en voit bien d’autres
Dans ce lieu pas comme les autres ;
Quand tu redescendras l’allée du souvenir,
Pense à nous qui ne pouvons plus partir.
Voici le temps de l’adieu : ami, souviens-toi
Que si nous sommes morts, c’est pour toi.

Le dernier adieu

Arrachés à la poigne puissante du dieu océan
Et jetés à la côte en terre étrangère,
Nous étions tous des morts vivants
Dans l’assaut sous le déluge d’enfer.
Cadavres, mourants, sable et galets,
Bouillie de chair, d’os et de sang.
Bataille gagnée, coût exorbitant,
Perte de tant de camarades aimés.

Nous avons laissé passer bien des ans
Depuis le jour où nous les avons vus mourir.
Notre corps n’a plus rien de sa vigueur d’antan,
Mais nous revenons en quête de leur souvenir.
Dans le silence, en prière agenouillés,
Nous témoignons de notre deuil et nous pleurons.
L’adieu d’aujourd’hui sera-t-il le dernier ?
Le temps, notre santé nous le diront.
Ami, entends-tu sonner au clairon
Le rappel de nos camarades tombés au front ?

D’eux nous nous souviendrons !

Pourquoi ?

Mes pieds nus s’enfoncent dans l’or du sable
Sur cette belle plage en terre étrangère.
Je sens le soleil me chauffer de là-haut,
Je vois le troupeau du ciel moutonner lentement,
J’entends la mer clapoter le long de la côte,
Les enfants rire à leurs jeux une fois encore.

Mon esprit retourne à cette autre année,
À cette atroce journée de courage et de peur,
Aux sombres nuées fuyant dans le ciel,
Au lieu de silence où des prières furent dites,
À la puanteur qui accompagne la bataille,
À la canonnade, aux saccades des mitrailleuses.

Je me souviens toujours de ce jour fatidique,
Du sable taché du sang des camarades tombés.
J’entends toujours plaintes, sanglots et hurlements.
On pourrait croire qu’ils sont tous morts pour rien.
Mais lorsque quelqu’un veut savoir pourquoi,
Je revois ces enfants et je sais quoi répondre.

L’oublié

Pourquoi est-ce devant ma tombe que l’on passe ?
Après tout, j’étais un brave, moi aussi.
On passe sans me voir, on s’agenouille, on prie
Devant la tombe d’à côté ou celle d’en face.
Moi aussi, j’ai combattu pour le droit,
Et, de jour comme de nuit, je gis en cet endroit.
Y a-t-il une raison pour qu’on ne s’arrête pas ?
Si oui, s’il vous plaît, pourquoi, dites-moi !

J’ai regardé ailleurs, troublé par la situation,
Cherchant réponse à son interrogation.
Et puis j’ai posé les yeux sur la stèle : Tombé
Au champ d’honneur. Inconnu. N’oubliez
Pas, si vous passez devant, de revenir en arrière
Lui dire quelques mots et faire une prière.

Ranville

J’étais seul dans une foule, larmes
Aux yeux, tête légèrement penchée.
De loin, m’est venu un bruit comme celui
D’un champ de bataille fantôme.
J’ai tendu l’oreille, entendu l’appel :
Je l’ai vu s’affaler, tomber là,
Le corps flasque, l’œil douloureux.
Est-ce ainsi que meurt un soldat ?
Puis, dans la brume, plus loin dans la dune,
J’ai entendu un air bien connu :
Une sonnerie de clairon venue du temps jadis.
Mais, lorsque j’ai fini par relever la tête,
Ce fut pour apercevoir un champ de croix :
Celles de ceux qui se sont battus pour le droit.
J’y ai vu se dresser de vagues silhouettes,
Tête baissée, toutes en prière.
Mes yeux se sont portés sur une tombe :
Celle de l’ami que je n’avais pu sauver.

Mon pote

C’était un gars venu en 43
De l’autre côté des mers, loin là-bas.
« Salut, Rosbif ! » qu’il a braillé, tout sourire,
« Bonjour ! Comment va ? » je me suis entendu dire.
« Entre et pose ton barda dans un coin,
On va s’en jeter une, amène tes copains. »
On est devenus amis ce jour-là :
Manger, s’entraîner, être ensemble, tout ça…
Le jour où les ordres sont venus
On a compris que ça ne rigolait plus.
On a embarqué, c’est parti ;
On a prié tous ensemble, toute la nuit.
Péniches larguées à dix kilomètres de la côte,
Dégringolade par les filets, à la force des poignets,
Jusqu’en bas, du haut du bastingage.
Veille sur nous, Ô Seigneur, je n’en demande pas davantage !
La mer était forte, on a été secoués.
J’ai regardé mon pote assis à côté :
« Gaffe à toi, Rosbif, tu t’en sortiras bien,
Bonne chance, Canuck, mon vieux copain. »
Le panneau s’est baissé, on a sauté dans la mer,
La plage devant nous, c’était un vrai enfer.
Dès qu’on a eu pied, vu le mur, on a foncé.
Du coin de l’œil je l’ai vu tomber.
Et depuis je me demande toujours pourquoi
Mon pote de Toronto est mort, et pas moi.

A la mémoire de Freddy Harris, sergent des Queen’s Own Rifles
canadiens, tué au combat le 6 juin 1944. Mon pote


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