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Croire Dieu au sein de la vie immédiate : Entretien avec Michael Edwards

28 septembre 2008

par Anne Mounic

Croire Dieu au sein de la vie immédiate :
Entretien avec Michael Edwards

Pavie. Photo Guy Braun

Anne Mounic : Nous reprenons aujourd’hui notre entretien d’il y a quelques mois, entretien qui portait plus précisément sur votre traduction de vos propres poèmes dans Rivage mobile. J’aimerais aujourd’hui approfondir certaines notions abordées alors, et cette fois-ci, dans une perspective plus large – très large, à vrai dire –, sous le titre de Poésie Existence Spiritualité. Les trois termes sont, à mon avis, indissociables en fait, mais il nous faut tout d’abord les définir. Ma première question est donc simple et directe : comment définiriez-vous « existence » ? Comment définiriez-vous « spiritualité » ?

Michael Edwards : Peut-on les définir ? Je dirais simplement qu’à « l’existence » je préfère « l’exister », ce processus par lequel on se réveille peu à peu à ce qui est, à la vie de tant d’êtres et de tant de choses, aux forces qui vous travaillent. Exister, c’est se mouvoir sans cesse entre maintenant et toujours, entre le journalier et le transcendant, entre mon idée du réel et ce que le réel m’enseigne sur lui-même et sur moi. Mais je crois que c’est aussi demeurer suffisamment ouvert, à l’écoute, pour voir qu’il est dangereux de définir, qu’il ne faut pas être solennel, que ce qui reste à apprendre est autrement plus grand que ce qu’on a appris. Quant à la spiritualité, je pense savoir de quoi il s’agit, mais je crains de la connaître fort peu. On peut vivre poétiquement, comme j’ai l’impression de le faire à tous moments, mais vivre spirituellement est autre chose, et on peut n’y avoir accès, par sa propre faute, que faiblement et par intermittence. La différence est radicale entre, d’une part, croire à la réalité de l’esprit et à l’existence de valeurs spirituelles, émanant, peut-être, d’un Dieu, tenir, comme Baudelaire, que l’art est « spiritualité […], aspiration vers l’infini », et, d’autre part, aimer Dieu et son prochain (pour répéter trop facilement des mots qui, quand on les entend vraiment, foudroient).

A.M. : La poésie, selon vous, peut-elle se concevoir en dehors d’une démarche spirituelle ?

M.E. : Je suppose que non, bien que je n’aime pas limiter la poésie à ma façon de la concevoir. Il est certain que, pour moi, la poésie naît du sentiment que dans le monde de tous les jours, comme dans le moi quotidien, il y a autre chose, que le monde matériel ouvre continuellement, et surtout à des moments privilégiés (comme je l’ai dit dans les premières pages d’Un monde même et autre), sur un réel plus secret, plus authentique et en attente. Vivre en poète, c’est rester attentif à ce qu’apportent les choses vues, les événements alentour, la mémoire, l’imagination soudain avivées, les impulsions de l’inconscient, la présence de Dieu, et sentir l’inachevé du moi, le je autre qui cherche à faire surface. J’essaie dans chaque poème, même très court, d’aller au fond, de descendre au lieu où naît la poésie, et même ceux qui peuvent paraître plus anecdotiques sont en relation avec ce cœur spirituel ; j’aimerais qu’on lise tout mes écrits en rapport les uns avec les autres.

A.M. : Par ailleurs, vous êtes de confession anglicane. Vous acceptez donc comme vôtre la foi chrétienne. Ceci suscite la question suivante : comment un poète peut-il s’accommoder du dogme ? Est-ce qu’il n’y a pas antagonisme entre la recherche de l’inouï en poésie et la fixité préalable du dogme ?

M.E. : Ce serait quand même curieux si le Dieu éternel et infini représentait pour nous une limitation ! Et les dogmes, ou plutôt les doctrines, les enseignements chrétiens sont eux-mêmes immenses : ils nous dépassent entièrement, nous les comprenons à peine, et en essayant de les approfondir comme je peux dans ma vie, je trouve constamment du nouveau. Un poète chrétien qui se contenterait de répéter les articles de la foi serait ennuyeux, au même titre qu’un poète athée réitérant les articles de l’incroyance, car il n’aurait pas vu que la pensée chrétienne s’étend partout et que les « dogmes » éclairent et embellissent tout ce que nous rencontrons. Le christianisme n’est pas, du reste, une affaire de dogmes, tel qu’il paraît dans la théologie européenne, mais une histoire, un rapport continu et lentement dévoilé entre Dieu et les hommes, et, comme je l’ai écrit quelque part, il est regrettable que les Credo commencent : « Je crois en Dieu » et non pas : « Je crois Dieu. » Jésus a même dit, avec une originalité de pensée (si je puis dire) qui transcende absolument notre métaphysique : « Je suis […] la vérité », et cette incarnation du vrai nous encourage à chercher notre voie et notre vie en une Personne et non pas, en premier lieu, dans des idées et des règles. Notre inouï le plus audacieux n’est guère à la hauteur de cet illimité impensable. J’ajouterai que le défi véritable de la poésie, pour moi, est de s’aventurer résolument dans le connu, l’habituel, afin d’y trouver, plutôt que dans des mondes imaginés, le jamais vu et le jamais dit.

A.M. : D’après vos poèmes et la perspective critique que vous esquissez dans vos cours et dans vos livres, j’ai l’impression que votre pensée poétique se tourne, sans emphase, vers la vie immédiate. Est-ce que l’humilité vous paraît nécessaire au poète pour nouer des relations avec les êtres, avec les choses ?

M.E. : La vie immédiate : oui, vous avez bien compris que c’est le trésor à inventer dans l’ici et le maintenant qui m’attire, et que je suis très loin, en tant que poète et sous cette perspective-là, de Blake, ou de Byron. Mais, comme vous le savez aussi, l’ici est pour moi le seuil, la porte ouverte à la totalité des lieux, comme le maintenant vibre de l’intégralité des temps ; l’ici est littéralement infini et le maintenant, éternel. On sent déjà cette imbrication des mondes grâce à la mémoire, à la capacité de l’esprit (étrange capacité, à bien y penser) de se transporter librement dans l’espace et le temps ; l’imagination semble avoir pour rôle d’exploiter cette porosité entre l’endroit et le moment qui nous tiennent et la multiplicité de mondes réels et possibles qui nous entourent. Et la poésie surtout est là, pour explorer la stratification de la vie immédiate, pour rendre présente une sorte de transcendance immanente. D’un des livres de poèmes que je prépare en ce moment, on pourrait dire qu’il ne cesse de poser une seule question : que voit-on réellement dans les rues de Paris ? Pour se mettre en rapport ainsi, dans l’acte poétique, avec le monde ambiant, l’humilité est assurément nécessaire. On apprend en écoutant, en cherchant, avec son être, l’être des autres et des choses, alors que la tentation est de céder à la force de son imagination et de sa parole et de soumettre le réel à son propre désir. S’il faut être réceptif, il me semble, toutefois, qu’il convient aussi d’être soi, d’avoir sa propre réalité, un certain fonds d’expérience, de réflexions, qui permet de s’orienter, de voir à nouveau, différemment, d’avoir une certaine hardiesse.

A.M. : Le poème est une quête de l’origine. Comment définiriez-vous cette notion d’origine ?

M.E. : Vos questions, chère Anne, me donnent du fil à retordre ! Mais vous avez raison d’évoquer l’origine : j’en parle souvent, et je vais tenter de préciser ma pensée. Il est clair que nous ne sommes pas à l’origine, et il est instructif que ce fait nous trouble, comme si, précipités dans une situation très avancée et terriblement enchevêtrée, nous voulions remonter au commencement, à l’innocence, pour partir de nouveau. Et j’ai le sentiment, quand je suis vraiment en relation avec un être ou avec un objet, qu’il se crée un grand calme, que le monde attend, et qu’un nouveau commencement est possible, et même présent. Je vois autrement : la personne, l’arbre, le meuble – n’importe quoi, ce qui est là et qui m’appelle – paraît sous une autre lumière, et semble, tout simplement, être. Je suis, pendant ce moment de communion, à l’origine, et le poème s’approche déjà : quelques mots, des bouts de phrases, une ou plusieurs comparaisons surprenantes, un certain rythme. Car c’est dans l’acte poétique que tout se précise, que je sens nettement que je remonte à l’origine, à un commencement qui luit au loin, dans ces mots qui créent peu à peu un nouveau réel et des liens mystérieusement changeants avec ce réel qui émerge, et que je me trouve à l’origine du langage, que j’ai la joie de démêler. Si on discerne l’origine et le nouveau en écrivant le poème, sa lecture aussi peut attirer, par son imprévu, vers l’origine, vers le possible, en vous sortant, passagèrement, de la complexité des circonstances et de la conscience de soi.

A.M. : Quand vous avez écrit un poème, vous sentez-vous davantage vous-même, plus libéré de vous-même, affranchi de certaines contraintes ? En d’autres termes, à quoi ressemble ce paradis qui jaillit de la cage du poème (To Kindle the Starling) ?

Pavie. Photo Guy Braun

M.E. : Je peux vous dire que, quand j’ai fini un poème, je vais très bien, comme une poule qui vient de pondre ! Écrire un poème est pour moi, sans aucun doute, l’activité intellectuelle (disons) la plus exaltante. Je ne sais pas si je me sens plus libre, mais je me sens certainement différent et même plus intéressant. Car, si, en écrivant, je suis conscient que le poème se fait presque tout seul, que même au moment des dernières retouches, où je cherche à penser aussi rigoureusement que possible, des mots viennent d’eux-mêmes, parfois avec juste les sons, les cadences, les suppléments de sens qui se révèlent nécessaires, mais que je n’avais pas pressentis, en me relisant je me rends compte encore plus nettement que c’est un autre moi, ou un autre en moi, qui a composé le poème, qui est né pour cela, qui me surprend et que j’ai envie de connaître ! L’écriture poétique me semble, du reste, si impersonnelle – non pas dans le sens que je serais absent, ou en suspension, mais parce que tout ce que mon passé apporte au poème est pris en charge par une intelligence plus rapide et mieux organisée que la mienne – que je peux aimer ce que j’ai écrit sans fatuité et sans narcissisme. Je suis plus pleinement dans mes poèmes, tout mon esprit et tout mon corps y participent, et c’est dans mes poèmes aussi que je réponds le mieux, à une autre profondeur, à vos questions. En même temps, une certaine tristesse vient de la pensée qu’il est difficile de vivre à la hauteur de ses poèmes, comme de ses idées.
Le paradis, ou l’oiseau de paradis, que le poème attire, selon « A Poem Is », mais n’essaie pas de capturer, c’est le monde actuel vu sous le signe du paradis, le monde que le poème cherche à recréer à la lumière de la grande promesse de « nouveaux cieux » et d’une « nouvelle terre ». « A Poem Is » est une réponse à Yeats, qui savait que le poème était fini quand il entendait un clic comme celui d’une boîte qui se ferme. Yeats a évidemment raison, c’est une belle image, mais il me semble qu’à un tout autre niveau un poème doit rester ouvert, comme une cage dont on ouvre la porte. On ne piège pas le réel, qui se sauve du poème, comme de toutes nos œuvres. Le « paradis » que je distingue, après avoir écrit, c’est ce monde plus exotique, plus coloré, plus aérien, entrevu dans le monde ordinaire, et le sentiment qu’il existe en moi, sans que je le mérite, la possibilité d’y accéder.

A.M. : Comment définiriez-vous la connaissance poétique ?

M.E. : Vos questions continuent de sonder mon incompétence ! Ce sont des questions à poser à Goethe, ou à Sophocle … Mais vous n’avez pas tort : je me suis hasardé à plusieurs reprises à parler de la connaissance, et c’est là en effet un sujet essentiel pour la poétique. Je fais une distinction, d’abord, entre le savoir, par lequel on perçoit à distance et avec le seul intellect, et la connaissance, qui est transitive, et qui suppose la mise en rapport de l’être de ce que l’on vise et de la totalité de l’être que l’on est. La poésie cherche et constitue cette connaissance-là, sans pouvoir prétendre, cependant – et il faut le souligner afin de résister au culte de la poésie – à être uniquement habilitée à le faire. Je pense à l’expression : connaître une femme, qui dit si bien, grâce, je crois, à un don de la langue hébraïque, une relation qui dépasse entièrement la certitude objective et abstraite. Je repense aussi à la différence entre croire en Dieu, qui appartient au domaine du savoir, du dogme, et qui peut ne mener nulle part, et croire Dieu, qui relève de la connaissance, de la foi, et qui est salutaire. Et la poésie nous apprend aussi que notre réflexion réfléchit toujours le réel et qu’à la manière d’un miroir, elle le modifie sans le déranger, elle le transforme selon les lois du réel et de l’esprit. La poésie ne nous permet pas de savoir ce qui est ; elle nous invite à connaître ce que nous observons par ce qu’il a de meilleur, de plus beau, de plus profond – de plus terrible, de plus grotesque – et de connaître surtout son possible, de créer ce possible, par un acte d’imagination œuvrant au sein du langage qui change l’objet comme il change le sujet. Je m’aperçois, en écrivant, que le réel devient, et que je deviens aussi. Le poème que je fais est une connaissance en acte, où tant de sensations, d’émotions, d’idées, de présences, de rythmes, de sons, de mots débordant d’histoire et de mémoire se rejoignent dans une danse compliquée, mais qui trouve peu à peu son ordre, où le monde semble prendre plaisir à bouger, comme je me réjouis de ne plus m’identifier. Je suis sûr que c’est cette connaissance active et transformatrice qui pousse les poètes à écrire des poèmes, et c’est à cause d’elle que je pense que ma poésie est au cœur de tout ce que j’écris.

A.M. : Un poète peut-il éviter de dialoguer avec d’autres poètes ? Peut-on créer sans étudier ?

M.E. : Le dialogue avec d’autres poètes est une des joies de la vie en poésie, et une source continuelle d’idées poétiques, souvent, bien sûr, par réaction. J’étais très heureux de voir que des poètes que je lisais avec admiration et profit, comme Donald Davie, Charles Tomlinson et, aux États-Unis, George Oppen, appréciaient mon premier livre, To Kindle the Starling, et je n’ai cessé depuis de me situer, ou plutôt, de trouver ma voie, par rapport à Tomlinson et Geoffrey Hill, à Yves Bonnefoy et Philippe Jaccottet. Beaucoup de poètes figurent ponctuellement, du reste, dans mes poèmes en français, de Villon et Baudelaire à Laforgue, Queneau, Pierre Emmanuel, et une grande fraternité se crée entre poètes par le fait que nous nous aidons les uns les autres à écrire. J’ai aussi dialogué avec la poésie française dans sa spécificité, aux moments où j’ai voulu ouvrir la poésie anglaise, sans du tout la dénaturer, à des ressources étrangères. En même temps il faut assurément produire du nouveau, écrire ce que l’on est seul capable d’écrire ; ce n’est pas la peine de refaire ce qui a déjà été fait. J’ai voulu que chacun de mes recueils soit différent. Il ne s’agit pas de se distinguer, ni encore moins de mépriser la tradition ; il convient de sonder sa propre expérience, non pas parce que l’on est unique (ce serait triste !), mais parce qu’à chacun sont données une façon d’être et une situation particulière pour que la perspective qu’il représente sur l’expérience commune enrichisse celle-ci.

A.M. : Est-ce qu’on ne perd pas, en poésie, une profondeur intime, un accès à la nudité d’être, en passant d’une langue native à une langue apprise ?

M.E. : C’est ce que je pensais autrefois, en me disant, comme tout le monde, que la langue que l’on gazouille presque aussitôt et où l’on entre tout jeune, qui vous révèle le monde et vous ouvre à vous-même, habite en quelque sorte la réalité et participe de la conscience et du corps de celui qui la parle. En distinguant entre, d’une part, la prose, où Beckett en français et Conrad en anglais rendent impossible de mépriser a priori l’écrivain étranger, et de l’autre, la poésie, je supposais que l’écoute poétique des mots, syllabe par syllabe et cadence par cadence, dans leurs associations subtiles et souvent personnelles et dans leurs manières de remuer la mémoire et de faire apparaître les phénomènes, exigeait que l’on connaisse la langue depuis toujours, que l’on soit tombé dedans, comme Obélix, étant petit. Et il est vrai que les poèmes écrits dans une langue apprise sont souvent un peu clairets. Mais il n’existe pas suffisamment de données pour que l’on puisse vraiment décider : presque tous les poètes ont écrit, très naturellement, dans leur propre langue, et peu de poètes ont passé leur vie entre deux langues, deux cultures et deux pays. Maintenant que j’ai écrit pas mal de poèmes en français, je n’ai aucunement l’impression d’être en dehors de moi-même ni en deçà du réel. Je vis dans la langue française comme si j’y vivais depuis toujours. (Mais je vois que seul un francophone de naissance pourrait savoir si je me trompe.) Et l’exemple de François Cheng montre bien qu’un poète d’origine étrangère peut apporter quelque chose de différent, de neuf, de précieux. Je dirais aussi que la langue française, apprise mais aimée, me donne une autre profondeur intime, une autre façon d’être moi.

A.M. : Ce passage aurait-il autant de sens pour vous si cette langue choisie n’était celle de l’être aimé ?

M.E. : Non. D’abord, si je ne suis pas tenté d’écrire des poèmes en italien, en espagnol, c’est parce que ces langues ne sont pas accompagnées, pour moi, d’un vécu si familier qu’il me semble exister dès l’origine, ni d’un univers affectif pour les colorer de présence humaine. Lorsque j’ai voulu, très tôt, écrire une prose française, c’était sous la douce pression de Racine et de Pascal qui m’avaient appris à penser d’une autre façon et à entendre d’une autre manière les mouvements de la conscience. Puis, lorsque je me suis hasardé à écrire des poèmes en français, le terrain était bien préparé, je baignais dans toute une réalité française, les mots qui me venaient étaient chargés de la présence de mes amis, de ma belle-famille et, en premier lieu, de ma femme. J’étais attiré par le français dès le début, mais c’est grâce surtout à Dani que je l’aime au point de vouloir être poète en français. Tout passe par elle, elle focalise tout, et c’est en elle, l’autre qui est moi, que j’entends le français, la langue autre qui est la mienne.

A.M. : La démarche poétique vous paraît-elle avant tout esthétique ou éthique ? Peut-on concilier les deux exigences ?

M.E. : J’essaie dans chaque poème de dire vrai : non pas d’exprimer en langage poétique une vérité que je possède déjà, mais de parvenir à la vérité vers laquelle le poème qui s’ébauche semble m’inviter. La poésie, chaque poème, est avant tout une découverte. Et si je cherche le vrai par la vertu des rythmes et des sonorités de la langue, par la vie en commun des mots dans une syntaxe renouvelée et par la forme de l’ensemble, en supposant que le poème m’aidera à atteindre et à faire affleurer ce que je poursuis, c’est que la beauté ne se présente pas comme un ajout désirable (ou non), mais comme participant du projet à réaliser. Concilier l’esthétique et l’éthique – la recherche du vrai, de ce qui est, se trouve au cœur de l’éthique – est pour moi une donnée essentielle de ce projet. Comme la vérité en poésie n’est pas une affaire de formules, puisque la vérité qui lui convient est celle du vécu, l’éthique en poésie n’impose pas un discours moralisant, puisqu’un poème est un acte comme les autres actes de notre vie et sera jugé selon les mêmes critères. L’éthique du poème, c’est se mettre en rapport avec l’altérité des autres êtres et du monde ambiant, et discerner l’autre en soi. Ce n’est pas seulement obéir à des règles ; c’est encore moins laisser agir une quelconque bonté naturelle. C’est plutôt devenir différent par la naissance et le développement, malaisé et contrariant, d’un nouvel être. Ce n’est pas s’exprimer, mais écouter ce que l’on a à dire. Tout cela est d’une difficulté extrême, épuisante et exaltante, où la beauté, enfin, est la récompense. La beauté, et quelque chose d’autre. Je m’intéresse de plus en plus au mot towb dans la Genèse, où Dieu voit que tout ce qu’il a créé est towb, et où les premiers humains, en lui désobéissant, connaissent en même temps le towb et le mal. Nous traduisons par bon, bien, mais il est clair que cela nous échappe, que dans un premier monde parfait et indivisé, le bon, le beau, le vrai, le réel, étaient inséparables. C’est précisément à cause de la Chute que nous nous demandons si l’on peut concilier le beau et le bon. Je commence à penser que, dans la recherche de ce towb originel, la poésie constitue une voie privilégiée. En écrivant un poème, on cherche en même temps, par une stricte discipline de l’écriture, le bon et le beau, le vrai et le réel, on vise l’être qui sous-tend tout et, dans le meilleur des cas, on est mû par l’amour où tout se rejoint. Le poème fait survenir le towb, de façon fragile, provisoire et sans doute très incomplète, dans une sorte de surcroît de réalité (je me rends compte maintenant que l’émerveillement fonctionne de la même façon, en effaçant toutes les frontières et en faisant que tout concoure dans l’instant qui dure), et voilà pourquoi un bon poème paraît plus réel, plus riche, que la vie.

Vézelay. Photo Guy Braun

A.M. : Le poème « Where » suggère la quête d’un lieu, qui est profondeur, écho, au-delà, temporalité. Le dernier vers suggère une synthèse spirituelle très ancrée dans le réel. « Fruit stars ponderable spirit » / « Fruits étoiles esprit de poids ». Je me pose là, déjà, un problème de traduction, car « ponderable » en anglais veut dire « capable of being weighed », « having appreciable weight », mais appelle aussi « ponder », méditer. « Pondérable » en français n’évoque pas la méditation. Par contre, on peut parler d’une remarque « de poids ». Peut-être l’expression aurait-elle plus d’effet que le calque, avec l’assonance, de plus. À voir.
En tout cas, j’aurais presque envie, ici, de parler d’un certain matérialisme, l’esprit, le souffle, émanant des êtres et des choses dans leur existence physique, pondérable. Est-ce ainsi que vous le voyez ?

M.E. : Je parle, à la fin du poème, de la nouvelle terre et des nouveaux cieux, des vergers et des galaxies qui seront embrasés et consumés, puis recréés dans une gloire encore plus inimaginable que ne serait pour nous un champ de blé inondé de soleil et ondulant sous le vent si nous n’avions vu que des graines. Je pense au corps spirituel de ces fruits et de ces étoiles, à cette transformation future de la matière en une alliance de matière et d’esprit qui passe l’entendement, et au pouvoir de la poésie – qui reçoit la matière du monde dans un corps qui n’est certes pas spirituel, mais qui tient en quelque sorte de la magie – de transformer le monde dans le même sens, de donner un aperçu de cette réalité renouvelée. Dans « ponderable », je ne vois pas « to ponder », à vrai dire ; je vois, par oxymore, des êtres en même temps spirituels et perceptibles par les sens, des esprits incorporés. Déjà dans l’état actuel du monde il me semble que la matière est pleine de vie et même de spiritualité, si l’on entend par là qu’elle est tenue dans la main de Dieu et qu’elle est chargée de la présence-absence de Dieu, qui n’est pas ailleurs, mais ici et partout. Je crois donc, en effet, à ce que j’appelle un matérialisme spirituel, un spiritualisme dialectique. L’Esprit est certainement à chercher, pour moi, non pas en se dégageant du corps compliqué des incalculables circonstances de la vie, ni en faisant abstraction de sa propre pesanteur, mais en accueillant, en vivant pleinement, la quiddité de tous les êtres, objets, événements, qui se présentent.

A.M. : Quant au langage, il semble être dans votre esprit matière non disjointe. J’en veux pour preuve ces vers de The Magic, Unquiet Body  : « words and / their creatures ». Vous exprimez là la magie du langage poétique : les mots ont le pouvoir d’évocation, ce qui veut dire que l’univers extérieur répond à notre appel intérieur. Nous transcendons le dualisme et la rupture tout en chantant le multiple. C’est bien là une démarche spirituelle, n’est-ce pas ?

M.E. : Le philosophe et le sémiologue peuvent discourir sur les mots et les choses ou sur l’arbitraire du signe, mais c’est le poète qui éprouve ce que vous appelez la rupture, qui sait par expérience que nous ne nommons plus le monde comme Adam, en connaissance de cause. Nos mots tombent de l’arbre, ainsi que je l’ai dit dans un poème de Where, comme les feuilles en automne. Mais le langage nous est resté pour que, malgré ses défauts et ceux du poète, nous nommions le monde à nouveau, en cherchant tant bien que mal son possible et le nôtre. Les mots du poème ont, en effet, « leurs créatures » : un geai, un renard, changent légèrement dans la lumière d’un langage neuf, en l’occurrence des adjectifs en partie inattendus. Nous appelons le monde dans le domaine du poème. Mais la fin du poème laisse entendre qu’il n’est qu’un simulacre de monde renouvelé, que dans son « lieu enchanté » aucun lance-pierre ne menacera le geai, ni aucun chien le renard, alors que la mort guette dans le monde réel. La « démarche spirituelle » la plus complète consiste, me semble-t-il, à lutter aussi longtemps qu’il faut pour accéder, dans l’acte d’écrire, au réel en son être-là et son possible, puis à reconnaître que le réel nous échappe et nous attend toujours, et que le poème, pour changer de métaphore, est une fenêtre en verre dépoli, ou une porte entrebâillée.


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