Temporel.fr

Accueil > à propos > La fidélité > Conscience politique et fidélité : Les jours heureux

Conscience politique et fidélité : {Les jours heureux}

26 septembre 2010

par Anne Mounic

Flash Video - 4.2 Mo

« Walter a passé onze mois à Dachau, matricule 75823. Fils d’immigrés italiens antifascistes, il a 17 ans quand il rejoint les F.T.P. A l’époque, reconnaît-il, il n’a pas de véritable conscience politique. Mais, après avoir été arrêté par la Milice en compagnie de 25 camarades, livré aux nazis et déporté, quand il rentre de Dachau il en a une. A laquelle il restera toujours fidèle. »

Citoyens Résistants d’hier et d’aujourd’hui,
Les jours heureux : Le programme du Conseil national de la Résistance de mars 1944 : comment il a été écrit et mis en œuvre, et comment Sarkozy accélère sa démolition.
Paris : La Découverte, 2010.

Comme l’indique en avant-propos Jean-Luc Porquet, la publication de cet ouvrage – qui comporte tout d’abord le Programme du Conseil national de la Résistance, suivi de son analyse par Olivier Vallade, puis une série d’études très documentées sur le devenir de la Sécurité sociale, par Emmanuelle Heidsieck, sur les retraites, les « banques hors de tout contrôle », par Martine Orange, la presse, par François Ruffin, les services publics, le « travail en miettes, par Martine Orange à nouveau ; et enfin une mise au point sur la question de l’hommage aux résistants du plateau des Glières ainsi qu’une déclaration de l’association publiant cet ouvrage –, cette publication entend répondre à la contradiction que manifeste une évocation affichée de la Résistance par le pouvoir en place et le démantèlement programmé des principes établis par cette même Résistance en mars 1944.

Ces principes sont les suivants, entre autres : établissement de la démocratie, politique, sociale et économique, et rétablissement du suffrage universel ; liberté de pensée, de conscience et d’expression ; liberté et indépendance de la presse, à l’égard des puissances d’argent notamment ; liberté d’association, de réunion ; inviolabilité du domicile et secret de la correspondance ; respect de la personne humaine ; égalité de tous les citoyens devant la loi ; éviction des féodalités financières et économiques de la direction de l’économie ; planification ; nationalisations ; soutien aux coopératives de production agricoles et artisanales ; mobilité au sein de l’entreprise ; amélioration du régime contractuel du travail ; salaires décents ; stabilité de la monnaie ; reconstitution du syndicalisme ; sécurité sociale ; sécurité de l’emploi ; politique de prix agricoles ; retraite ; instruction et mobilité sociale. Ce qui est visé, comme il est dit dans l’introduction à ce programme, c’est « un ordre social plus juste » (p. 14) Comme le précise ensuite Olivier Vallade, ce programme a inspiré les « mesures essentielles adoptées par le gouvernement entre 1944 et 1946 » (p. 27). Et l’auteur de cette analyse cite un discours de De Gaulle du 3 novembre 1943, qui, lu à la lumière des développements politico-économiques actuels, laisse rêveur : « La France veut que cesse un régime économique dans lequel les grandes sources de la richesse nationale échappaient à la nation, où les activités principales de la production et de la répartition se dérobaient à son contrôle, où la conduite des entreprises excluait la participation des organisations de travailleurs et de techniciens, dont cependant elle dépendait. » (p. 32) Olivier Vallade souligne aussi combien ce « texte fondateur du ‘pacte social français’ » trouvait une légitimité accrue dans le fait qu’il venait d’une « poignée de résistants qui ont risqué leur vie à de multiples reprises, lors des nombreux échanges de documents et réunions » (p. 34). On ne peut en effet démolir ainsi un programme visant à éviter que ne se reproduisent les conditions qui avaient engendré le pire. Le titre donné à cette publication, Les jours heureux, fut trouvé par Jules Meurillon à partir du titre du film réalisé en 1941 par Jean de Marguenat et tiré d’une pièce de théâtre de Claude-André Puget (p. 35).
Les études qui suivent, et que j’ai énumérées plus haut, montre à quel point « les élites politiques françaises s’acharnent, discrètement à partir des années 1980, puis de plus en plus ouvertement à partir des années 1990, à torpiller cet héritage » (p. 56). Je ne vais pas passer en revue l’ensemble des études ; je renvoie le lecteur à ce livre, qui permet de replacer dans une perspective logique ce qu’on avait pu ressentir, se dire, penser, des différentes « réformes » conduites ces dernières années et qui, paradoxalement, acculent désormais les hommes et femmes politiques à ce qui ressemble tout de même, à l’égard des puissances financières et économiques, à une certaine forme d’impuissance. On ne peut, dans ce contexte, s’étonner de la hausse de l’abstention aux différentes élections. A quoi sert-il de voter si la politique n’existe plus, car la finance règne de façon absolue ? Je ne rapporterai que quelques réflexions, qui donnent une idée du chaos vers lequel nous nous acheminons :

Octobre. Abbaye de Cluny. Photographie de Guy Braun.

Sécurité sociale :

« Au nom du refus d’augmenter les prélèvements obligatoires et du souhait d’accorder plus de place au secteur privé, le système de santé se détourne de ses principes initiaux comme la redistribution entre hauts et bas revenus, la solidarité et l’universalité. » (p. 73)

Retraites :

« Aujourd’hui, le système français de retraite ressemble à un paysage dévasté. C’est le temps du chacun pour soi. Tous les mécanismes de solidarité nationale et entre les générations ont été cassés. » (p. 84)

Banques :

« Le général De Gaulle, chef du gouvernement, dit lui-même qu’il faut une nationalisation du système bancaire afin de contrer l’influence des banques, ‘assez puissantes pour faire échec à l’intérêt général’. » (p. 88)

Presse :

« Car le regard du philosophe [Albert Camus] est tourné vers l’avenir, vers de nouvelles batailles : ‘Nous avons gagné notre libération, il nous reste maintenant à conquérir nos libertés.’ Combat, 20 août 1944 » (p. 99)

Services publics :

« La loi parle de ‘contact postal’, qui peut être assumé par une boulangerie, une épicerie ou autre, et plus seulement par un bureau de poste. Ainsi se démaille un des derniers services publics français, placé sous contrôle étatique depuis Louis XI. » (p. 113)

Travail :

« Mais, dans l’esprit des rédacteurs, il s’agit d’aller encore plus loin, de fonder une vraie démocratie économique et sociale, de donner des droits sûrs aux salariés, de leur offrir des garanties ‘pour vivre dignement’. » (p. 128)
(Je souligne ici le mot « garanties » qui, dans le Newspeak actuel, s’est changé en « assistanat ». Eloquent.)

Le spectacle :

« Après un atterrissage à Annecy, un hélicoptère l’a emmené sur le plateau. Et là se déroule une scène dont la dramaturgie a été millimétrée : sous l’œil de dizaines de photographes et de cameramen qui cliquent-claquent à tout va, le candidat commence par déposer une gerbe devant la stèle où Tom Morel, chef du bataillon des Glières tué à 28 ans, fut temporairement enterré avec son adjoint, puis va se ‘recueillir’ seul devant le mémorial. Aucun résistant n’a été prévenu ni invité. » (p. 144)

L’avenir :

« Et rendre de nouveau visibles les enjeux de société, en permanence masqués par de multiples couches de communication. En 1944, on appelait ça de la propagande : elle était massive, omniprésente, écrasante ». (p. 171)

Si fidélité implique le retour régulier à ce qu’on pourrait nommer les origines, c’est-à-dire, par-delà l’usure du temps, de la routine et de la fatigue qu’elle engendre, jusqu’à parfois embrouiller l’esprit, une certaine forme d’authenticité première, ou même d’honnêteté, il est alors intéressant de prendre connaissance du bilan que dressent les auteurs de cet ouvrage, puisque les principes de la société dans laquelle nous vivons, principes qui ont modelé la génération née dans les années d’après-guerre, ont pour origine la réflexion de ceux qui ont combattu afin que ne se reproduisent plus les conditions ayant mené au désastre. Il est vain de se souvenir du pire si c’est pour s’y mieux précipiter en consentant au mépris, à l’inhumain, au cynisme. Une société est un rassemblement d’individus destinés à vivre ensemble dans le respect de chacun, et ceci dans toutes les situations de la vie sociale. On ne peut être citoyen le dimanche et, le lendemain, contraint d’agir contrairement à ses principes de par la volonté d’un supérieur hiérarchique. On ne peut être démocrate le dimanche et, le lendemain, prier l’autre de se taire, car il a besoin de travailler pour gagner sa vie.

L'année. Cathédrale d'Autun. Photographie de Guy Braun.

A tout être doté d’un minimum de conscience éthique, et donc politique, ceci paraît évident, comme il paraît évident que le bien-être matériel n’est qu’une des conditions de la quête d’un bonheur plus vaste et plus essentiel. Un seul exemple : si la valeur d’un livre se mesure au chiffre de ses ventes, une perversion s’installe qui, à terme, retire toute justification à l’acte même de lire puisque l’objet-livre, le produit, s’interpose dans la relation essentielle, de sujet à sujet, qui seule donne envie de lire. Ce n’est pas un produit qu’on lit, c’est ce qu’un autre, singulier, et proche par sa singularité même, a choisi de vous dire. Et le commentaire littéraire consiste à élucider et mettre en relief ce choix. Tout cela pour dire que le culte de l’objet, poussé à son extrême, comme on peut penser qu’il le soit actuellement, se détruit lui-même puisque le sujet, ainsi aliéné en ce qu’il ne parvient plus à maîtriser, est, comme le dirait Kierkegaard, « excentrique », perdant son pouvoir de décision.
En ce sens, toute fidélité est fidélité à soi, et à ce qui nous fait être. Et, à l’origine de tout choix, se tient ce choix essentiel de la vie ou de la mort dont parle le Deutéronome (30, 19) Je ne cite ici la Bible que pour la sagesse qui s’y exprime en l’occurrence. Il ne s’agit pas de croyance, encore moins de dogme. Choisir la vie, c’est choisir d’agir et d’avoir prise sur ce que nous pouvons maîtriser. Ou bien s’enclenche, sans qu’on y prenne garde tout d’abord, l’engrenage de la fatalité : les choses semblent évoluer d’elles-mêmes, s’emballer, aller à leur train, comme le cheval rétif dans l’attelage de l’âme que décrit Platon dans le Phèdre. Communication, spectacle, rhétorique du mensonge ou de la persuasion, tout ce qui demeure à la surface de l’être parce que suscité par une ambition, – et donc un rapport à l’objet convoité et non avec le sujet, soi et l’interlocuteur –, se dérobe à cette fidélité foncière qui donne son sens à l’existence.

Et il est vrai qu’en lisant ce livre, je n’ai cessé de me dire : voici exactement ce que j’observe depuis les années 1980, et qui s’accumule, persuadant certains au nom de l’adaptation, du changement et de l’avenir. On me dira donc que la fidélité est une valeur du passé et que l’avenir vaut des ruptures, des avant-gardes… Cette vision du devenir historique qui repose sur le sacrifice pour le renouveau de la collectivité tient du tragique et de son déterminisme. Qui dit déterminisme dit obstacle à l’avenir et, surtout, entrave à la liberté. La fidélité sait tirer du passé ce qui paraît bon pour envisager l’avenir avec le souffle nécessaire. Comme le dit Jean Améry, « la peur de la mort c’est la peur d’étouffer » (Par-delà le crime et le châtiment. Arles : Actes Sud Babel, 2005, p. 52). Il formule ceci autrement, de façon positive, dans Porter la main sur soi, quand il énonce : « Revoilà la vieille idée que toute envie de liberté remonte à un désir physiquement conditionné et inaliénable : la liberté de respirer. » (Arles : Actes Sud, 1996, p. 129)

Lac de Bracciano. Photographie de Guy Braun.

La fidélité à ce qui fait vivre permet tout simplement de respirer, ce qui implique de refuser le carcan du monde fini. Le culte de l’objet instaure un monde fini puisqu’il aliène notre puissance intérieure, la détermine. « La France, » écrivent les Citoyens résistants, « n’est pas une entreprise. Les Français ne sont pas des employés dont il faut supprimer les droits pour les aligner sur les plus corvéables à merci de la planète. » (p. 170) Je cite ce passage parce qu’il me paraît témoigner de l’enfermement que nous impose le monde de l’objet : l’individu doit se conformer aux normes qu’il édicte. Il devient instrument. Les puissants qui l’inféodent à cet état fonctionnel lui ôtent sa liberté, et aliènent également la leur, car, comme l’a montré Simone Weil dans son essai sur « L’Iliade ou le poème de la force », qui utilise la force et transforme l’autre en objet devient objet lui-même. Et c’est la force qui triomphe, comme elle a triomphé dans les camps, jusqu’à la déshumanisation et la mort. Dans une conférence prononcée à Budapest en 1991, Imre Kertesz écrit que dans « notre monde moderne – ou post-moderne –, les frontières ne séparent pas tant des ethnies, des nations, des confessions que des conceptions du monde, des attitudes face au monde, la raison et le fanatisme, la créativité et la volonté de puissance destructrice. » (L’holocauste comme culture. Arles : Actes Sud, 2009, p. 60) Il dit aussi : « La conscience mondiale tragique de l’éthique qui a résisté à l’Holocauste peut encore, à condition de perdurer, féconder la conscience européenne en crise, de même que le génie grec confronté à la barbarie durant les guerres perses a créé le modèle de la tragédie antique. » Et il parle du « devoir moral » que constitue pour lui le fait d’être juif : « A mes yeux, cela signifie fidélité, sauvegarde et mémoire » face à ’toute oppression totalitaire’. »

Fidélité donc, pour nouer dans l’instant présent le passé à l’avenir ; fidélité à la vie, au souffle, au respir. Rappelons d’ailleurs que le mot d’ordre des fascistes espagnols était « Viva la muerte ».


temporel nous contacter | sommaire | rédaction | haut de page