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"Complémentarités, symétries, contrastes" : Le point de vue de Paul Valéry

26 avril 2017

par Anne Mounic

« Complémentarités, symétries, contrastes » [1] :

Le point de vue de Paul Valéry


Il est donné dans le dictionnaire Robert, pour le nom « complémentaire », un exemple tiré des Cahiers de Paul Valéry :

Les uns font de leur dieu, leur extrême ; et les autres, leur contraire.

Il est, de ceux-ci, leur complémentaire. [2]

Dans ces pages qui concernent le religion et la croyance, les notions de complément et de complémentaires reviennent à plusieurs reprises, à lier sans doute avec ce que Valéry entend par « poïétique », à savoir un acte établissant un lien et tenant compte de la multiplicité. On trouve, dans les Cahiers, sous le titre « Poïétique » diverses notes nous guidant dans ce sens :

Le sentiment artiste et poète en littérature consiste à percevoir la pluralité de valeurs de chaque mot ou expression, et à essayer de se servir de cette multiplicité. [3]

Dans « L’île Xiphos » (1950), conte auquel il est fait allusion dans « Thêta », cette notion de multiplicité donne lieu à cette autre, de combinatoire ou combinaison :

Les instincts d’une puissance redoutable ; la sensibilité extraordinaire. L’intelligence d’une simplicité et d’une rigueur. ‒ Et toutes ces choses se combinant, se bornant selon des lois simples... [4]

Valéry imagine une « tête parlante » [5] (nous songeons à Orphée) atteignant, par ce moyen, à l’impersonnel :

Et elle parle avec une objectivité totale... aphorismatique. Sans JE et comme par combinaisons.
La voix de personne. [6]

Il ne s’agit toutefois pas d’atteindre au général, ou à l’universel philosophique, tel que le préconise Socrate en montrant que l’âme du philosophe, grâce à la réminiscence, regagne le monde originel des Idées. [7] Au lieu de ramener la multiplicité vivante à l’Un originel, le poète, selon Valéry, ne saurait s’en tenir à l’illusion de l’uniformité.

La poésie, et disons : la pensée, ‒ n’est possible que parce qu’une représentation quelconque n’appartient jamais à un seul et unique système, à moins d’être abstraite et alors elle n’est plus représentation. Tout ce qui est visible et imaginable est par là même tout autre qu’uniforme.

D’où s’ensuit que le meilleur moyen de peindre quelque chose est de restituer ce en quoi elle est multiforme, cette multiplicité fondamentale d’un objet qui admet tant d’interprétations, de réponses, d’‘hommes’ réciproques chacun à elle.. [8]

La combinaison des différentes instances d’une réalité complexe, donnera donc un répondant juste de la réalité. Il existe une correspondance entre la complexité de l’esprit qui évolue et la métamorphose de la nature, comme l’explique Lucrèce dans le Dialogue de l’arbre (1943) : « Tout ce qui naît dans l’âme est la nature même... [...] Je t’ai dit que je sens naître en moi-même une vertu de Plante, et je sais me confondre à la soif d’exister du germe qui s’efforce et qui procède vers un nombre infini d’autres germes à travers toute une vie de plante... » [9] Cette sorte de mouvement objectif échappe au mystère comme il doit échapper au langage. « Il n’y a pas de mystères.. Il n’y a que l’insuffisance de données ou d’esprit. » [10] L’origine échappe à la parole : « Mais enfin, le dieu même s’exprima et leur dit à tous : Je suis le vrai Dieu que toutes vos paroles nient par leur sens, (même du croyant) et affirment par leur être de paroles. Car Je Suis ce mouvement même et non le sens, ni le but, apparent, ne font rien. » [11] Dans ce sens, le complément à l’étonnement ou à la crainte cherche à clore cet élan dans un langage définitif : « Une religion est organisation du complément ‘instinctif’ psychique et affectif ‒ qui est fourni par l’être pour fermer un état sans réponse, ou sans issue ‒ En somme pour éliminer une question, un danger, une pression, une énigme. » [12] La question de l’existence de Dieu aboutit à une figure qui a « besoin du langage pour être » [13]. Cette complémentarité qui ferme devrait rendre superflue toute forme d’acte ; Valéry effleure là le motif faustien : « Si je croyais, je m’abîmerais dans l’attente ‒ et mon esprit ne s’inquiéterait plus de mon esprit, de ses connaissances présentes et de ses pouvoirs [...]. Le diable a collaboré aux cathédrales. » [14]

Face à cette plénitude de la question et de sa réponse, Valéry oppose la connaissance, qui est « activité » et métamorphose : « Rien de plus original, rien de plus soi que de se nourrir des autres ‒ Mais il les faut digérer. Le lion est fait de mouton assimilé. » [15] De même l’« artiste libre » [16] se nourrit de son œuvre, qui est activité et « n’est jamais nécessairement finie » : « Il en retire de quoi l’effacer et la refaire. » Dieu et diable figurent une autre forme de complémentarité, intime :

Nos véritables goûts, nos véritables hontes, nos faibles, notre crainte clairvoyante de nous-mêmes, .. c’est tout un musée secret toujours gardé, et ce bagne a pour voisin dans les profondeurs le Seigneur Dieu, avec la pensée de la mort, les heures mélancoliques formant le jardin foncé.

C’est le lieu géométrique de toutes les ombres et choses définies par cette propriété : que le mouvement, la lumière, le vent excitant, l’action et la parole endiablées, l’attention active, l’amour en bonne voie, l’appétit, la victoire naissante, la lutte captivante et avec fruit, ‒ les cachent, les diffèrent, les contiennent, les font, comme on dit, oublier. [17]

Valéry s’interroge sur le Daimôn de Socrate :

Daimôn ‒ Je sais ce que v[ou]s pensez ‒ car je puis être cette pensée même ‒.
φ ‒ Seigneur Daimôn, que voulez-vous dire ?
Δαίμων ‒ Car.. Je suis je puis et rien de plus. [18]

Nous voici proches du Peut-être des Cabalistes, obtenu à partir de la valeur numérique des lettres formant le Nom de Dieu dans Exode 3, 14, et qu’Henri Meschonnic traduit par « « je serai que je serai » [19]. Toutefois, s’il sous-tend l’histoire humaine, il a un caractère plus personnel, plus subjectif, que le mouvement germinatif que conçoit Paul Valéry. La création, en effet, ne serait-ce que celle de la lumière, [20] implique un sujet, qui se met au monde dans sa parole performative. Auparavant, Valéry avait fait dire au Daimôn :

Je ne suis que Recherche. Je ne conçois pas que quelqu’un ait trouvé. Comment peut-on avoir trouvé ? Ce serait avoir réponse à tout.

L’esprit est impossible au repos. Tout au plus se compare-t-il parfois à un équilibre stationnaire. C’est un objet étrange qui a pour forme et essence cette impossibilité. [21]

Il existe une complémentarité qui clôt la réflexion dans une treprésentation et un jugement définitifs : « Le vice de l’idée de Dieu ‒ c’est qu’elle est une réponse commandée par une demande ‒ et de même puissance qu’elle, dont elle n’est que la complémentaire. Comme tel vert répond à tel rouge, ainsi tel dieu répond à telle exigence. » [22] Il s’agit d’une « réponse complémentaire déguisée de notre sensibilité » [23], qui se heurte à la réalité du mouvement combinatoire : « Nous sommes par nature condamnés à l’imaginaire et ce qui ne peut être complété. Et c’est vivre. » [24]
Valéry, à la représentation d’une âme immortelle, substitue son déploiement dans le devenir : « Tu demandes ce que devient l’âme après la mort. ‒ Mais que devient-elle pendant la vie ? » [25] Il qualifie Dieu de « lieu des négations ‒ In-fini / In-comparable / In-effable / Im-matériel / In-créé / In-concevable. » [26] Il conçoit aussi ce qui se rapproche du genius latin : « Chaque être a le dieu de sa structure. Le nom ne fait rien à la chose. » [27] Aux noms, il préfère les « pronoms, qui sont plus ‒ vrais déjà, et plus près de la Source » [28]. Le pronom fait partie du mouvement du discours, de sa combinatoire et de ses résonances. Valéry parle de « métaphysique en acte » [29] : « C’est la modification du ‘monde’ et non plus l’explication, non plus la conception, non plus la recherche du vrai, mais la modif[ication] du réel. » Il définit ainsi la liberté des êtres humains, non dans la complémentarité close de la réponse religieuse refermée sur un nom, ‒ autrement dit, le dogme ‒, mais dans cette possibilité illimitée du germe et de l’esprit : « Cette liberté est ce en quoi et par quoi ils sont des êtres inachevés. » [30] Cet inachèvement est rythme du vague et du précis, « états ordonnés l’un après l’autre, mais qu’il ne faut prendre l’un pour l’autre » [31]. Il existe dans « toute société [...] un homme préposé aux Choses Vagues [...] le prêtre, le mage, le poète, le maître des cérémonies intimes ‒ encore le démagogue ou le héros » [32]. La plénitude de l’esprit tient à la juste alternance de ces états, en conscience :

Un esprit complet n’est pas un esprit qui connaisse tout, qui juge tout, mais celui qui dans certain domaine ne se laisse ni continuellement dans la vague intuition et le sentiment confus de relations ; ni continuellement dans la netteté, ‒ mais qui a toujours des réserves contre la clarté et toujours des ressources contre la complexité et la confusion ; qui sait trancher et qui sait qu’il tranche ; sa clarté étant sous réserve de la falsification que toujours elle introduit, ‒ son vague étant sous réserve des erreurs qu’il emporte toujours dans le calcul et d’un examen plus étroit. [33]

Sous le titre « Ethos ‒ final » [34], Valéry envisage un devenir humain qui ne repose pas sur le rapport sujet/objet de la connaissance. Comme le choix éthique kierkegaardien est choix de soi, et non de tel ou tel objet, et n’est pas non plus connaissance de soi, ce qui introduit le même type de dualisme sujet/objet, l’éthos du poète tient d’une quête infinie : « L’objet de l’homme conscient est la conscience même. ». Le demi-dieu de l’île de Xiphos appartenait à une « espèce qui avait les propriétés protéiques de l’esprit » [35]. Il est antérieur à toute dualité : « Je suis méchant et bon et excessivement les deux. Il n’est d’homme plus impie ni de plus religieux que je ne me sens l’être. En vérité, ma nature ne souffre pas d’être définie. » L’esprit répond au changement par ses facultés combinatoires, en donnant « toutes les réponses possibles » [36]. Ne fixant pas, il n’exclut pas. Le démonique reste libre de se déployer.

Notes

[1Paul Valéry, « Thêta », in Cahiers, Tome II. Edition de Judith Robinson. Paris : Gallimard Pléiade, 1974, p. 675.

[2 Ibid., p. 663.

[3Paul Valéry, « Poïétique », in ibid., p. 1019.

[4Paul Valéry, « L’île Xiphos », Histoires brisées (1950), in Œuvres II. Edition de Jean Hytier. Paris : Gallimard Pléiade, 1960, p. 447.

[5Ibid., p. 445.

[6Ibid., p. 446.

[7Platon, Ménon 86b, Phédon 73a, Phèdre 249c.

[8Paul Valéry, « Poïétique », in Cahiers II, op. cit., p. 1003.

[9Paul Valéry, Dialogue de l’arbre (1943), in Œuvres II, op. cit., pp.187-188.

[10Paul Valéry, « Thêta », in Cahiers II, op. cit., p. 652.

[11Ibid., p. 653.

[12Ibid., p. 650.

[13Ibid., p. 686.

[14Ibid., p. 642.

[15Paul Valéry, « Poïétique », in Cahiers II, in ibid., p. 1003.

[16Ibid., p. 1011.

[17Paul Valéry, « Thêta », in ibid., p. 589.

[18Ibid., p. 682.

[19Henri Meschonnic, Les Noms. Traduction de l’Exode. Paris : Desclée de Brouwer, 2003, p. 40.

[20Henri Meschonnic, dans sa traduction de la Genèse, indique que la syntaxe hébraïque ne donne pour créée que la lumière. Henri Meschonnic, Au commencement : Traduction de la Genèse. Paris : Desclée de Brouwer, 2002, pp. 27 et 243.

[21Paul Valéry, « Thêta », in Cahiers II, op. cit., p. 624.

[22Ibid., p. 668.

[23Ibid., p. 660.

[24Ibid., p. 580.

[25Ibid., p. 633.

[26Ibid., p. 669.

[27Ibid., p. 615.

[28Ibid., p. 673.

[29Paul Valéry, « Poïétique », in ibid., p. 1027.

[30Paul Valéry, « Thêta », in ibid., p. 692.

[31Paul Valéry, « Poïétique », in ibid., p. 1002.

[32Paul Valéry, « Thêta », in ibid., p. 571.

[33Paul Valéry, « Poïétique », in ibid., pp. 1001-1002.

[34Paul Valéry, « Thêta », in ibid., p. 633.

[35Paul Valéry, « L’île Xiphos », Histoires brisées (1950), in Œuvres II, op. cit., p. 437.

[36Ibid., p. 439.


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